Les poudres de Tancrède

Tancrède lançait ses tonnes de maléfices, accompagné de ses acolytes, les sacoches pleines à ras bord de poudre de convoitise pour les envieux et de poudre à canon pour les belliqueux. Ils en jetaient des mille et des cents.

Beaucoup de poudre aux yeux pour les incrédules et de poudre d’escampette pour les voleurs à la tirette. Tancrède menait son groupe d’apprentis-mécréants qui lui obéissait au doigt et à l’œil. Il sema tellement de méchancetés que même ses anciens associés finirent par l’abandonner. Désormais seul, il marcha longtemps, réfléchit et parvint un jour jusqu’au village Sécoule.

En entrant dans le village, il ressentit un malaise nouveau, un battement rapide au creux de son cœur. Il pensait à se reconvertir en… en… en… Il n’en avait aucune idée… Il ignorait qui devenir… Il avait toujours semé la zizanie dans le cœur des gens.
Les Sécoulais étaient plongés dans un doux sommeil. Gaspard, qui avait un sacré flair et ne dormait que d’une oreille, renifla le cruel Tancrède passé par ici le mois dernier. Gaspard aboya très fort afin que tout le village l’entende. Il reconnaissait l’odeur du mécréant à des milles à la ronde. À cause de lui, les sœurs Mirabelle s’étaient fâchées. Il fallut six mois pour les réconcilier. Et les frères Grimaud s’ignoraient toujours, à cause d’une blessure d’amour. Les Sécoulais fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux. Ils tremblaient des pieds à la tête.

Tancrède cria haut et fort :

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Aucun Sécoulais ne bougea.

Portes et fenêtres restaient closes. « Encore un stratagème de Tancrède ! », pensaient-ils. « Encore un subterfuge pour nous faire sortir et nous jeter ses poudres aux yeux, maléfiques et empoisonnées. »
Jusqu’à maintenant, Tancrède s’amusait en terrorisant les gens mais aujourd’hui il n’en n’avait plus envie. Il remit son baluchon sur le dos à la recherche d’un village plus accueillant. Il marcha longtemps, remua ses pensées afin d’imaginer quel nouveau métier il pourrait exercer : Ebéniste ? Peintre ? Pompier ? Joueur de flûte ?
Mais rien de tout cela ne le tentait… Il pensa même à redevenir le méchant Tancrède. Ça lui collait à la peau ce tempérament de mécréant !

Il arriva au village Sépalas. Le coq en l’apercevant, trembla des pattes à la crête. Il cocoricota haut et fort « Attention Tancrède est de retour ! » pour alerter le village, puis se réfugia dans le poulailler. Les Sépalassiens fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux. Tancrède ressentit le même malaise que la veille, un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Une nausée au bord des lèvres.

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Un Sépalassien courageux cria :
— Va-t‘en ! On ne veut pas de toi !
— J’ai changé, je ne suis plus un mécréant !
— Qui es-tu alors ?

Tancrède réfléchit mais ne sut quoi répondre. Il toucha la poudre à canon dans sa sacoche et fut tenté de la jeter à tous les vents. Faire le méchant, c’est si facile ! Faire le méchant, c’est si grisant !
Non, c’est décidé, il ne sèmera plus de poudre aux yeux pour les incrédules, de poudre de jalousie pour les envieux, de poudre d’escampette pour les voleurs à la tirette, ni de poudre à canon pour les belliqueux. Il remit son baluchon sur le dos, traversa les dunes, les steppes, les étangs, les montagnes, les rivières et les océans. Il arriva au village de Sétissi où personne ne l’avait jamais vu. Pourtant, un chameau cria « Tancrède est là ! ». Les Sétissites fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux.
Il ressentit le même malaise, un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Une nausée au bord des lèvres,
Une peine à fleur de peau.

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Les Sétissites l’écoutèrent car c’étaient des gens tolérants.
— Que veux-tu ?
— Je veux fabriquer de la poudre d’argile pour les chevilles fragiles,
Des kilos de poudre d’amande pour les gourmands,
Des tonnes de poudre de riz pour les mamies,
De la poudre colorée pour les feux d’artifice.

Les Sétissites applaudirent.
— Ici, il y a les matériaux nécessaires à la fabrication de toutes tes poudres.

Il ressentit un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Un sourire au bord des lèvres,
Une solidarité à fleur de peau,
Une joie au creux de son cœur.

Il n’y eut plus de chevilles fragiles, les gourmands furent repus, les mamies eurent un joli teint de pêche et les fêtes de Sétissi furent renommées pour leurs feux d’artifice. On vint de toutes les contrées pour les admirer. Parfois, des petites disputes éclataient. Mais la poudre de réconciliation faisait des miracles. Tancrède enseigna aux Sétissites l’art de créer des poudres miraculeuses qui fut transmis de génération en génération. Il vécut enfin heureux jusqu’à la fin de ses jours, entouré de nombreux amis fidèles et sa renommée s’étendit dans tous les villages alentours.


Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Illustration de JAB
Via Short Edition

Coline a trop la honte

Ma Camille,

Ma cousine préférée, c’est la pire journée de ma vie. Il n’y a qu’à toi que je peux la raconter. Tu me manques, depuis les vacances chez Papi et Mamie cet été.

La rentrée au collège, ça change vraiment. Même si je suis contente d’être en 6ème, j’ai eu un peu de mal à m’habituer. Et à trouver les classes, quand on change entre deux cours. On est mille au collège, tu te rends compte ?! Dans notre classe, les garçons sont trop nuls. Tous des gamins et la moitié plus petits que les filles ! Et pas super beaux, tu vois. On n’a pas Justin Bieber et les One Direction ici ! J’espère que pour toi c’est mieux en 4ème ?

La semaine dernière, un nouveau est arrivé dans notre classe. Il s’appelle Tom. Il a un an de plus que nous et il vient de Barcelone. Il n’est pas espagnol, mais comme son père change souvent de travail, il a habité dans plein de pays depuis qu’il est né. En Espagne, en Italie, en Allemagne et même à Londres ! Trop la chance ! En anglais il est super bon. En maths, bof. Il est plus grand que moi, il a les yeux verts assez clairs et il s’habille stylé. Chemise IKKS, chèche Desigual, ça lui va trop bien, j’adore. Les autres garçons, ils ont des vestes à capuche kéké… mdr !

Tout de suite, Elisa et Margot ont essayé de se faire remarquer. Mais il est resté avec les autres garçons pendant les récrés, ou à envoyer des textos. Il ne les a pas regardées, elles n’ont pas trop aimé… J. En cours de dessin, cet après-midi, il était assis à côté de moi. Le prof nous a dit de choisir un tableau d’un peintre qu’on aime bien. On devait le dessiner au crayon, avec des ombres. Tu sais comme j’adore dessiner ! Au fait, j’ai presque fini ton portrait, je te le donnerai pour Noël, promis. Moi j’avais choisi la statue du Penseur de Rodin. Je l’ai vue en vrai avec Papa et je l’adore. Tom m’a regardée pendant tout le temps que je dessinais et il a eu l’air étonné. J’étais plutôt contente de moi. Il m’a posé plein de questions après, si je voulais en faire mon métier, tout ça. J’étais trop contente qu’il me parle ! Il m’a dit que j’étais trop forte et il m’a souri. Il est trop beau !

A la sonnerie de 17 h, on a continué à parler tous les deux. On est sortis du collège et on allait vers les arrêts de bus. Tout à coup, gros coup de klaxon. Une voiture noire freine devant moi et Maman crie par la vitre : « Mon bébé, je suis venue te chercher, surpriiiiiise ! ». Trop la honte de ma vie. Je voulais disparaître dans un trou de souris, n’importe où. Tom a rigolé et m’a dit : « Bon ben salut, c’est l’heure du biberon ! ».

Plus jamais je ne retournerai à l’école. Tom me prend pour une petite gamine, c’est sûr ! Moi, je ne parle plus à ma mère depuis tout à l’heure. Elle est dégoûtée aussi, elle était sortie du boulot plus tôt pour venir me chercher.

Plein de bisous,

Coline (ta cousine morte de honte).


Illustration de Miia Illustratrice
Histoire de Flo Tanor
via short edition

Une amie pour de vrai

Caroline est inquiète. Ça fait plus d’un mois que Lili, sa meilleure amie, se comporte bizarrement. Elle semble en permanence perdue dans ses pensées et a toujours l’air triste. En classe, la maîtresse, Madame Martini, a remarqué le changement elle aussi. Elle n’arrête pas de la rappeler à l’ordre : « Vous êtes devenue muette, Mademoiselle Bilder ? Je vais finir par croire que vous participez au concours de la meilleure carpe de l’année ! ». Rien n’y fait. Lili la rousse se contente de baisser les yeux en rougissant. Mais ses résultats scolaires, jusque-là très bons, ne cessent de baisser.

— Mais qu’est-ce que tu as ? demande une nouvelle fois Caroline à son amie, après la classe. Si tu continues comme ça, Mme Martini va convoquer tes parents ! C’est ça que tu veux ?

Lili et elle sont dans leur refuge, un petit coin de verdure circulaire entouré de thuyas, au fin fond du grand parc situé à dix minutes de leurs maisons. Les promeneurs le boudent, elles y sont tranquilles.

Comme d’habitude, Caroline tente de redonner la joie de vivre à son amie. Elle essaie de la faire rire en passant en revue les potins de leur classe : Florence, qui veut se faire refaire le nez pour ressembler à Violetta, son idole (n’importe quoi) ; la grosse Maud qui inonde de petits cadeaux le beau gosse de la classe, espérant sans doute gagner ses faveurs (la pauvre) ; le petit Lucien, qui, entre deux sommes sur sa table, affirme à qui veut l’entendre qu’il sera premier de la classe avant la fin du deuxième trimestre (dans ses rêves !). Et the scoop du moment : Monsieur Dujardin, le maître du CM2, qui drague notre maîtresse de CM1, Madame Martini (presque aussi palpitant que les amours de Justin et Selena !). D’habitude, Lili adore parler de ce genre de choses mais, aujourd’hui encore, elle semble n’y trouver aucun intérêt.

— Tu as le cahier ? tente alors Caroline.

Le cahier est important dans la relation de la brune et de la rousse. Elles y mettent, chacune à leur tour, les idées qui leur passent par la tête, des photos – de mode, de leurs chanteurs ou acteurs favoris –, des paroles de chansons, des poèmes, des dessins.

— Non, je l’ai laissé à la maison.

— Ça fait au moins deux semaines que tu l’as… Ecoute, j’en ai assez, Lili ! Je suis ton amie pour de vrai ou pour de faux ? Allez, dis-moi ce qui ne… Mais qu’est-ce que tu as dans la main, Lili ?

— De quoi dormir, pour toujours.

— Mais t’es folle ! Dormir pour toujours, n’importe quoi ! Tu veux m’abandonner ? Non, sérieux, parle-moi.

— Mes parents ne m’aiment pas. J’ai l’impression de ne pas compter pour eux.

— N’importe quoi ! Ils viennent à toutes les réunions et à tous les spectacles de l’école ! C’est bien la preuve qu’ils s’intéressent à toi !

— Non, ils ne voient que mon grand-frère. Il réussit tout ce qu’il fait. Alors moi, à côté…

— Mais tu es toujours dans les premières de la classe !

— Ça ne compte pas à leurs yeux. A la maison, y en a que pour mon frère. Quand on rencontre des voisins ou des amis de mes parents, c’est pareil. C’est comme si je n’existais pas. Et puis tout ce qu’il demande, il l’a, ce fifils à papa-maman !

— Moi, je suis fille unique, alors je n’ai pas ce problème. Mais si tu le ressens comme ça, alors tu dois avoir raison.

— Tu crois ?

— Oui, mais je suis sûre aussi que tes parents t’aiment. Il faut juste que tu arrives à le ressentir. Attends, j’ai une idée. C’était quoi le grand rêve de ta mère quand elle était jeune ? Celui qu’elle n’a pas réalisé, je veux dire.

— D’être dessinatrice de mode.

— C’est d’elle que tu as hérité alors, parce que tu dessines drôlement bien !

— Pas aussi bien qu’elle.

— Tu rigoles ! Moi, j’adooore ce que tu fais. Tu sais quoi, j’ai vu quelque part que la mairie organise un concours de dessins pour les neuf-dix ans. Je t’apporte le règlement demain, d’accord ?

— D’accord, merci Caro, dit Lili avec un sourire timide qu’on ne lui avait plus vu depuis longtemps.

— Lili, donne-moi ces somnifères. Je vais les déposer à la pharmacie, pour qu’ils soient recyclés. C’est ce que fait ma mère avec les médicaments qu’on n’utilise plus. Parce que si t’es morte ou endormie pour cent ans comme la Belle au bois dormant, tu ne pourras pas participer au concours, ajoute Caroline, en faisant une grimace comique qui tire un nouveau sourire à Lili.

Cinq mois plus tard, Lili finit l’année scolaire en tête de sa classe. Et elle remporte le premier prix du concours de dessin, qu’elle a préparé avec Caroline, dans le plus grand secret. Elle n’oubliera jamais les larmes de joie et de fierté qui brillaient dans les yeux de sa mère et de son père le jour de la remise des prix. Et le V de la victoire, que lui a fait son frère, de loin. Elle en parle et en rit souvent avec Caroline, sa meilleure amie pour de vrai.


Histoire Pour Dormir deMichèle Harmand
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Pas facile d’être une princesse

Je m’appelle Elisabeth et j’habite au château de Versailles. À travers la fenêtre de ma chambre, je peux apercevoir l’orangeraie créée par un célèbre paysagiste, André Hessin. C’est ce que m’a appris ma nourrice, Madame Delatour, qui prend soin de moi depuis ma naissance, il y a douze ans.

J’ai un grand frère, Louis, d’un an mon aîné. À 13 ans, il est le centre d’attention à la cour, juste après mon père, le Roi de France. Nous avons tous deux été élevés dans le luxe. À mon avis, c’est le seul avantage à être Princesse de France. Je n’ai vu mon père, le Roi, qu’une dizaine de fois et ma mère, la Reine, me rend visite une heure chaque mois.

À ma naissance, mes parents ont créé une alliance avec l’Autriche, pour sceller la paix entre leurs deux pays. Ainsi, quand ils le décideront, j’épouserai le prince d’un pays dont je ne connais rien. Ce jour ne tardera pas, je le sais.

À la cour, les jeunes filles doivent apprendre à bien se tenir. Je préférerais mille fois savoir me battre plutôt que de passer des heures chaque jour à faire de la couture ou à broder et autant de temps à apprendre les bonnes manières, sans oublier l’heure réservée aux danses de salon. Je n’ai le droit qu’à une heure de promenade par jour, sous l’œil vigilant de Madame Delatour. C’est mon seul plaisir. Chaque jour, je fausse compagnie à ma gouvernante pour aller à l’orangeraie. Si elle savait où je me rendais, elle me ferait porter un masque pour ne pas que mon teint se gâte. Ces attirails sont vraiment inutiles quand je cours dans les bois.

Je réfléchissais à la manière dont je pourrais me débarrasser de Madame Delatour lors de la prochaine promenade, lorsque mon cours de bonnes manières a pris fin. Ma gouvernante, qui m’attendait derrière la porte, portait déjà son masque. En descendant les grands escaliers de pierre, j’ai trouvé l’idée qui me permettrait de m’échapper.

— Attendez-moi ici, je dois aller chercher mon masque.
Devant l’air étonné de ma gouvernante, j’ai ajouté :
— Vous me dites sans cesse que le soleil gâte le teint.
— Bien, mais pressez-vous, a soupiré Madame Delatour.

J’ai couru jusqu’à l’escalier de la cour arrière, qui mène tout droit à l’orangeraie. Une fois arrivée, je me suis assise devant le premier oranger. J’ai senti une présence, à quelques mètres de moi. Je me suis levée d’un bond, craignant que Madame Delatour m’ait trouvée, mais c’était un garçon de mon âge qui se tenait devant moi.

— Bonjour, je m’appelle Elisabeth.
— Je suis Antonin. Mais je sais qui vous êtes.
— Ah oui ?
— Oui, vous êtes la princesse et je dois prévenir madame Delatour si je vous vois.
— Mais vous n’en ferez rien.
— Ah non ? a-t-il demandé, amusé.

Nous avons passé l’heure suivante à nous poursuivre dans les jardins. Il se faisait tard, il était temps pour moi de retrouver Madame Delatour.

— Elisabeth, c’est assez ! Aujourd’hui était la dernière fois que vous échappez à ma surveillance, je vous le garantis ! Vous vous êtes encore salie ! Si votre mère apprenait que vous courez ainsi…
— Elle n’en saura rien, la coupais-je.
— Vous devez vous tenir, vous êtes…
— Princesse de France, je le sais, dis-je en soupirant.

Les jours ont passé, Antonin et moi étions tout le temps ensemble. Il était le fils d’une des lingères, mais cela m’importait peu, j’étais amoureuse de lui. Je n’avais aucune envie d’épouser un parfait inconnu.

Malheureusement, après trois semaines, notre jeu ne marchait plus. Madame Delatour est venue me chercher après mon cours de bonnes manières, et, plutôt que d’aller dans les jardins, nous sommes retournés dans mes appartements.

— Saviez-vous, Elisabeth, que madame Valin avait un fils ?
— Je l’ignorais.
— Vous vous jouez de moi, ce qui est indigne d’une demoiselle de qualité ! Vos parents étaient très déçus lorsque je leur ai rapporté votre conduite ! Conter fleurette au fils de la lingère, où êtes-vous allée chercher pareille idée ?
— C’est que…
— C’en est assez ! Vos parents ont décidé d’avancer votre mariage avec le prince d’Autriche.
— Mais…
— Dès demain, la modiste viendra vous préparer pour la cérémonie. Toute la cour sera présente. Quelle chance pour vous, qui voulez toujours attirer l’attention !

Le lendemain, malgré mes protestations, mes parents ne voulaient rien entendre et étaient restés campés sur leur position. La modiste est arrivée au début de la matinée et m’a fait essayer chapeaux et gants. On m’avait sélectionné trois robes blanches et je devais en choisir une. C’était le seul choix qu’on m’avait laissé. La première était trop longue et la seconde trop bouffante. La troisième était parfaite : la jupe était en coton blanc cassé parsemé de fleurs roses et les bordures rappelaient la couleur des fleurs. Les larmes aux yeux, j’ai jeté un regard vers les jardins que je ne reverrai sans doute jamais. Près de l’orangeraie, Antonin me regardait.

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Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Elisa Houot
via short edition

La rencontre

Histoire Pour Dormir | Je rentrais du collège en passant par le parc, comme tous les jours, et soudain, il était là, devant moi. C’était la première fois que je le voyais. Il était si beau que je me suis arrêtée à quelques mètres, bouche bée… Mon cœur battait à cent à l’heure !

Assis tranquillement sur un banc, il regardait les promeneurs l’air indifférent. J’aurais voulu aller lui parler mais avant que je ne m’approche de lui, il s’est levé et il est parti. Je n’ai pas osé le suivre… Alors je suis rentrée chez moi.

Toute la soirée, son image m’a poursuivie… Ses beaux yeux verts, son allure nonchalante. Je n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose et il m’a fallu du temps pour finir mes devoirs…

Le lendemain, j’espérais tellement le revoir que j’avais comme une boule dans le ventre ! J’ai marché lentement, très lentement dans le parc jusqu’au banc où je l’avais aperçu la veille. Il était là !
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine en le voyant ! Je le trouvais encore plus beau que la veille !

Allongé, les yeux fermés, il semblait dormir.
Je me suis approchée de lui sans faire de bruit, m’arrêtant devant le banc. Doucement, j’ai avancé ma main, voulant le toucher, le réveiller, lui parler…
Mais il a soudain ouvert grand les yeux et m’a fixée, comme si il avait deviné ma présence ! J’ai sursauté et me suis reculée, honteuse qu’il m’ait surprise.
Il s’est levé, m’a lancé un dernier regard puis s’est éloigné.

Pendant trois jours, j’ai fait semblant de rien en passant devant lui au parc. J’avais tellement honte de moi que je me dépêchais de rentrer à la maison, sans m’arrêter pour le regarder. A chaque fois, j’avais l’impression qu’il m’observait mais je n’osais pas me retourner pour vérifier…

Durant le week-end, je n’ai pensé qu’à lui…
Il était si beau, j’avais vraiment envie de l’aborder, mais comment faire ? Et puis, j’ai eu une idée. Le lundi, en rentrant du collège, prenant mon courage à deux mains, je me suis assise sur son banc, à côté de lui.
J’avais mon goûter avec moi et j’ai commencé à le manger, comme si de rien n’était.
J’ai vu qu’il me regardait fixement alors, les mains un peu tremblantes, j’ai partagé mon goûter et je lui ai offert la moitié… Il s’est levé et est parti sans même y toucher…

Je n’allais pas me décourager pour si peu ! Peut-être n’aimait-il pas ce que j’avais préparé ? Le lendemain, je me suis assise sur le banc et lui ai tendu la moitié de mon goûter, une part de gâteau au yaourt fait maison…
Cette fois, il s’est jeté dessus comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours ! J’étais si contente ! Puis, sans un mot, je me suis levée et je suis partie, avant qu’il ait fini de manger. Je ne voulais pas l’effaroucher.
Les jours suivants, nous avons recommencé le même manège. Je m’asseyais sur le banc, sortais mon goûter et lui en donnais la moitié. Pendant qu’il mangeait, je partais. J’avais l’impression que désormais, il m’attendait…

Au bout d’une semaine de ce petit jeu, je me suis dit qu’il fallait que je passe à l’étape suivante. En rentrant du collège, je me suis approchée du banc, bien décidée à lui parler…
Il n’était pas là !
J’ai scruté les alentours, me disant qu’il était peut-être sur un autre banc, mais rien. Il n’était pas là.

J’étais déçue. Moi qui avais rassemblé tout mon courage pour l’aborder, voilà qu’il me posait un lapin !
Enfin, c’est pas comme si on avait un vrai rendez-vous, mais c’était la première fois depuis des jours qu’il ne venait pas…

Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ? Et si en fait ma compagnie ne lui plaisait pas ? Et s’il ne revenait plus jamais ?

Je me suis assise sur le banc et, triste de ne pas le voir, j’ai fermé les yeux pour ne pas pleurer.

Soudain, j’ai senti une présence à côté de moi…

C’était lui, il était là ! J’étais si heureuse !

J’ai sorti mon goûter et lui ai donné.
Au lieu de se jeter dessus, comme d’habitude, il m’a regardée longuement puis est monté sur mes genoux et s’est frotté à moi… Quelle surprise ! Moi qui le trouvais si sauvage !
Je l’ai caressé et câliné puis nous sommes rentrés ensemble à la maison…
A ma plus grande joie, mes parents ont accepté qu’il reste avec nous.

C’était la première fois que j’adoptais un chat.


Histoire Pour Dormir de Claire Joanne
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com

Europinou (1)

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Non, ça on ne pouvait pas dire que c’était un joli petit garçon. Mais à onze ans, Europinou était si vif d’esprit et de corps – il avait quatre bras et quatre jambes ce qui lui permettait mille cabrioles irrésistibles – qu’il avait le don de charmer tout le monde, je veux dire tout le monde chez lui, là-bas, très loin de la Terre ! Mais sur notre planète, ce fut une autre paire de manches ! Car, du haut de ses soixante-dix centimètres, avec sa peau bleutée couverte d’espèces de bubons légèrement visqueux, Europinou ne correspondait pas vraiment aux canons de la beauté qui régnaient sur Terre ! On acceptait à la rigueur les noirs, les personnes en fauteuil roulant ou les amputés, mais les êtres bleus, poisseux, nantis de bras et de pattes en surnombre, ça non ! Les humains sont réputés pour être larges d’esprit, mais il y a tout de même des limites.
Il venait tout droit d’Europe, une planète satellite de Jupiter, couverte de glace sous laquelle s’écoulait une belle eau vert clair riche de vies multiples. Europinou avait gagné un concours : nous ne nous étendrons pas sur le thème du concours, ce serait trop compliqué à comprendre pour un Terrien ; bref, il avait eu l’insigne honneur de pouvoir se rendre sur Terre, la troisième planète du système solaire dont l’univers entier chantait les mérites, la beauté et le sentiment de joie de vivre qui y régnait.
Le petit Europien avait franchi les 588 millions de kilomètres qui le séparaient de notre globe en un rien de temps. Il espérait pouvoir visiter aussi beaucoup d’autres villes et pays, mais il avait choisi d’arriver directement en France, à Paris, la ville Lumière. On lui avait beaucoup parlé du métro, système souterrain qui permettait de se déplacer d’un lieu à un autre, dans des wagons lumineux et tranquilles où l’on pouvait s’asseoir… Venant d’un milieu sous-marin et empêtré par ses quatre pattes poilues, il ne s’était jamais assis de sa vie ! Il avait hâte de tester ce mode de locomotion. Quelques minutes de promenade sur les Champs-Elysées suffirent à faire fuir dans des hurlements effrayés tous les badauds qu’il croisait, ce qui lui fit beaucoup de peine. Il aperçut la bouche de métro Georges V et descendit sous terre. Sur le quai, des dizaines de personnes attendaient le prochain métro. Mais chacun était si tristement penché sur ses problèmes, que personne ne remarqua le petit bonhomme bleu qui examinait les publicités sur les murs de la station en se tordant de rire. Soudain, Europinou avisa une jeune femme à genoux au bord du quai qui sanglotait de tout son cœur en se tordant les mains.
Manifestement, aucun des Terriens agglutinés sur le quai n’avait remarqué ce gros chagrin, pas plus qu’ils ne semblaient surpris de la présence du petit extra-terrestre.
Spontanément, Europinou s’approcha doucement de la jeune fille. Il avait quelques notions de français et d’autres langues européennes :
— Quoi vous êtes si malheur ? lui demanda-t-il gentiment en posant sa troisième menotte sur son épaule.
La jeune femme, qui venait du Kosovo, tourna la tête vers l’Europien, des larmes plein les yeux : elle ne sembla pas surprise un seul instant par l’étrangeté de la créature qui s’intéressait à elle…
— J’a perrrdu mon bague que je jouais machinal avec mes doigts. Elle a tombé dans le trou de rails. Ce atroce, j’aime ce bague plus que toute : ma mère m’a donné avant morte…
Le cœur d’Europinou se serra jusqu’à ne plus pouvoir respirer. Il avait l’esprit vif, nous l’avons dit : il lui fallut à peine deux dixièmes de secondes pour se décider. S’aidant de ses huit membres, bien plus agile encore qu’un petit singe, il sauta dans la fosse. On entendait déjà les grondements du métro qui approchait. Europinou cherchait, cherchait parmi les cailloux une bague brillante de mille feux. Sans succès. Le conducteur du métro, les yeux exorbités de terreur à la vue de cette étrange créature sur la voie, freina à mort. Les roues du wagon se bloquèrent sur les rails dans un crissement aigu et provoquèrent des étincelles qui firent soudainement scintiller la précieuse bague.
Europinou la saisit à toute vitesse, cabriola sur ses petites jambes et bondit sur le quai au moment précis où la machine allait le percuter.
Ce freinage intempestif eut pour effet de réveiller les hommes et les femmes impatients de rentrer chez eux :
— Ah la la, ces métros qui ont toujours un problème, c’est fatigant à la fin ! entendait-on sur le quai bondé. Au milieu de la foule renfrognée, un adolescent d’une douzaine d’années fut le premier à remarquer ce qu’Europinou venait de faire. Il l’applaudit spontanément et fut suivi par plusieurs autres personnes enthousiasmées par le courage de ce petit extra-terrestre héroïque.
La jeune femme étrangère, elle, regardait son sauveur avec des yeux pleins de lumière en ajustant sa bague sacrée à son annulaire.
Puis, emplie de reconnaissance, elle prit Europinou par le cou et l’embrassa de tout son cœur.
Alors, les voyageurs, oubliant l’étrange apparence de cet être minuscule et bleu, nanti de huit pattes, s’empressèrent autour du héros du jour et le firent monter avec eux dans la rame de métro en le portant en triomphe. Le cœur d’Europinou se gonfla de reconnaissance. Il y avait tant de monde dans le wagon qu’il ne put même pas s’asseoir ! Ce serait pour une prochaine fois ! Dans une autre ville du monde, ou bien sur une autre planète peut-être, allez savoir …


Histoire Pour Dormir de Brigitte Bellac
Illustration de Paul Cotoni
via short-edition.com

Les petites chaussures de Papi Li

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A chaque fois qu’elle passe des vacances chez ses grands-parents, Juliette pose la même question.

— Papi Li, comment vous vous êtes rencontrés avec Mamie ?

Et Papi Li, répond toujours la même chose…

… Ho, ho ! … c’est une longue histoire ma petite… Je te la raconterai une autre fois.

Pendant ces vacances de Noël là, tandis que Papi Li termine de décorer l’entrée avec sa petite fille, une odeur de châtaignes grillées passe sous la porte, et lui rappelle aussitôt son enfance…

… Il décide alors de raconter son histoire à Juliette.

Papi Li va fermer la fenêtre, restée légèrement entrouverte, pour ne pas laisser entrer la neige. Dehors, de gros flocons cotonneux ont recouvert, en quelques minutes, le jardin de la maison des grands-parents de Juliette.

Puis, il prend sa petite fille sur ses genoux, et commence son récit.

— Quand j’étais petit, je vivais dans un village, en Italie. Mon père était cordonnier . Et moi, j’aimais tellement l’odeur du cuir… que je passais beaucoup de temps avec lui dans sa cordonnerie.

Papi Li se lève, et va chercher des bouts de cuir dans la commode du salon, celle juste derrière le sapin. Il les tend à sa petite fille, qui s’exclame :

— Hum… c’est vrai que ça sent bon ! Et toutes ces couleurs… que c’est beau !

Du cuir, Juliette n’en n’avait jamais vraiment touché, ni reniflé… A l’école, on manipule des tas de matières, mais jamais celle-là !

Juliette regarde ses chaussures. Elle n’avait jamais réalisé qu’elles étaient faites avec du cuir comme ça…

— Et mamie alors ?

— Patience, patience… ça va venir…

Papi Li se lève à nouveau et va chercher un album photos dans un autre tiroir de la commode.

— Tu vois, là, c’est moi, devant la cordonnerie, avec mes parents. Tes arrière-grands-parents.

— Tu avais les oreilles décollées dis donc !

Papi Li sourit. Il n’a pas l’air trop vexé.

— Et mamie ? Elle est où ?

Papi Li poursuit son histoire.

— Un jour, mon père a voulu dévoiler aux habitants du village, le secret qui nous liait.

— Un secret ?

— Oui. Figure-toi qu’avec ce cuir, il m’avait appris à confectionner… des chaussures. Mais pas n’importe lesquelles ! Des petites chaussures de poupées.

— Ah bon ? Et pourquoi tu ne voulais pas le dire ?

— Parce que j’avais peur que mes copains se moquent de moi.

— Des chaussures de poupées ! s’exclame Juliette. Mais moi je trouve ça génial ! Je veux les voir ! Je veux les voir !

Papi Li se dirige une troisième fois vers la commode. Il manque de renverser le sapin, et finit par sortir une toute petite paire de chaussures du tiroir.

— Ouhaaa ! Elles sont trop belles ! Et tu ne les as jamais montrées à personne alors ?

— Si, un jour, j’ai finalement accepté de les mettre en vitrine. Mais au début, j’étais triste, car ce jour-là, personne n’est venu à la cordonnerie. J’ai passé toute la journée à attendre, sur mon petit tabouret de travail…

Juliette pose une main sur la cuisse de Papi Li pour le réconforter, mais…

… Toujours pas de mamie à l’horizon !

— Et mamie alors ? Elle arrive quand dans l’histoire ?

— Sois patiente… Elle arrive bientôt…

— C’est long quand même…

— Ecoute bien… A la fin de cette longue journée, un peu avant la fermeture de la boutique, une petite fille et sa maman entrent. La petite fille remarque tout de suite les mini chaussures dans la vitrine, et demande à sa mère de les lui acheter. La maman dit non, mais la fillette insiste. Je crois qu’elle les aimait vraiment beaucoup. Elle avait l’air de les trouver très belles !

— Et elle les a eues alors ?

— Non. Enfin… si.

— Sa maman n’a pas cédé, mais moi… je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai décidé d’un seul coup de lui en offrir une paire !

Papi Li se met carrément à rire.

— Et contrairement à moi, la petite fille n’était pas du tout timide ! Pour me remercier, elle m’a sauté au cou… et m’a embrassé !

Papi Li rougit, comme si, tant d’années après, il n’en revenait toujours pas d’avoir osé faire ça !

— Et après ? demande encore Juliette, qui commence à deviner la suite de l’histoire.

— Après, on est devenus amis… On s’entendait bien tous les deux, car figure-toi que de son côté, elle confectionnait… des robes de poupées ! Et les chaussures et les robes, ça va bien ensemble !

— Ouahaaa…

— On a commencé à se voir souvent, à jouer ensemble… et nos familles aussi sont devenues amies. On était inséparables !

— Ouahaaa… C’est elle qui est devenue ma mamie alors ?

— Ha… Tu as de la suite dans les idées ma belle… Cela a pris quelques années, tu t’en doutes, mais… oui, tu as bien deviné ! C’est bien cette petite fille qui est devenue ta mamie !

Juliette écarquille les yeux. Elle n’en revient pas. Puis, elle serre fort son papi dans ses bras.

— Elle est vraiment belle ton histoire Papi Li.

— C’est vrai Juliette… On dirait un conte de fée non… ? D’ailleurs, sais-tu qui a confectionné les chaussures de mariée de ta mamie ?

— Heu…heu… Toi ? !

— Bravo Juliette ! Tu as encore deviné ! Le jour de notre mariage, ta grand-mère portait des escarpins, cousus par mes soins, en souvenir de notre première rencontre. On peut dire qu’elle avait trouvé chaussure à son pied !

Papi rit de plus belle. Juliette aussi… Elle embrasse très fort son grand père, tout ému mais assez fier, d’avoir dévoilé son secret d’enfance.

Cette histoire valait vraiment le coup d’attendre que Papi Li la raconte !

Et Juliette se dit que c’est un très beau cadeau de Noël qu’il lui a fait là.


Histoure Pour Dormir de Angela Portella
Illustration de Delphine Garcia
via short-edition.com

Que la magie scénique vous accompagne!

La sonnerie retentit. Enzo embrassa vivement ses parents et courut se mettre en rang. Aujourd’hui était sans doute le plus beau jour de sa vie : il entrait enfin au collège, et mieux, au Collège Leonardi d’art dramatique, le meilleur établissement de formation d’acteurs. Le rêve d’Enzo depuis toujours.

Son professeur principal, un homme d’une trentaine d’années, grand et mince, s’approcha du rang et fit signe aux élèves de le suivre. Bientôt, les premières années s’arrêtèrent devant une large porte, semblable à celle des studios de cinéma avec la même lumière rouge et le même panneau lumineux « On Stage ». Lorsque les deux s’éteignirent, ils entrèrent. L’amphithéâtre était absolument magnifique. Des dorures partout, des sièges de velours et bien évidemment, une scène incroyable. Enzo en avait la bouche grande ouverte d’admiration et d’excitation. Lorsque tous les élèves furent installés, le directeur apparut. C’était un homme de forte carrure dans un costume gris impeccable.

— Bienvenue à tous ! Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, je suis Archibald Leonardi, fondateur et directeur de cette école. En effet je suis le premier à avoir cru en la capacité des plus jeunes à être de formidables comédiens et, par conséquent, le premier à avoir dédié un collège à l’activité théâtrale. Bref, tout ça pour dire que je suis heureux, cette année encore, de vous voir si nombreux, sélectionnés pour votre imagination et votre passion. Sachez toutefois que seuls les meilleurs parviendront à réaliser leur rêve. Le travail ne suffit pas, il faut du talent, de la volonté ! La scène ne vous fera aucun cadeau, vous devez apprendre à la connaître, à la dompter en toutes circonstances ! Vous devez être capables de tout jouer, de tout vivre, de transcender vos émotions, de faire vibrer le public ! Sur ce, jeunes aventuriers du monde de l’art, je vous souhaite une merveilleuse année de création au Collège Leonardi d’art dramatique ! Que la magie scénique vous accompagne !

Tous les élèves reprirent en cœur la devise de l’école et applaudirent. Le cœur d’Enzo battait la chamade. L’amphithéâtre se vida peu à peu et de nouveau, les premières années suivirent leur professeur jusqu’à une porte de studio. Les élèves entrèrent et s’installèrent dans des fauteuils de théâtre face à une petite scène plongée dans le noir. Leur professeur, sur l’estrade, prit enfin la parole.

— Bonjour ! Je suis Hervé Morin et pour apprendre à mieux vous connaître, je vous propose de faire quelques improvisations sur le thème de votre choix. Je vais vous appeler deux par deux par ordre alphabétique, vous aurez une minute pour vous concerter et décider d’un thème et le même temps pour nous révéler votre talent. Que la magie scénique vous accompagne !

Il prit sa liste et appela les deux premiers : Enzo Andel et Lucie Argo. Les deux élèves se levèrent et s’avancèrent vers la scène.

— Ah, j’oubliais ! Je veux voir votre talent mais aussi toute l’étendue de votre imagination alors, s’il vous plaît, pas de situations quotidiennes et banales. Faites-nous rêver !

Enzo était un peu intimidé. Il adorait inventer des histoires, se prendre pour un héros, vivre de fabuleuses aventures mais les jouer devant un public, c’était différent. Lucie s’approcha de lui et ils commencèrent à discuter de leur thème en chuchotant. Après une minute de concertation, ils s’étaient mis d’accord. Ils montèrent sur scène, Lucie prit une chaise en coulisse et ils commencèrent. Enzo s’approcha de ce qui devait être un trône, d’un pas traînant qu’il imaginait être celui d’un gros nain barbu, tandis que Lucie se grandissait pour se donner la prestance d’une reine des elfes. Mais alors qu’Enzo s’apprêtait à parler, il sentit tous les muscles de son corps se contracter et peu à peu rétrécir et s’épaissir. Son ventre se gonfla, ses cheveux et une barbe touffue poussèrent d’un seul coup, ses vêtements devinrent plus lourds et il se retrouva bientôt transformé en véritable nain. Il se tourna les yeux écarquillés vers sa partenaire. Elle aussi s’était métamorphosée. Ses cheveux étaient à présent blonds et raides, ses oreilles s’étaient étonnamment allongées, elle portait un magnifique diadème en argent et la chaise sur laquelle elle était assise était à présent un trône majestueux taillé dans l’écorce d’un arbre. Le décor avait également changé. Ce n’était plus une petite salle de théâtre, c’était un arbre, un arbre immense où de nombreux elfes vaquaient à leurs occupations. La voix du professeur résonna, lointaine, comme un écho.

— Action !

Alors, sans réfléchir, Enzo joua. Il se présenta comme Elgrom, ambassadeur des nains venu offrir un présent à Lindorië, reine des hauts-elfes. Lucie, un peu abasourdie, se laissa entraîner à son tour. Elle le remercia et l’invita à se joindre à sa table pour dîner. Une fois installés à une table apparue comme par magie, Enzo attrapa une petite boîte accrochée à sa ceinture et la tendit à Lucie. Elle l’ouvrit et découvrit un collier de diamants étincelants fabriqué, selon Elgrom, par les meilleurs orfèvres du royaume nain. Lucie l’essaya mais, alors que le métal froid effleurait sa peau, elle s’évanouit. Le bijou était empoisonné, c’était un piège.
Enzo fut pris de panique : il se trouvait à présent entouré de milliers d’archers, leurs arcs bandés vers lui. Il balbutia qu’il ne comprenait pas, qu’il… Deux elfes étaient penchés sur Lucie. Enzo allait s’approcher pour s’assurer qu’elle allait bien quand il reçut une flèche en plein cœur. Une douleur aigüe lui arracha un hurlement et il s’effondra sur le sol.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était redevenu un enfant de onze ans dans une salle de théâtre et tous les élèves applaudissaient. Cette année s’annonçait bien différente et bien plus dangereuse que ce qu’il avait imaginé.

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Illustration de Paul Cotoni
Histoire Pour Dormir de Justine Roux
via short-edition.com

Orologio

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Psst, Petite… !

Marie continue d’avancer et regarde droit devant elle.
— Psst !
Mais qui l’appelle ? Et d’où vient ce sifflement ?
Elle tourne la tête. Personne. Rien d’autre que cette petite pluie froide qui mouille sans bruit ses lunettes et la capuche de son anorak…
— Oh et puis je n’y vois rien avec cette capuche, se dit-elle en la rabattant sur ses épaules !

Elle regarde autour d’elle. Toujours rien. La voute du pont sous la voie ferrée suinte et sent l’humidité. Marie frissonne. Mais pourquoi donc a-t-elle pris ce chemin seule ?
Elle l’a emprunté une fois déjà, mais c’était avec son grand-père. Il fauchait les orties devant elle avec sa canne et elle lui avait dit que c’était comme un « chemin d’aventure ».

— Psst !

Elle tourne à nouveau la tête. Vite ! Remettre sa capuche. S’y cacher. Ne plus voir.
L’homme est là, immobile, au sortir du pont. Un oiseau, perché sur son bras hoche doucement la tête dans la bruine qui patine ses couleurs.

— Bonjour monsieur, chuchote-t-elle timidement.

Parler la rassure, même si c’est à voix basse. C’est un peu comme si maman était là et qu’elle ne l’avait pas laissée partir à l’école toute seule. Ou comme si grand-père… L’homme lui ressemble un peu avec cette barbe hirsute qui lui mange le visage. Il est chaussé de bottes et porte une vareuse, comme le marin sur la couverture d’un vieux livre de lecture que maman a retrouvé un jour au grenier et qu’elle lui a donné.

— Bonjour petite. Je m’appelle Orologio et toi qui es-tu ?

Les lèvres de l’homme n’ont pas bougé, pas plus que sa barbe ni même le bout de son nez. Mais alors, qui a parlé ?

— Coucou petite. Tu ne m’as pas entendu ? Tu t’appelles comment ?

Le visage de l’homme est toujours aussi figé et Marie tourne alors le regard vers l’oiseau qui continue de hocher la tête.

— Je m’appelle Marie, lui dit-elle. C’est toi qui t’appelles Orologio ?
— Et qui veux-tu que ce soit, coasse l’oiseau d’une voix pincée ? Tu n’as quand même pas cru que c’était ce grand bonhomme sur qui je suis perché. Tu sais ce que cela veut dire au moins Orologio ?
— Oui. Grand-père me l’a appris. Ça veut dire horloge en italien. C’est un drôle de nom pour un oiseau.
— Orologio, Orrrollodjio…. Je suis l’oiseau du temps, petite Marie.

Marie n’a plus vraiment peur à présent, ni de l’homme-statue, ni de cet oiseau étrange. Mais elle veut encore raisonner. Après tout, elle a fêté il y a peu ses sept ans et grand-père lui a dit que c’était l’âge de raison. L’oiseau n’est peut-être qu’une marionnette et l’homme, un ventriloque. Elle en a vu déjà à la télévision, un après-midi de pluie précisément.
Mais que ferait un ventriloque ici, sous ce pont ?

L’oiseau la regarde bizarrement et Marie a l’impression qu’il lui sourit. Pourtant, quand il est content, un oiseau ça chante et ça fait des trilles. Elle n’a jamais entendu dire qu’il puisse aussi sourire… Ni parler d’ailleurs. Sauf les perroquets. Mais des perroquets, elle en a déjà vus et elle sait bien que cet oiseau-là n’en est pas un. Il en a les couleurs mais il ressemble plutôt à un hibou. Il devrait hululer au lieu de parler. Et voilà que Marie se met à rire, parce qu’elle se souvient de grand-père qui souffle dans ses mains jointes pour imiter l’appel du hibou.

— Tu es une marionnette demande-t-elle ?
— Une marionnette ! Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Je suis l’oiseau du temps, je te l’ai déjà dit, répond-t-il en s’étirant.

Est-ce parce qu’il a déployé ses ailes que Marie le trouve soudain plus grand et qu’il lui semble que l’homme rapetisse ? Il fond, comme un bonhomme de neige au soleil, ou plutôt il se dissout dans la bruine jusqu’à devenir une sorte de bonhomme de brouillard.

— Que se passe-t-il ? s’écrie-t-elle… Le monsieur devient transparent ! Mais,.. c’est Grand-père…
Elle vient juste de le reconnaître.
— N’aie pas peur lui répond l’oiseau en venant se poser sur son épaule.

Marie s’étonne de le sentir si léger.
— Je reste avec toi tu sais, murmure-t-il à son oreille. Il me l’a demandé.

La pluie s’est arrêtée et, dans ce petit peu de brume qui flotte encore là où Grand-père a disparu, un éclat de soleil esquisse comme la chaleur d’un sourire
— Grand-père appelle-t-elle…, Grand-père !

Mais il n’y a plus à présent qu’un silence lourd dans lequel elle étouffe et se débat avant d’ouvrir enfin les yeux.

Il fait nuit dans la chambre. Maman est là, à côté du lit. Elle tient une lampe à la main qui sculpte son visage où brillent quelques larmes.
— Maman, il est parti où Grand-père ?
— Chut, répond sa maman en effleurant son front de la main. Je te l’ai déjà dit ma chérie, il était très malade. Il est parti dans le ciel maintenant, au milieu des étoiles… et aussi dans la brume qui caresse les arbres des bois où tu aimais aller avec lui…
— Et il habite dans ton cœur et dans tes rêves, lui chuchote l’oiseau. Moi, je reste avec toi. Il me l’a demandé.

Marie sourit et se rendort en murmurant ce nom que sa maman ne distingue pas bien : ” Orologio ”


Histoire Pour Dormir de Gérard Sogliano
Illustration de Loric Garriguenc
via short-edition.com

Leïla

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En classe, je suis assise à côté de Leïla. On rigole bien toutes les deux.
Parfois aussi, elle m’énerve un peu, surtout quand elle me pique ma gomme ou mon stylo rose qui écrit des mots magiques. Le rose, c’est fait pour ça. Faire des jolies phrases qui parlent de fées et de magie.

Mais les meilleures amies, ça se dispute toujours un peu, c’est normal, me dit souvent maman. Et quand on rigole, c’est pas des petites rigolades. C’est plutôt des grosses poilades, on se tord de rire sur nos chaises et on finit sous la table tellement on est pliées en deux. À chaque fois, bingo, on se retrouve avec une croix sur le tableau du comportement. La maîtresse, elle ne rigole pas du tout avec les croix. Chaque semaine elle remet les compteurs à zéro, et pour chaque croix récoltée, on doit faire dix lignes pour le lundi suivant. Une fois, j’ai eu quatre croix dans la semaine, je me suis farci quarante lignes ! Et pas n’importe lesquelles ! La phrase était super méga longue : « Ce n’est pas en riant comme une baleine que j’apprendrai des choses sur les cétacés. »

Je n’ai rien compris. Et j’ai passé tout mon dimanche à écrire, écrire, et encore écrire.

Depuis, avec Leïla, on a appris à rire en fermant la bouche. En plus, il paraît que c’est drôlement bon pour les dominos. Oui, je sais, on dit les abdominaux. Mais mon petit frère, lui, il dit les dominos, et franchement, je trouve que c’est mieux. Et c’est plus simple à écrire. Donc dès qu’on a envie de rire, on ferme la bouche, ça fait bouger le ventre dans tous les sens, et c’est encore plus drôle. Le plus difficile, c’est de ne pas pouffer. Enfin exploser. Parce que sinon, l’air qu’on gardait bien fermé dans la bouche sort d’un coup avec un bruit de prout géant, et là, c’est la double croix assurée.

Un matin, je me suis retrouvée seule à ma table, Leïla était malade.
J’ai trouvé la journée longue, mais j’ai quand même rigolé un peu, quand Baptiste a dit que Madame Gascar était une île à côté de l’Afrique. La maîtresse, elle, n’a pas beaucoup d’humour. D’ailleurs, je me demande si elle a déjà ri une fois dans sa vie. Elle a dit :

— Mon petit Baptiste, tu me copieras dix fois : « À Madagascar, il y a des lémuriens mutins qui mangent des mangues molles. »

Et elle a esquissé un tout petit sourire, très mince, presque invisible. C’est le maximum qu’elle sait faire. Elle doit avoir un truc qui se bloque dans la mâchoire dès qu’elle commence à plisser les lèvres, parce que ça s’arrête toujours d’un coup, entre le sourire constipé et le rire pas très net.

Le lendemain, quand j’ai vu que Leïla était encore absente, j’ai demandé à maman si je pouvais aller la voir chez elle. Je voulais lui apporter ses devoirs, mais aussi la faire rire un peu, pour qu’elle guérisse plus vite. Maman a fait une drôle de tête et m’a dit qu’il valait mieux attendre quelques jours. J’ai pensé que Leïla avait peut-être une maladie contagieuse. Mais quand même, ça me chiffonnait de ne pas voir ma meilleure copine. Alors j’ai demandé encore une fois. Cette fois, maman s’est assise avec moi sur mon lit et a serré mes mains très fort. J’ai compris que quelque chose n’allait pas. Quelque chose de grave.

Maman m’a expliqué que Leïla allait devoir rester quelque temps à l’hôpital, à cause d’une maladie à laquelle je n’ai rien compris. Enfin, si, ce que j’ai compris, c’est que ma meilleure copine n’allait pas revenir à l’école avant un long moment, et qu’on ne se marrerait pas de si tôt comme des baleines à cause de trucs débiles.

J’ai quand même eu le droit d’aller voir Leïla une fois à l’hôpital. J’avais un peu peur avant de la revoir, mais finalement, j’ai trouvé qu’elle n’avait pas si mauvaise mine que ça. On a rigolé comme avant, même les médecins s’y sont mis pour nous raconter des blagues. Il y a même eu un moment où j’ai complètement oublié que j’étais à l’hôpital, et que ma meilleure copine était malade. Et puis au moment de partir, Leïla a sorti de sous les draps un doudou en forme d’éléphant et me l’a tendu en disant :

— Tiens, prends mon éléphant, comme ça, si tu veux qu’on se parle, même si je suis encore à l’hôpital, tu n’auras qu’à lui parler à lui, et tu verras, il te répondra, et ce sera un peu comme si c’était moi qui te répondais.

Leïla a fini par guérir. Ouf !
Il a fallu plusieurs mois, mais elle est revenue à l’école. Je vous raconte pas la tartine de leçons qu’elle a dû rattraper. C’était plus une tartine, c’était un méga super kebab XXL.
Maman m’a finalement dit le nom de la maladie que Leïla avait eue, un vrai nom barbare. Rien que de le prononcer, je vous jure, ça donne la fièvre. Il doit y avoir des maladies, comme ça, qu’on attrape rien qu’en essayant de prononcer correctement leur nom. ça pique la gorge, ça fait tousser, bafouiller, grimacer, éternuer. Stop !
Je vous l’écris quand même, mais je vous préviens, ce sera le seul truc sérieux dans cette histoire : la leucémie aiguë lymphoblastique. Autant dire que je l’ai rebaptisée la maladie du « lapin en plastique », c’est plus simple, et puis un lapin en plastique, pour ceux qui n’en ont jamais rencontré, c’est un peu une sorte de « bugs bunny » qui se prendrait pour un nain de jardin, alors c’est drôlement grave, faut le soigner tout de suite !

Depuis, avec Leïla, on a repris nos parties de rigolade, et quand on se dispute, je repense tout de suite à cette longue période où elle n’était pas là et tout de suite, on redevient copines.

Pour la vie.


Histoure Pour Dormir de Céline Santran
Illustration de Clémence Itssaga
via short-edition.com