Hansel et Gretel – Histoire – conte pour enfants.

Il était une fois, à l’orée d’une forêt vivaient un bûcheron, ses deux enfants Hansel et Gretel, ainsi que leur belle-mère.

Cette année là, l'hiver fut très rude et le pain vint à manquer.

Le bûcheron, qui était très pauvre, répétait sans cesse : – "Qu'allons nous devenir? Comment nourrir nos enfants? " Une nuit, fatiguée de ses lamentations, sa femme lui dit: – "Voilà ce que tu feras!" -"Dès l'aube, tu les conduiras au plus profond de la forêt et tu les abandonneras! » Le bûcheron refusa immédiatement.

-"Ainsi préfères-tu que nous mourrions tous les quatre!" s'énerva t’elle.

Elle insista tant, que le bûcheron, désespéré, accepta.

Hansel, qui avait tout entendu, informa sa soeur du noir projet de leurs parents.

-"C'est affreux!" dit-elle.

Mais Hansel avait une idée en tête.

Il sortit discrètement de la maison et alla gratter la neige à la recherche de cailloux noirs.

Au lever du jour, le bûcheron proposa aux enfants d'aller couper du bois.

Ils marchèrent de longues heures dans la neige.

Arrivés à destination, leur père leur dit : -"Reposez-vous les enfants, je serai bientôt de retour.

" Les heures défilaient mais leur père ne revenait pas.

Le soleil pâlissait…Gretel se mit à pleurer.

-"Nous voilà perdus au fin fond de la forêt !" Hansel prit la main de sa petite soeur et y glissa quelques cailloux.

-"Ne t'en fais pas nous serons bientôt à la maison" dit-il.

Ils retrouvèrent très facilement le chemin du retour grâce aux pierres noires que le garçon avait semées dans la neige.

Le bûcheron, qui se sentait coupable, fut très soulagé, mais leur belle-mère était très contrariée.

Le soir même, elle proposa de les abandonner dès le lendemain.

Hansel qui avait encore tout entendu, se dépêcha d'aller ramasser d'autres cailloux, mais la porte de leur chambre était fermée à clé.

Le lendemain matin, leur belle-mère leur donna un morceau de pain et, accompagnés de leur père, ils se mirent à nouveau en route.

Peu avant le crépuscule, le bûcheron parvint à s'éclipser, laissant Hansel et Gretel, seuls dans la forêt.

Le petit garçon était très confiant.

Il avait jeté des miettes de pain sur tout le chemin.

Il déchanta très vite lorsqu'il vit un oiseau s'envoler avec l'une d'entre elles dans le bec.

-"Nous sommes perdus pour de bon cette fois-ci" dit Gretel.

Hansel ne répondit rien… sa soeur avait raison.

Une fois la nuit installée, les enfants avançaient dans le noir.

Ils étaient terrifiés et affamés.

Leur unique morceau de pain avait été sacrifié.

Les oiseaux s'étaient bien régalés.

Alors qu’ils commençaient à perdre espoir, ils aperçurent une faible lumière.

Ils coururent dans sa direction.

Ce qu'ils découvrirent les stupéfia ! Une maison ! mais pas une maison ordinaire.

Une maison tout en bonbons! N'écoutant que leurs ventres, ils se précipitèrent sur la bâtisse pour en grignoter tous les coins.

Des murs en pain d'épice! Comme c'est délicieux! De la neige de chantilly! Incroyable! Des buissons barbe à papa et des sucreries par milliers! Quel régal ! Soudain une voix gronda à l'intérieur: -" Qui va là? " La porte d'entrée s'ouvrit et une vieille dame très laide apparut sur le seuil.

-"Quelle honte ! Manger la maison des gens ! Ce sont bien là d’étranges manières !" reprocha t’elle.

Hansel et Gretel lui expliquèrent leur mésaventure et elle les invita à entrer.

-"Mes pauvres enfants" dit- elle avec douceur.

Elle leur apporta à tous deux un grand bol de chocolat chaud ainsi qu'une montagne de biscuits.

Après le repas, elle leur prépara deux petits lits douillets dans lesquels ils s'endormirent rapidement.

À l’aube, la vieille dame agrippa Hansel et le sortit de son lit.

Elle l'entraîna au salon, souleva un grand rideau et le jeta dans la cage qui se cachait derrière.

Sa gentillesse et sa maison en sucre était une ruse pour attirer les enfants chez elle, parce qu'en vérité c'était… UNE SORCIERE ! Elle secoua Gretel dans son sommeil: -"Debout ! Prépare à manger à ton frère, il est aussi sec qu'un os! Tâche de l'engraisser que je puisse le manger!" Les jours qui suivirent, la sorcière venait chaque matin s'assurer qu'Hansel prenait du poids.

-" tends ton doigt mon petit, que je vois si tu es assez gros!" Hansel lui tendait toujours un os.

La vieille dame, qui avait très mauvaise vue, enrageait : -"Comment peux-tu rester si maigre?" Un jour, elle ne voulut plus attendre et ordonna à Gretel de préparer le four.

– " Aujourd'hui il y aura du Hansel au menu !" Au bout d'une heure, elle ordonna à la petite fille : – " Faufile toi à l'intérieur du four et dis moi si il est assez chaud ! " – " Mais je ne sais pas comment faire " mentit Gretel.

-" Ce que tu peux être gourde ! Viens que je te montre ! " dit l'affreuse femme.

Tandis qu'elle se penchait en avant devant le four, Gretel la poussa de toutes ses forces ! puis elle délivra son frère pendant que la sorcière partait en fumée.

Dans la maison, ils trouvèrent des joyaux et des pièces d'or en grande quantité.

Les poches pleines de richesses, ils s'élancèrent dans la forêt.

Après de longues heures de marche, ils retrouvèrent enfin leur maison.

À leur arrivée, leur père pleura de joie.

Entre-temps, sa femme avait succombé, foudroyée par la maladie.

Il ne s'était jamais remis de l'avoir écoutée.

Hansel et Gretel annoncèrent en coeur que leurs soucis étaient bien finis et sur ces paroles ils vidèrent leurs poches de tout leur trésor.

Conversation avec un escargot

Ce matin, dans le jardin, je me penche vers un petit escargot qui se repose sur une feuille verte au ras du sol. Il me regarde de ses yeux étonnés…

Alors, je m’accroupis et engage la conversation :

— Bonjour, je m’appelle Marina, je peux te parler un petit moment ?

Il me répond aussitôt, d’une toute petite voix :

— Bien sûr !

Alors, je pose ma question :

— Est-ce que c’est intéressant, une vie d’escargot ?

— Bien sûr, aussi intéressant que ta vie d’être humain !

— Pourtant, tu sembles tellement petit, rien du tout, insignifiant quoi !

J’ai l’impression qu’il se met en colère.

— Rien du tout, insignifiant, moi ! Je vais te prouver le contraire ! Sais-tu que j’ai une maison portative, ma coquille, et que je reste dedans bien au chaud tout l’hiver ? As-tu, comme moi, des yeux au bout de deux tentacules qui peuvent bouger dans tous les sens ?

Pour ne pas le vexer, je choisis de ne pas lui dire que je me verrais mal avec des yeux comme ça et que je préfère les miens.

Puis il continue :

— Il n’y a pas que mes yeux qui sont extraordinaires ! Regarde, je n’ai même pas besoin de jambes ou de pattes, car j’avance aussi bien en rampant sur mon unique pied musclé. Et il y a encore ma langue râpeuse qui est exceptionnelle ! Elle est couverte de milliers de petites dents qu’on appelle des denticules cornés. Comme ça, je peux manger les jeunes feuilles sans problème.

Je n’en reviens pas : un simple escargot n’est donc pas aussi simple que ça ! Alors je lui dis :

— Excuse-moi pour tout à l’heure, tu n’es pas du tout insignifiant !

L’air satisfait, il me répond :

— Tu vois, le monde est bien plus compliqué que tu ne le penses…

Mais à ce moment-là, une grande ombre apparaît au-dessus de lui. Une silhouette noire et menaçante qui se rapproche.

— Scrouiiiich !

Et voilà mon escargot écrabouillé sous la botte de jardin de papa ! Je m’écrie :

— Papa ! tu as écrasé un petit escargot !

Il soulève sa botte et regarde d’un air distrait la bouillie qu’il y a sous son talon gauche. Puis il me répond :

— Ah ! un escargot ! Ce n’est que ça, mais c’est insignifiant, un escargot !

— Mais papa, sais-tu seulement qu’un escargot comme celui-là possède des yeux, montés sur tentacules, qui peuvent voir dans tous les sens!… un seul pied musclé qui lui permet d’avancer sans pattes ni jambes!… une langue couverte de milliers de denticules cornés pour mâcher les jeunes feuilles !

Papa me regarde en souriant et dit :

— Ah, toi, Marina ! toujours fourrée dans tes encyclopédies sur les animaux, tu en sais des choses !

Prévenus en chaîne

– L’HUISSIER : Citoyens du Monde, la Cour !

– LE PRÉSIDENT : Monsieur le Procureur général, Maîtres, Mesdames et Messieurs les Jurés, Mesdames et Messieurs, Citoyens du Monde, la séance est ouverte.

– L’HUISSIER : La séance est ouverte !

–LE PRÉSIDENT : Nous aurons ici à juger l’assassinat de plusieurs de nos concitoyens. Étant établi par les enquêtes préalables que les affaires qui seront ici débattues ont toutes un lien direct entre elles, il a été arrêté, en dehors du fait que les prévenus auront pouvoir de faire appel de la décision finale, qu’il ne sera tenu qu’un seul procès. Ledit procès se déroulera selon l’ordre chronologique des faits tels qu’ils ont été rapportés par Dame Nature, qui ne pourra se présenter à la barre, retenue comme chacun sait à ses obligations pour faire tourner l’Univers. Nous jugerons en premier lieu Dame Truite, rendue coupable de la mort, par gobage, de Sieur Moustique. Messieurs les huissiers, faites entrer Dame Truite.

– MAÎTRE PISCICULTEUR : Monsieur le Président, j’ai le regret de vous annoncer la mort de ma cliente, disparue dans d’affreuses souffrances quelques jours seulement après son méfait.

–LE PRÉSIDENT : Maître Pisciculteur, avez-vous prévu de faire citer à la barre quelque témoin qui pourrait relater les circonstances de la mort de votre cliente, Dame Truite ?

– MAÎTRE PISCICULTEUR : Monsieur le Président, il y avait bien Sieur Le Chat, mais celui-ci a refusé de témoigner, pour les raisons que vous pouvez bien deviner.

– LE PRÉSIDENT : Je vois, Maître, je vois.

–MAÎTRE PISCICULTEUR : Cependant, Monsieur le Président, Gaston le pêcheur peut témoigner.

–LE PRÉSIDENT : Huissiers, faites entrer le témoin Gaston le pêcheur… Gaston, jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

–GASTON LE PÊCHEUR : Pour chur que j’peux l’jurer. J’l’ai vu d’mes propres yeux vu, M’sieur l’Président.

–LE PRÉSIDENT : On vous écoute, Gaston. Jurez quand même.

– GASTON LE PÊCHEUR : J’vous l’jure que tout ch’que j’vais vous raconter, ché vrai. Eh bien, ché bien simple, M’sieur l’Président. J’étais au bord d’la rivière. J’la voyais bien sauter, c’te satanée truite, cha f’sait des jours et des jours qu’elle m’narguait à faire la danse du ventre. Et puis l’Sieur Moustique, il a pas été l’seul à s’faire courser aud’ssus d’l’eau. La gobeuse, j’voyais bien qu’ça les intéressait, tous ces p’tits insectes.

–LE PRÉSIDENT : Faites au plus court, Monsieur Gaston.

–GASTON LE PÊCHEUR : Vous voulez ti qu’j’vous raconte ou vous voulez ti pas, M’sieur l’Président ? Parce que moi, j’dois encore préparer mes lignes.

– LE PRÉSIDENT : Continuez, continuez, Gaston.

– GASTON LE PÊCHEUR : Alors, au bout d’ma canne, moi aussi j’ai mis une bête à z’ailes. Avec des élytres à faire pâlir un paon. J’étais fin prêt à l’voir s’balancer au bout d’ma canne, c’te foutue truite. Mais y en a eu un plus malin qu’moi, M’sieur le Président.

– LE PRÉSIDENT : Ah oui ! Qui ça ?

–GASTON LE PÊCHEUR : Le héron, pardi ! Saleté d’animal. Que j’tienne un jour son cou, à c’te satanée bête, et j’t’en ferai un chapelet de saucisses avec.

– LE PRÉSIDENT : Merci Gaston, vous pouvez disposer. Huissiers, faites entrer Sieur Héron, rendu coupable de la mort, par gobage, de Dame Truite, tel que Gaston le Pêcheur vient de l’attester, confirmant en cela les résultats de l’enquête préliminaire.

–MAÎTRE ORNITHOLOGUE : Monsieur le Président, j’ai le regret de vous annoncer la mort de mon client, disparu dans d’affreuses souffrances quelques jours seulement après son méfait.

–LE PRÉSIDENT : Maître Ornithologue, avez-vous prévu de faire citer à la barre quelque témoin qui pourrait relater les circonstances de la mort de votre client, Sieur Héron ?

–MAÎTRE ORNITHOLOGUE : Monsieur le Président, il y avait bien Dame Carpe et Dame Tanche, ainsi que Sieur Brochet, mais ceux-ci ont refusé de témoigner, pour les raisons que vous pouvez bien deviner. Quant à Sieur Limaçon, paix à son âme.

– LE PRÉSIDENT : Je vois, Maître, je vois.

–MAÎTRE ORNITHOLOGUE : Cependant, Monsieur le Président, Gustave le chasseur peut témoigner.

–LE PRÉSIDENT : Huissiers, faites entrer le témoin Gustave le chasseur… Gustave, jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

–GUSTAVE LE CHASSEUR : J’vous l’jure, M’sieur le Président. J’le vois encore…

– LE PRÉSIDENT : Qui cela, Gustave ?

– GUSTAVE LE CHASSEUR : Eh bien l’renard, pardi !

–LE PRÉSIDENT : Ah oui, le renard ! Allez, raconteznous donc ce que vous avez vu, Gustave.

– GUSTAVE LE CHASSEUR : Eh bien, ché bien simple, M’sieur l’Président. J’étais parti pour tailler mes haies et fournir l’pitance dans les agrainoirs. Ché qui faut les nourrir, toutes ches bêtes d’sus le territoire. S’agit pas d’mettre au bout du fusil qu’la peau et les os.

– LE PRÉSIDENT : À l’essentiel, Gustave, à l’essentiel !

– GUSTAVE LE CHASSEUR : Vous voulez ti qu’j’vous raconte ou vous voulez ti pas, M’sieur l’Président ? Parce que moi, j’dois encore préparer mes pièges.

– LE PRÉSIDENT : Continuez, Gustave, continuez !

–GUSTAVE LE CHASSEUR : Donc, j’avais ti pas fait trois pas dans l’layon qui mène à l’rivière que j’lai vu, tel un beau diable, lui sauter d’sus l’paillasson, à c’te pôv bête. Sa touffe ed queue, elle allait dans tous les sens, au goupil. Crac, qu’j’ai entendu. Ni une ni deux, el long cou du héron, y n’avait plus d’tête. Ché pas si vous avez d’jà vu un héron sans tête, M’sieur le Président, cha fait bizarre. Ah cha oui, pardi, cha fait bizarre ! Saleté d’animal. Que j’te la tienne un jour sa queue en panache, à c’te satanée bête, et j’t’en f’rai une écharpe pour l’hiver.

– LE PRÉSIDENT : Merci Gustave, vous pouvez disposer. Huissiers, faites entrer Sieur Renard, rendu coupable de la mort, par décapitation, de Sieur Héron, tel que Gustave le Chasseur vient de l’attester, confirmant en cela les résultats de l’enquête préliminaire.

–MAÎTRE TRAPPEUR : Monsieur le Président, j’ai le regret de vous annoncer la mort de mon client, disparu dans d’affreuses souffrances quelques jours seulement après son méfait.

– LE PRÉSIDENT : Maître Trappeur, avez-vous prévu de faire citer à la barre quelque témoin qui pourrait relater les circonstances de la mort de votre client, Sieur Renard ?

– MAÎTRE TRAPPEUR : Monsieur le Président, il y avait bien Sieur du Corbeau, mais celui-ci a refusé de témoigner, pour les raisons que vous pouvez bien deviner.

– LE PRÉSIDENT : Je vois, Maître, je vois.

–MAÎTRE TRAPPEUR : Cependant, Monsieur le Président, le Père Lachaise peut témoigner.

–LE PRÉSIDENT : Huissiers, faites entrer le Père Lachaise… Père Lachaise, jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

– PÈRE LACHAISE : Je le jure, Monsieur le Président.

– LE PRÉSIDENT : Bien, vous pouvez vous asseoir, Père Lachaise.

– PÈRE LACHAISE : Où çà, Monsieur le Président ?

–LE PRÉSIDENT : Où bon vous semblera, Père Lachaise.

–PÈRE LACHAISE : Eh bien, Monsieur le Président, sans chaise ni Voltaire pour m’asseoir, je dirai, comme notre cher philosophe : « Sur le plus beau trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ! » Je resterai debout, Monsieur le Président.

–LE PRÉSIDENT : À votre convenance, Père Lachaise. Racontez-nous maintenant de quelle scène vous avez été le témoin.

–PÈRE LACHAISE : Voilà, Monsieur le Président, comme chaque jour, je faisais ma balade matinale près de la fontaine, et je m’apprêtais à m’asseoir sur un banc…

– LE PRÉSIDENT : Sur un banc, Père Lachaise ?

– PÈRE LACHAISE : Oui, sur un banc, Monsieur le Président. Y a-t-il là quelque objection à voir un vieux Monsieur comme moi à s’asseoir sur un banc ?

–LE PRÉSIDENT : Absolument pas, Père Lachaise ! Vous vous asseyez où bon vous semble.

– PÈRE LACHAISE : Je sais, Monsieur le Président, vous me l’avez déjà suggéré tout à l’heure. Toutefois, dois-je vous rappeler que je suis encore debout ?

–LE PRÉSIDENT : Huissier, apportez un fauteuil afin de ménager le séant du Père Lachaise et avant qu’il ne tombe.

– PÈRE LACHAISE : Merci, Monsieur le Président.

–LE PRÉSIDENT : Je vous en prie, Père Lachaise. Si vous voulez bien poursuivre votre récit.

–PÈRE LACHAISE : Oui, eh bien, je m’apprêtais donc à m’asseoir sur un banc quand tout à coup, j’ai entendu des aboiements féroces. J’ai craint un moment que mon chat s’était enfui de la maison pour me rejoindre et qu’il avait été chassé par ces saletés de cabots dont les maîtres ne savent en rien assurer l’éducation. Puis, j’ai entendu d’affreux glapissements et là j’ai compris que le chien qui aboyait allait trucider ce pauvre renard qui n’avait rien demandé à personne. Pauvre bête ! Moi, Monsieur le Président, je n’ai que des chats.

– LE PRÉSIDENT : Les chiens sont des animaux de fort bonne compagnie, Père Lachaise. J’amène d’ailleurs toujours le mien aux procès. N’est-ce pas Loustic ? Loustic ! Où es-tu ? Ah, te voilà, viens sur les genoux de ton maître. Père Lachaise, je vous présente Loustic, un fox-terrier fort agréable. Évidemment, pas très ami des renards. N’est-ce pas, Loustic ?

–PÈRE LACHAISE : Fort bien, Monsieur le Président. Votre chien ressemble d’ailleurs beaucoup à celui que j’ai vu faire de Sieur Renard de la chair à pâté.

– LE PRÉSIDENT : Il y a plus d’un baudet qui s’appelle Jean, Père Lachaise. Huissier, faites entrer sieur Fox Terrier.

Le fox-terrier du président aboie.

– L’HUISSIER : Monsieur le Président, il semblerait queSieur Fox-terrier n’ait point besoin qu’on l’annonce.

–LE PRÉSIDENT (qui glisse son chien sous le bureau avec une fausse discrétion) : Bien, Monsieur le Procureur général, Maîtres, Mesdames et Messieurs les Jurés, Mesdames et Messieurs, Citoyens du Monde, étant attendu que l’ensemble des prévenus n’a pu se présenter à la barre afin de rendre compte à la justice de ses horribles méfaits, moi, Président de la séance, je déclare le non-lieu pour l’ensemble des affaires désormais closes.

–L’HUISSIER : Monsieur le Président, il semble qu’un témoin de dernière minute ait demandé à témoigner.

–LE PRÉSIDENT : En êtes-vous sûr, Huissier ? Si oui, dans ce cas, faites entrer le témoin.

–LE PRÉSIDENT : Sieur Moustique, jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

–SIEUR MOUSTIQUE : Bzzzzzzz ! Bzzzzzz ! Bzzzz Bzzzz Bzzzz ! Bzzzzzzzzzz !
Sieur Moustique tourne autour du visage du Président, l’importune, puis se pose sur la main gauche du Président, qui avance doucement sa main droite et d’un coup sec, écrase le moustique et se lève.
LE PRÉSIDENT : Monsieur le Procureur général, Maîtres, Mesdames et Messieurs les Jurés, Mesdames et Messieurs, Citoyens du Monde, la séance est levée.

Est-ce bien raisonnable ?

Je suis malade.–Ne raconte pas de bêtises, mon lapin. Allez, c’est l’heure d’aller à l’école.
– Je suis malade, maman. Je ne veux pas aller à l’école.
–Moi non plus, mon trésor, je ne veux pas aller au travail.
– Alors, pourquoi tu ne dis pas que tu es malade ?
– Parce que tu sais bien que ce n’est pas raisonnable.
–Raisonnable, c’est un mot de la même famille que raison. On l’a appris hier en vocabulaire.
– Tu as raison, mon petit cœur de beurre. Allez, debout.
– Pourquoi tu dis que je ne suis pas raisonnable et qu’ensuite tu dis que j’ai raison. Si j’ai raison, c’est que je suis raisonnable. Maman, je suis malade. Et toi aussi, tu es malade. Tu es malade d’aller au travail alors que ce n’est pas raisonnable, puisque tu ne veux pas y aller.
–Bon, ça suffit maintenant, petite peste. Tu te lèves, et en vitesse.
Avec maman, c’est toujours la même chose. On ne peut jamais tomber malade.
Alors je me suis levé. Maman avait déjà commencé à préparer le petit déjeuner. On sentait l’odeur du chocolat et du pain grillé dans la cuisine. De la salle de bains, des vapeurs de bain moussant s’échappaient et me faisaient hésiter entre la toilette et le repas. Finalement, je suis allé faire pipi. Pour ne pas recevoir une première salve de reproches, j’ai préféré m’asseoir sur la cuvette et ainsi viser juste. Parfois, surtout le matin, il vaut mieux assurer.
Ensuite, j’ai préféré la table à la baignoire. Le chocolat sentait vraiment bon. Et puis maman avait déjà de nouveau repris ses quartiers parmi les flacons de parfum et devant le miroir embué. Mes yeux aussi étaient très embués. Si bien que je n’ai pas vu monter le lait dans la casserole. J’ai seulement senti un courant d’air dans mon dos et entendu maman s’écrier :
– Enfin, mon chou, tu ne vois pas que ça déborde !
Elle s’est précipitée sur le feu. Un peu trop sûrement puisque le chocolat s’est renversé sur son bras.
–Allô, monsieur Ducloy, je vais être en retard, a-t-elle lancé à son directeur en expliquant qu’elle s’était brûlée.
– Ce n’est pas très raisonnable de conduire dans cet état, madame Robart, a répondu le monsieur au bout du fil.
Maman n’a pas trop discuté. Elle a bafouillé trois excuses et un merci et puis elle a raccroché.
En fait, l’état de maman n’était pas catastrophique, mais elle a dit que c’était plus sage de rester à la maison. Elle a passé son bras sous l’eau froide et mis une petite compresse sur les deux ou trois ampoules qui, bizarrement, m’éclairaient la frimousse.
–Et moi, je fais quoi maintenant ? que j’ai dit avec une hypocrisie qui a relancé la brûlure.
–Tu te débrouilles avec tes tartines. Moi, je vais me recoucher.
Mais comme je suis quelqu’un de très sérieux, j’ai pris le portable de maman, j’ai affiché le numéro de ma maîtresse, et je l’ai appelée. J’ai eu sa messagerie vocale.
– Bonjour, madame Robart. C’était pour vous dire que maman ne pourra pas venir me conduire à l’école ce matin. J’ai insisté pour ne pas rater le cours mais elle m’a répondu qu’elle était vraiment malade. Je ne sais pas si c’est très raisonnable, mais comme vous nous l’avez appris hier après la leçon de vocabulaire, les mamans ont toujours raison.

Je t’aime, un peu…

Je crois que je suis amoureux.

Il a fait une de ces têtes, Bastien, quand il m’a vu, dans la cour de récréation, main dans la main avec Juliette. Hi, hi, hi ! Le rire a résonné bien fort dans mon cerveau quand j’ai vu sa tronche d’ahuri devant sa bande de lèche-bottes. Moi, je suis passé tranquillement devant eux, impassible, le regard bien droit. Puis je suis allé me ranger avant même la sonnerie, tandis que Juliette a dû leur faire une grimace en se retournant et tout en me serrant fort les doigts.

C’est que Bastien, ça fait quelque temps qu’il lui court après, la petite Juliette. Mais sans succès. Moi, je ne m’étais jamais intéressé aux filles, pas plus à Juliette qu’à une autre. Vu les efforts que cette terreur de l’école faisait pour l’intimider, j’ai préféré éviter la question. Et puis ces histoires d’amoureux, je m’étais dit, c’est pour plus tard. C’est Juliette qui m’a tourné autour. Au début, je n’y ai pas trop cru et j’ai même pensé qu’elle était de mèche avec le bellâtre. Ça m’a fait tout drôle qu’une fille, et la plus belle en plus, vienne tout le temps me parler et s’intéresser à ma personne. Au début, ça m’a valu quelques bégaiements et mes joues ont dû passer souvent du blanc au rouge. Heureusement, Bastien, jaloux comme un pou, finissait toujours par arriver pour me dépêtrer finalement de cette situation. Il est vraiment bête, ce Bastien!

Puis la dernière fois, tout s’est précipité. Juliette m’a invité chez elle pour fêter son anniversaire, juste après son retour des sports d’hiver. Son papa avait fait le ménage dans le garage et installé quelques spots. Son cousin Jimmy faisait le DJ et toute une bande de voisins avec les sœurs de Jimmy ont mis l’ambiance. Aucun de l’école n’avait été convié. On a dansé jusqu’au bout de l’après-midi et Juliette ne m’a pas quitté d’une semelle. Limite pot de colle. Il fallait toujours danser en faisant attention de ne pas lui marcher sur les pieds. Avant de partir, devant la porte de garage, Juliette m’a gratifié d’un grand sourire et m’a glissé dans l’oreille que j’étais désormais son amoureux officiel. Elle m’a ensuite embrassé sur la joue mais n’a pas pu voir que je rougissais car, avec la danse et les jeux de lumière, j’étais déjà tout écarlate.

– À demain ! m’a-t-elle lancé. Je t’attendrai à la grille de l’école.

C’est comme ça que je me suis retrouvé au bras de la belle Juliette à la rentrée des vacances de février.

Mais avec Juliette, ce n’est pas rigolo tous les jours. Enfin, surtout pour moi. C’est vrai qu’elle est belle et que j’adore la mine déconfite de Bastien quand je joue avec elle à la récré. Mais parfois, la petite Juliette, elle exagère.

La dernière fois, elle s’est prise pour Superwoman. Je n’ai pas osé lui dire non quand elle a voulu m’attacher en me promettant de me libérer des mains des faux kidnappeurs qu’elle s’était inventés. Juliette, elle adore aussi me bander les yeux. On a toujours le droit à colin-maillard à toutes les sauces, et ça n’a pas loupé ce jour-là. Poignets liés et vue bouchée, j’étais bien. Quelques pas par-ci, quelques pas par-là, ça a bien duré cinq minutes. Où m’a-t-elle emmené ? Mystère. J’ai quand même failli refuser quand elle m’a écrasé au fond de l’emballage du dernier réfrigérateur de ses parents. Elle a de ces idées, Juliette ! Et puis elle sait ce qu’elle veut. Ni une, ni deux, à peine le temps de balbutier quelques grognements, et j’étais déjà dans la boîte. Scratch, scratch, dix fois, vingt fois scratch. « Pas de panique, ai-je pensé, elle va se calmer et en véritable héros, elle va me libérer ».

–On ne bouge pas de là, mon p’tit gars, qu’elle a dit d’une voix rocailleuse. Un bon magot que tu vas coûter à ta richissime princesse. T’inquiète pas, demain, on t’installe une petite grille pour t’aérer et te bourrer le coco. Tu ne mourras pas de faim. Seulement, ça va te changer des p’tits restos.

Elle était en plein dans son film, ma petite Juliette. De mon côté, ça commençait à chauffer. Et puis elle a poursuivi dans son délire.

– Hé, Bill, téléphone à Supermachine pour lui dire que si on n’a pas les sacs de billets mardi prochain, minuit, au passage à niveau de la rue Gudule, le paquet restera sur les rails. D’ailleurs, on va déjà faire un essai, histoire de voir si son prince charmant apprécie.

J’ai alors entendu le bruit lointain d’une loco qui parvenait jusqu’au fond du carton. « TaTacTaToum! TaTacTaToum ». Ça se rapprochait, ça se rapprochait. « Tut! Tut! Tut! Tut! ». Là, j’ai vraiment cru ma dernière heure arrivée. Au quatrième « tut », les vingt scratchs ont explosé. J’étais une nouvelle fois tout rouge mais plus pour les mêmes raisons que dans la cour de récré. Autour de moi, le train électrique de son grand frère gisait sur le toit tandis que les mini voies de chemins de fer étaient sens dessus dessous.

–Eh bien, mon Doudou, tu ne sais plus rire ? Regarde, t’as déchiré le carton du frigo. Je vais me faire gronder, t’exagères. Et que va dire François en découvrant le massacre ? Sa dernière loco !

Sur ce, elle m’a tiré un nez pas possible et m’a raccompagné jusqu’à mon vélo. Pas de bise, pas de sourire. Mais de toute façon, j’en avais pas vraiment envie.

Le lendemain, à l’école, Juliette semblait avoir oublié son film de Superwoman. On est arrivés en même temps à la grille de l’école et en voyant Bastien au loin, elle m’a de nouveau pris la main pour aller se ranger.

Cela m’a valu une nouvelle invitation chez elle que je n’ai pas osé refuser. Cette fois, ce n’était plus une histoire de gangsters que Juliette allait s’imaginer mais le remake de Jane et Tarzan.

– François a construit une cabane dans le saule pleureur du jardin. Tu vas voir, c’est vachement chouette et on peut même dormir dedans. Un vrai nid douillet pour tourtereaux du printemps !

Qu’est-ce qu’elle est romantico-nunuche parfois, Juliette ! Moi qui croyais prendre de la hauteur en devenant l’amoureux de la plus ravissante de l’école, j’ai été servi. Grimper au sommet de l’arbre a été un jeu d’enfant. Mais avec Juliette, j’aurais dû me douter que la descente allait être plus douloureuse.

Bon, il faut bien admettre que le refuge en altitude de son grand frère est vraiment sympa. C’est son père qui l’a aidé à le construire. À huit mètres du sol, c’est assez impressionnant. On y accède au début en s’appuyant sur les plus grosses branches, puis ensuite c’est à l’aide d’une échelle de corde qu’on parvient à l’entrée de la cabane. De là-haut, on domine tout le voisinage et j’ai même pu voir au loin maman qui étendait son linge dans le jardin, avec papa qui lui donnait des bisous dans le cou. Même que maman, tout en riant, semblait agacée par la grosse mouche qui lui tournait autour.

On est restés un bon moment l’un à côté de l’autre à la porte de notre gîte à contempler le paysage. Juliette arrachait parfois quelques rameaux et jouait au « je t’aime un peu, beaucoup… » Elle s’arrangeait toujours pour tomber sur le « passionnément ». À sa demande, j’ai dû m’exécuter deux fois pour sacrifier une petite branche. Comme une prémonition et bien involontairement, c’est sur le « pas du tout » que la dernière feuille a été arrachée les deux fois. J’ai l’impression que c’est ce qui lui a donné l’idée bizarre de me faire passer pour un chimpanzé. Je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris mais, l’air de rien, tout en parlant, elle a détaché l’échelle, laissant pour seul moyen de retour sur terre, la corde à nœuds que François avait aussi installée pour faire le crack.

–Seras-tu assez brave pour aller chercher du secours, Tarzan ? J’ai vu la panthère noire rôder dans les arbres alentour et tu n’es même pas armé. Et cette échelle qui vient de tomber. Comment allons-nous faire pour ne pas être dévorés ? Vite, Tarzan, sors ta Jane de ce traquenard !

Là, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis dressé sur les jambes et j’ai bombé le torse pour donner la réplique en frappant mes pectoraux de libellule. Puis j’ai lâché le cri de Tarzan. Aaaaaouhaouhaaa ! C’est alors que j’ai senti tout mon corps vaciller vers l’avant. Les seules branches auxquelles j’aurais pu m’accrocher avaient été emportées par les « Je t’aime » à la noix. Plus aucune autre solution que de me jeter sur la corde à nœuds. Tel Tarzan sautant de liane en liane, j’allais me retrouver me balançant à cinq mètres du sol. Dans un dernier élan de fierté, pour être digne de l’amour que me portait la belle, la majestueuse, la ravissante Juliette, je me voyais déjà lancer une dernière fois dans le feuillage sombre du jardin le fameux cri de Tarzan. Aaaaaouhaouhaaa ! Mais seulement mes mains ne purent s’agripper, si bien que de branche en branche, en trois ou quatre bonds amortis tant bien que mal, je me retrouvai, nageant au milieu des crapauds et des nénuphars de la mare miraculeuse qui me sauva, non pas de la noyade, mais d’une chute non programmée. Dans le carton, j’avais entendu vingt scratchs, dans la mare il n’y eut qu’un splatch ! Mais quel splatch ! Une gerbe qui éclaboussa presque la belle robe de la sauvageonne restée bouche bée à la cime de son saule pleureur.

Pour l’avoir ensuite laissée en haut de son arbre se débrouiller seule, j’ai eu le droit le lendemain matin, à l’école, à la vengeance de Jane. Pas de bonjour, pas de sourire, pas de doigts croisés, et quelques clins d’œil bien placés à l’endroit de cet ignare de Bastien. Cela ne m’a pas trop affecté, beaucoup moins de toute façon que le sermon de maman qui venait tout juste de ramasser son linge dans le jardin.

Et puis Bastien s’est rapidement révélé peu propice à satisfaire les élans de la princesse. Si bien que la petite demoiselle en quête d’amour a voulu me convier à une prochaine fête. Continuer de se promener au bras de la plus belle tout en faisant râler le cador de l’école et ses lieutenants, c’est bien tentant. Mais finalement, si c’est comme ça l’amour, je crois que je vais encore attendre un peu.

La chasse au trésor ¿?

J’ai trouvé la carte au trésor.

Je pense que ça ne sera pas difficile de parvenir jusqu’au coffre. Le plan est clair. On voit bien la mer avec ses lignes ondulées bleues, la plage avec le cocotier, la vieille pancarte avec écrit dessus « gîte de l’œil masqué », le chemin empierré pour traverser la rivière, l’autre chemin dans une petite forêt. À cet endroit, il faudra sûrement faire attention car il y a un tout petit point noir avec un trait par-dessus.

C’est sûrement le symbole de la bombe avec la mèche, et même si c’est vraiment minuscule, ça ne m’a pas empêché de le voir. On ne m’aura pas comme ça ! Enfin, un peu plus loin, il y a la fameuse croix qui indique l’emplacement exact du trésor, placée juste devant trois triangles marron qui, à mon avis, représentent une montagne. À coup sûr, le magot est caché au fond d’une caverne. Il faudra seulement espérer qu’une grosse pierre ne bouche pas l’entrée. Non vraiment, l’opération devrait se passer sans encombre.

J’ai prévenu Édouard, mon associé. Mercredi aprèsmidi, on n’ira pas au foot. Direction l’île des Justiciers, juste en face du cimetière du village. On embarquera sur un petit Optimist de la base de voile. À cette époque de l’année, les moniteurs sont bien au chaud dans leur bureau et ce serait bien étonnant qu’ils nous repèrent.
Édouard a hésité quand il a vu le plan.
–Excuse-moi, l’ami, mais où est-ce que tu as vu sur le papier que c’était bien à l’île des Justiciers ?
– Je l’ai trouvé dans la malle du grenier de mon grandpère. Ça fait trois siècles que la famille habite ici. Où veuxtu que ce soit ailleurs que dans l’île d’en face, nigaud !
Ma réponse n’a pas eu l’air de le convaincre, mais on a malgré tout lâché les amarres. Trois minutes plus tard, avec le courant et sans même pagayer, nous accostions sur les rivages de l’île au trésor. Mais en Bretagne, on a beau chercher partout, il y a bien des singes comme mon petit frère, mais de cocotiers, point. Le pin parasol qui penchait un peu plus que les autres au bord de l’eau a donc fait l’affaire. Édouard a encore soupiré, mais avec lui, c’est toujours pareil. Pas motivé pour deux sous !
Au pied du conifère, il a fallu réfléchir un peu – surtout moi ! – parce que la carte n’indiquait aucun point cardinal. Édouard était déjà prêt à rebrousser chemin. Pas question, et comme à droite et à gauche, c’était la mer, et que derrière nous, c’était bien sûr encore la mer, on a décidé d’aller tout droit. Logique ! Et puis à peine une trentaine de mètres plus loin, on apercevait déjà une vieille cabane aux planches toutes dézinguées. Certainement le gîte convoité. Sur la vieille porte d’entrée, on pouvait lire « Bienvenue, amis pirates, vous pouvez déposer votre jambe de bois dans le porte-parapluies avant de vous asseoir ». Il y en avait déjà trois d’entreposés. J’ai regardé autour s’il n’y avait pas d’œil de verre, mais je n’ai rien trouvé que « l’œil masqué » aurait pu laisser. Pourtant d’après le plan, ce drôle de repaire ne pouvait être autre chose que notre bâtisse.
En regardant le parchemin, on a vu qu’il fallait ensuite s’orienter un peu vers la gauche pour espérer atteindre la rivière. On n’avait pas de rapporteur pour calculer l’angle, alors on y est allé un peu au pif. Heureusement une fois encore, le repère n’était pas trop loin. De la cabane, en tendant un peu l’oreille, on entendait même le frémissement de l’eau. Édouard et moi, on s’est alors approchés. On s’attendait à traverser un cours d’eau infesté de crocodiles, et on se voyait déjà sauter de pierres en pierres en veillant à ne pas marcher sur le dos trompeur d’un reptile embusqué. On a alors été un peu déçus quand on est arrivés à l’endroit indiqué par le plan. En effet, la rivière devait faire quarante centimètres de large et dix centimètres de profondeur. Il y avait bien les grosses pierres tout au long de la soi-disant rivière, mais bon, pour traverser, une seule caillasse est bien suffisante. Et puis, quarante centimètres en saut en longueur, c’est tout de même dans nos cordes. Édouard, bien sûr, a voulu faire le malin en posant le pied sur la pierre.
– T’imagines, qu’il m’a dit, si c’était un vrai crocodile !
Là-dessus, il a posé le pied en plein milieu du ruisseau et s’est vite retrouvé sur les fesses après avoir entendu un couinement bizarre. La tortue, elle, s’est retrouvée les quatre pattes en l’air à côté d’Édouard, trempé jusqu’au cou.
Édouard, très en colère, a voulu shooter dans la carapace, mais je lui ai déconseillé. Avec des tongs, il risquait de se faire juste un peu plus mal aux orteils.
On a donc poursuivi notre périple, c’est-à-dire environ quinze mètres plus loin. Cette fois, sur un panneau fléché, il y avait bien l’indication reprise sur le plan, à savoir la bombe avec la mèche.
–Bon, Édouard, cette fois, on ne plaisante plus. Ça devient un peu plus sérieux. Une gerbe d’eau, ce n’est pas très agréable même si ça m’a bien fait rire, mais une gerbe d’Édouard, ce n’est quand même pas terrible. Je ne veux pas recomposer le puzzle de mon meilleur ami en allant décrocher une oreille dans les troènes, une jambe dans les sapins et trois bras dans les hortensias.
Édouard a une nouvelle fois soupiré. Toujours pas motivé. Ce n’est quand même pas moi qui l’ai poussé pour nager dans la rivière Mississippi ! Bon gré mal gré, il m’a cependant suivi jusqu’au chemin miné.
À hauteur du panneau, nous avons commencé à marcher comme un escadron d’escargots. En rang par deux, pas à pas, les yeux rivés sur le sol, prêts à déjouer le moindre piège enfoui sous une touffe d’herbe, nous progressions vers l’objectif.
C’est alors qu’Édouard et moi, on a vu surgir, tel un courant d’air, la tortue de la rivière. Sans clignotant, sans même klaxonner, à notre nez et notre barbe, elle nous a doublés avant de prendre le bas-côté sous un buisson et disparaître. Vexé, Édouard s’est précipité à sa poursuite et c’est alors que le drame s’est déroulé. Sur la mine croûtée par le soleil et laissée par une grosse vache charolaise qui nous avait déjà signalé sa présence au loin d’un « Meuh » cordial, le pauvre Édouard nous a sorti le plus grand pas de danse de la planète, avant de gicler un mètre au-dessus du niveau du sol et s’éclater face la première sur une seconde mine cachée deux pas plus loin. Ça a fait « zing ! » puis « plouf ! » Là, honnêtement, je n’ai pas pu rire. Enfin, je veux dire que j’ai dû faire un effort surhumain pour ne pas éclater de rire et me retrouver à mon tour précipité par Édouard dans la bouse de vache.
Du coup, nous sommes retournés à la rivière et Édouard a goûté une seconde fois à l’eau de la fontaine. Les émotions passées, il a fallu ressortir le plan pour continuer nos investigations et parvenir enfin à ce fichu trésor. Mais Édouard a refusé catégoriquement de poursuivre l’aventure. Alors, je l’ai traité de plat de nouilles. Il m’a traité d’Indiana Jones en carton-pâte et on s’est séparés en ne se souhaitant pas bonne chance. Même que, plus fier que lui, j’ai dit que je retournerai à la nage et que je reviendrai ensuite, dès que je l’aurai trouvé, rechercher mon trésor sur un yacht de deux cents mètres de long.
J’ai donc repris seul les investigations. Comme il y avait un chemin parallèle au parcours piégé, je l’ai pris pour ne pas connaître la même mésaventure qu’Édouard, mais en regardant cependant attentivement où je mettais les pieds. J’ai enfin aperçu, une minute et douze secondes plus tard, une paroi rocheuse de cinq mètres cinquante de haut. Sûrement la montagne en question. Bien sûr, j’ai balayé des yeux le mur afin de repérer le gros rocher qui pourrait boucher l’entrée d’une caverne. Mais Obélix avait dû nettoyer la place car il n’y avait pas le moindre menhir en vue.
Ce qui contrastait avec la couleur grise de la pierre, c’était seulement un petit buisson sur la droite. Alors je me suis approché. J’ai écarté les branches pour me frayer un passage et j’ai enfin trouvé l’ouverture de la grotte au fond de laquelle, c’est sûr, devait se nicher le trésor. La porte en pierre se confondait avec la paroi rocheuse. Puis sur le côté, comme scotchée au mur, l’incroyable tortue d’Édouard, flanquée d’une flèche circulaire sur la carapace pour indiquer le sens d’ouverture. J’ai hésité avant de saisir la satanée bête. Une giclée de moutarde ou un cri effrayant étaient sûrement prévus pour jaillir de ses écailles. Mais si près du but, impossible de résister. La main tremblante, j’ai donc saisi l’animal et j’ai tourné dans le sens indiqué. Et miracle! La porte a coulissé, laissant apparaître un trou béant et noir. J’ai avancé d’un pas, d’un tout petit pas, mais d’un pas de trop.
La chute était inévitable, et maintenant elle dure, elle dure, longue et interminable, tourbillonnante, étourdissante.
–Édouard ! Édouard ! Au secours, Édouard ! Édouard ! Papa ! Maman ! Édouard ! Maman ! Maman !
–Que se passe-t-il, mon trésor ? Je suis là, a répondu maman.
– Maman, où suis-je ?
– Là, c’est tout, mon trésor, je suis là.
– Où, maman, le trésor, le trésor !
–Mais oui, mon trésor, je suis là, dans ma chambre. C’est tout, c’est tout, mon trésor !
Plus elle m’appelait mon trésor, et plus je tremblais. J’ai fini par crier très fort :
– Je ne veux plus de trésor ! Qu’on ne me parle plus de trésor ! À bas les trésors ! Je hais les trésors !
Maman m’a regardé avec des yeux tout ronds puis m’a lancé froidement :
– Ça suffit maintenant ! File dans ta chambre et dors !

Coup de foudre

J’ai eu un coup de foudre : elle s’appelle Amélie, et elle est belle, mais belle !
– Maman, pourquoi j’ai le même nez que toi ?
Je crois que je l’aime très fort.
– Maman, pourquoi tu m’as choisi des lunettes écaille ?
Elle est vraiment superbe avec ses cheveux blonds bouclés.
–Maman, pourquoi tu me tricotes des pulls plutôt que de les acheter dans la galerie marchande ?
J’en rêve toutes les nuits en regardant la lune par la fenêtre.
–Maman, pourquoi tu as demandé au coiffeur de me faire une coupe en brosse ?
Depuis qu’elle est arrivée en classe, mes notes tombent en flèche.
–Maman, pourquoi tu veux toujours que je porte des chaussettes avec mes sandales ?
J’enrage quand Léo lui tourne autour.
–Maman, pourquoi tu veux que je porte des culottes courtes dès le mois d’avril ?
Elle sent bon le savon à la vanille des îles.
– Maman, pourquoi tu viens me chercher à la porte de l’école avec la vieille voiture vert prairie ?
Elle porte des robes à dentelles blanches comme la neige.
–Maman, pourquoi tu m’appelles mon lapin devant tout le monde ?
Quand elle s’adresse à la maîtresse, le soleil se fracasse sur ses dents éclatantes.
–Maman, pourquoi m’as-tu offert ce manteau à carreaux pour mon anniversaire ?
Je crois que j’en suis éperdument amoureux.
– Maman, pourquoi tu ne me quittes pas d’un pouce ?
Amélie, pourquoi tu ne me vois pas ? Pourquoi tu ne me parles pas, pourquoi tu ne me souris pas ?
–Mais oui maman, je t’aime. Je t’aime, mais quand même…

Quand je serai grand…

Quand je serai grand, je serai gangster.
La dernière fois en classe, madame Lestienne a demandé à chacun ce qu’il fera quand il sera grand. Jenny a été la première à lever son doigt :
– Moi, quand je serai grande, je serai « génycologue ».
– Gynécologue, a repris madame Lestienne. Jenny, c’est toi, et comme génie, on a déjà fait mieux. Tu as déjà lu Les Contes des Mille et une Nuits, Jenny ?
– Euh ! Non, Madame.
–Eh bien, tu devrais, tu y découvrirais Aladin et son génie, c’est très intéressant. Et peut-être ainsi pourras-tu faire un vœu pour devenir gynécologue et par la même occasion devenir la reine du vocabulaire.
– Ah, mais je connais Aladin, Madame, j’ai vu le DVD à la maison.
–Bien, et pourquoi gynécologue, Jenny ? En voilà un drôle de métier.
–C’est parce que maman, elle est toujours débordée avec son boulot, et quand elle n’est pas au travail, c’est parce qu’elle a rendez-vous chez le… gynécologue.
– Oui, et alors ?
– Eh bien, comme ça, si je suis « génycologue »…
– Gynécologue !
– Gynécologue, eh bien, j’aurai le temps de la voir.
La maîtresse a fait la moue et elle a interrogé Hubert. Elle fait toujours la moue, madame Lestienne. Jamais contente !
kidnapperai.
–Dis-moi, mon petit Hubert, qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand ?
–Moi, quand je serai grand, je serai chauffeur de bus, Madame.
– Ah oui ! Et pourquoi donc ?
–Eh bien tous les jours, je me fais gronder par Marcel parce que je n’ai pas ma carte de bus. Moi, si je suis chauffeur de bus, je ne demanderai jamais la carte aux élèves. De toute façon, ça fait quatre ans qu’il nous emmène dans son bus, Marcel. Alors, je ne vois pas pourquoi il nous demande toujours la carte.
– Tiens, Hubert, ce ne serait pas celle-là, ta carte de bus ? Je l’ai encore trouvée dans le couloir avant-hier soir. Ça fait tout de même la cinquième fois depuis le début de l’année que je te la rends. En attendant de pouvoir t’acheter un autobus, tu devrais recoudre le fond de tes poches.
Hubert est devenu tout rouge et il a vite rangé sa carte de bus.
Moi, quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, madame Lestienne. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau.
– Et toi Léa, tu as pensé à ce que tu feras quand tu seras grande ?
– Véto, Madame !
– Vétérinaire, veux-tu dire ?
–Oui, c’est cela. Vétérinaire ou véto, c’est pareil, Madame, je soignerai les animaux, quoi !
– Oui, ça va Léa, j’ai compris, merci. Vétérinaire ! Quant au véto, j’y mets mon droit… de veto.
Et elle a ricané. Bêtement. Toute seule, d’abord parce que les trois-quarts de la classe n’ont pas compris sa blague à deux sous. Ensuite, parce que c’était lourd, mais lourd !
La pauvre Léa a repris son panda attaché à sa trousse et l’a caressé en baissant la tête.
kidnapperai, cette sans-cœur. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez.
– Bien ! Personne d’autre ne veut être vétérinaire ? Parce que chaque année, j’en ai au moins cinq dans la classe. Entre les pompiers pour les garçons et les vétérinaires pour les filles, ça n’est jamais très varié. Et toi, Félix ?
Félix, il est toujours endormi en classe, et quand il se réveille c’est parce qu’il a envie de faire pipi. Il a sursauté quand madame Lestienne a prononcé son nom, parce que d’habitude, elle préfère le laisser dormir.
–As-tu une idée de ce que tu feras quand tu seras grand ?
– Moi, Madame, je serai plombier.
– Pourquoi pas Félix ! Déjà tu pourras réparer une fuite importante pour ne plus aller aux toilettes toutes les cinq minutes.
Là, les trois-quarts de la classe ont compris, mais il n’y a que les chouchous du premier rang qui ont rigolé. Félix, lui, il a ri jaune.
– Pourquoi cette idée de plombier, Félix ?
– Parce que toutes les nuits, ça fait flic floc dans l’évier de la cuisine et que ça fait six mois que maman demande à papa de réparer le robinet. Moi, en attendant, je ne dors plus la nuit.
–Mais oui, mon petit Félix, on va y croire à tes insomnies du robinet qui fuit. Allez, reprends ta sieste !
Félix n’a pas demandé son reste et il a glissé sur sa chaise, les pieds bien allongés sous la table. Mais j’ai bien vu qu’il ne se rendormirait pas de sitôt. D’ailleurs, il a très vite demandé pour aller faire pipi.
Moi, quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, cette vieille chouette. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez. J’enlèverai son chignon et je lui ferai des tresses avec des rubans roses et des affreuses perles en plastique.
– Bon, si on demandait maintenant à Basile ce qu’il veut faire quand il sera grand.
– Comme Jenny, Madame.
– « Génycologue » ?
Là, toute la classe a ri, sauf madame Lestienne qui s’est redressée d’un coup dans son tailleur gris souris.
–Ça suffit ! À force d’entendre des âneries à longueur de journée, voilà ce qui arrive. Alors, Basile ?
–Non, Madame, moi, je veux être coiffeur, parce que ma mère aussi, elle est toujours au bureau et quand elle n’est pas au bureau, elle est…
– Chez le coiffeur ! Merci, Basile.
Basile est resté interloqué. Même pas le temps de finir sa phrase.
Moi, quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, cette asperge fripée. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez. J’enlèverai son chignon et je lui ferai des tresses avec des rubans roses et des affreuses perles en plastique. Puis, je lui ferai ôter son tailleur et ses collants gris souris pour qu’elle mette une robe à paillettes avec des talons hauts et des bas résille.
– Bon, dans cette classe, va-t-il y en avoir au moins un qui va me faire part d’un avenir digne de ce nom ? François, qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand ?
– Écrivain, Madame !
–Bon, on n’est pas sorti de l’auberge, a soupiré madame Lestienne. Tu te souviens de ta dernière note en dictée, mon petit François?
– Euh, ben oui, Madame ! Pas terrible.
– Bon, alors il faudra peut-être songer à un autre métier. Parce que pour devenir écrivain, il faut tout de même un peu mieux maîtriser l’orthographe et la conjugaison, Francois.
–Ça « allera », Madame. Avec la nouvelle orthographe et les ordinateurs, c’est plus facile. Les fautes, elles se corrigent toutes seules.
– Mouais ! a lâché la maîtresse d’un air plus que dubitatif.
François n’a pas insisté. En tout cas, il fait peut-être beaucoup de fautes d’orthographe et de conjugaison, mais il nous fait bien marrer quand il raconte ses nouvelles blagues à la récré.
Et puis moi, quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, cette mégère. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez. J’enlèverai son chignon et je lui ferai des tresses avec des rubans roses et des affreuses perles en plastique. Puis, je lui ferai ôter son tailleur et ses collants gris souris pour qu’elle mette une robe à paillettes avec des talons hauts et des bas résille. Je passerai une musique disco et je l’obligerai à danser avec le portemanteau.
– Toi aussi, tu veux devenir écrivain, Emma ?
–Non, Madame, moi je serai banquière. Comme ça, j’aurai toujours de l’argent de poche sur moi et je pourrai acheter tout ce que je veux.
–Pourquoi vous voulez tous faire un métier dans un domaine où vous êtes les plus incompétents ? a lancé madame Lestienne. Tu as vu tes résultats en maths ? Bon, en attendant, tu rappelleras à ta maman qu’elle n’a toujours pas payé la participation pour la dernière sortie scolaire.
C’est tout juste si elle n’a pas réclamé des frais bancaires, cette hystérique.
Moi quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, cette espèce d’épouvantail. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez. J’enlèverai son chignon et je lui ferai des tresses avec des rubans roses et des affreuses perles en plastique. Puis, je lui ferai ôter son tailleur et ses collants gris souris pour qu’elle mette une robe à paillettes avec des talons hauts et des bas résille. Je passerai une musique disco et je l’obligerai à danser avec le portemanteau. Et je la forcerai à chanter Le blues du businessman: « J’aurais voulu être un artiste, pour pouvoir faire mon numéro… ».
–Et mon brave Louis, il a aussi sûrement une petite idée.
– Moi, c’est sûr, quand je serai grand, je serai peintre.
– Artiste peintre ?
–Non, Madame, peintre en bâtiment. Comme ça, je « repeignerai » la façade de l’école, parce que ça fait quand même quelques années qu’elle est vraiment moche.
– Pour repeigner, il faudra aller chez Basile, notre futur coiffeur. Après seulement, tu repeindras la façade, mon brave Louis.
Cette fois-ci, personne n’a ri. C’est-à-dire que les verbes en « eindre », on ne les a pas encore étudiés. Mais je m’en doutais bien qu’elle se moquait aussi de Louis.
Mais ça ne fait rien, moi quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, cette sorcière à balai. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez. J’enlèverai son chignon et je lui ferai des tresses avec des rubans roses et des affreuses perles en plastique. Puis, je lui ferai ôter son tailleur et ses collants gris souris pour qu’elle mette une robe à paillettes avec des talons hauts et des bas résille. Je passerai une musique disco et je l’obligerai à danser avec le portemanteau. Et je la forcerai à chanter Le blues du businessman: « J’aurais voulu être un artiste, pour pouvoir faire mon numéro… ». Puis je la filmerai et j’enverrai la scène au Journal de 20 heures.
–Tiens, j’ai oublié le petit Mathieu. Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand, mon petit Mathieu ?
– Ma sœur…
–Masseur ? Il faudra arrêter de donner des coups à tes copains si tu veux être masseur, et être plus délicat avec tes clients pour ne pas les couvrir de bleus.
– Non, ma sœur Éva. Elle veut faire le même métier que moi.
– Ah ! Ta sœur ! Mais c’est toi qui m’intéresses, Mathieu, pas ta sœur. Alors, qu’est-ce tu feras quand tu seras grand ?
–Kinésithérapeute. Masseur… kinésithérapeute, Madame, comme ma sœur.
–Quelle classe ! Par Jupiter, quelle classe ! a soupiré le dragon.
Moi quand je serai grand, je serai gangster et je la kidnapperai, cette teigne. Je lui nouerai les mains et je l’accrocherai au portemanteau. Puis je ferai des cocottes en papier ridicules que je pendrai à ses oreilles et je lui mettrai du persil dans le nez. J’enlèverai son chignon et je lui ferai des tresses avec des rubans roses et des affreuses perles en plastique. Puis, je lui ferai ôter son tailleur et ses collants gris souris pour qu’elle mette une robe à paillettes avec des talons hauts et des bas résille. Je passerai une musique disco et je l’obligerai à danser avec le portemanteau. Et je la forcerai à chanter Le blues du businessman : « J’aurais voulu être un artiste, pour pouvoir faire mon numéro… ». Puis je la filmerai et j’enverrai la scène au Journal de 20 heures. Et je demanderai une rançon d’un euro symbolique, parce que je sais bien que de toute façon, il n’y a jamais personne qui voudra payer quoi que ce soit.
– Et toi, mon petit voyou, je ne t’ai pas encore demandé ce que tu feras quand tu seras grand, qu’elle m’a enfin questionné.
– Je serai policier, Madame !
–Ah, bien sûr ! Et tu arrêteras les gangsters de ton espèce, bien évidemment.
– Oui, Madame, mais je ne suis pas sûr d’y arriver.
– Modeste avec ça !
–C’est pas la question, Madame, mais c’est un métier très dangereux. Et puis, il y a des gangsters qu’on n’a pas vraiment envie d’arrêter…
Moi, quand je serai grand, c’est sûr, je serai gangster. Pas policier, gangster.

Papa a vendu son bateau

Papa a vendu son bateau

Maman est très contente. Avec l’argent que ça rapporte, elle va pouvoir enfin s’acheter un nouveau canapé et des fauteuils club, et installer sa cuisine aménagée. Elle pourra même mettre encore le reste de l’argent à la banque pour les années futures.
C’est que le bateau de papa, ce n’est pas une barcasse. C’est celui que papi lui avait donné quand il a pris sa retraite, avant de se retrouver dans le bocal de Saint-Pierre, comme il aimait à le prédire en rigolant. Alors maman récupère quand même un bon petit pécule. Papi était marin pêcheur, comme papa, puis tous les hommes de ma famille, depuis des siècles et des siècles. Amen. Comme disait aussi papi qui allait à l’église tous les dimanches avant d’aller au PMU. L’église, papi, ce n’était pas son truc, c’était plutôt l’affaire de ma grand-mère qui ne pouvait pas y aller le dimanche matin à cause du repas à préparer. Mais comme il y avait le PMU…
Il ne serait pas content, papi, de voir son bateau partir pour un autre port. Mais papa n’a pas pu faire autrement. Trop de dettes pour entretenir un moteur toujours malade et des poissons qu’on ne peut plus pêcher parce qu’il paraît que sinon, bientôt, il n’y en aura plus dans l’océan.
Papa est en colère quand on lui dit ça ou quand il voit dans mes cahiers d’école des leçons sur l’écologie.
– Du poisson, bien sûr qu’il y en a encore. Le pire, voistu, c’est que même mort, on doit le rejeter par-dessus bord. Pour respecter les quotas.
Mon papa, il n’aime pas ce mot-là. Il dit maintenant que lui aussi il est dans le quota, et qu’il serait bien, lui aussi, parti nager avec tous les poissons.
Mais il dit aussi qu’il nous aime beaucoup, moi et mes deux petites sœurs. Alors, au lieu de plonger dans la mer, il plonge les mains dans le cambouis. À l’usine automobile, on a bien voulu l’embaucher, grâce aux petites connaissances qu’il avait en mécanique, même si son moteur de bateau a toujours toussé. Mais ça à l’usine, ils ne le savent pas.
Papa, du temps de son bateau, on ne le voyait pas beaucoup. Il partait le lundi très tôt et ne revenait pas avant le samedi matin. Et comme il était très fatigué, il dormait toute la journée. Ce n’est que le dimanche qu’on en profitait le plus.
Maintenant, papa, on le voit chaque jour. Maman est contente, elle peut tout le temps regarder la télé à ses côtés dans le canapé tout neuf.
Mais mon papa, il n’est pas très bavard. Surtout depuis qu’il rentre tous les soirs. Et puis quand je lui demande de l’aide pour mes devoirs, il tombe toujours sur les leçons d’écologie et ça, ça le rend encore plus sombre.
Quand il allait en mer, on se parlait surtout le dimanche après-midi, après sa petite sieste. Ça ne durait que quelques heures mais on rigolait beaucoup avec lui et mes petites sœurs. Pendant ce temps, maman préparait déjà ses affaires pour la semaine. Papa nous faisait souvent sauter sur ses genoux. Il s’allongeait par terre et c’était à qui réussissait à le saucissonner avec ses bobines de fil de pêche jusqu’à ce qu’il ne puisse plus bouger.
Depuis qu’il a vendu son bateau, papa ne s’allonge plus par terre le dimanche après-midi. La dernière fois, il nous a emmenés à la pêche aux étangs du père Léton. Ce n’était pas très gai. Papa, c’est un crack pour attraper les poissons dans la mer avec les filets, mais dès qu’il s’agit d’une canne à pêche, il y a toujours une catastrophe. La dernière fois, il a tout d’abord envoyé la ligne dans les branches du saule pleureur puis il s’est emmêlé avec le voisin. Ça a failli tourner mal quand la truite de presque un kilo a fini par tout casser. Il n’était pas trop content, le pêcheur à côté de papa.
Maman voulait partir en vacances à la montagne cet été. Avec l’argent du bateau, c’est devenu possible. Moi et mes petites sœurs, on était heureux à l’idée de découvrir les marmottes au pied du Mont-Blanc, mais papa n’a pas voulu partir. Il préfère passer ses vacances au bord de la mer.
–Il y a plein de gens qui font des centaines de kilomètres pour venir voir la mer et nous, on va faire le chemin inverse ! On sera beaucoup mieux à la plage.
En fait, à la plage, papa n’y va jamais. Ou du moins jamais avec nous. Il préfère y aller seul la nuit pêcher la crevette ou le matin relever quelques lignes. Seulement, avec l’usine et les horaires qui changent tout le temps, il n’a pas souvent l’occasion d’aller respirer l’air du large.
Ça fait plusieurs mois déjà que papa a vendu son bateau mais il ne faut plus lui en parler, même si je sais qu’il y pense tout le temps. On croyait à la maison que sa bonne humeur finirait par revenir mais papa, il est toujours aussi taciturne. Même quand on fête les anniversaires, il ne retrouve pas la gaîté qu’on aimait tant avant.
Maman a demandé à papa de contacter un patron de pêche pour retourner en mer. Elle a dit qu’elle laisserait tomber la cuisine aménagée et les vacances, même si pour le salon et les fauteuils club, c’est trop tard. Mais c’est hors de question, papa ne veut pas en entendre parler.
– Me faire commander par un jeune morveux, tu peux toujours courir. Et de toute façon, lui comme un autre, il faudra bien qu’il l’abandonne son rafiot.
Maman ne sait plus quoi faire. On est bien installés dans le nouveau canapé mais ça râle de plus en plus. Papa n’est jamais content et maman l’agace tout le temps. Nous, on n’arrive jamais à comprendre la fin des histoires à la télé. À la maison maintenant, il y a plus souvent de la colère que de bons moments.
Il n’y a guère qu’Antoine, l’ami d’enfance de papa, qui ne subit pas ses humeurs. Il est super, Antoine, mais parfois il est énervant, surtout quand il me demande quand je vais épouser Émilie, la fille du boulanger qui habite juste en face et qui joue toujours avec mes sœurs.
Antoine, il connaît bien le nouveau maire. Et il a dit à papa que quand il y a un problème, ça veut dire qu’il y a une solution. Il dit la même chose que mon maître d’école, Antoine. Sauf qu’à l’école, moi je n’arrive jamais à trouver la solution. Mais Antoine, il est super et je suis sûr qu’il va la trouver, la solution.
Demain matin, avec papa, je pars voir le jour se lever sur la mer. On a mis des gros hameçons avec des plumes au bout des lignes. Pas des petits crochets pour pêcher le gardon des étangs, car sur l’appât, ça va cogner. Papa partira tôt pour aider les plaisanciers à rentrer dans le chenal à la marée montante. En attendant les premiers arrivants, il laissera glisser ses lignes le long du bord. Papa a été nommé responsable à la capitainerie du port de plaisance. C’est même lui qui a aidé les écologistes à dresser le pavillon bleu qui reconnaît les efforts engagés pour la qualité des eaux du port.
Hier soir, dans le canapé et les fauteuils club, avec maman, mes deux petites sœurs et Antoine, on a fêté ça. Papa a bu quelques verres de vin et s’est roulé par terre avec Antoine. Nous, on a attrapé les bobines de fil et on les a entortillés en les attachant aux pieds des fauteuils. Même qu’à la fin on n’arrivait plus à enlever les nœuds et qu’on a bien eu peur que papa ne puisse pas prendre la mer le lendemain matin.

Ma première dent est tombée

Ma première dent est tombée.
–Tu dois être content, m’a lancé mon copain Martin. La petite souris blanche va passer.Je n’ai pas bien compris à quoi il faisait allusion. Comme il est parfois loufoque, je n’ai pas insisté. J’ai demandé à Bastien quel rapport il y avait entre la souris et ma dent et il m’a tout expliqué.

– Tu mets ta dent sous l’oreiller le soir avant de t’endormir, et la petite souris va venir la retirer la nuit. Puis elle te mettra une petite pièce ou un billet en échange. Ça dépend de la taille de ta dent.

Je ne la connais pas, la taille de ma dent. Je n’ai pas réussi à la récupérer. Elle est tombée quand j’étais aux toilettes. Je n’ai pas tiré la chasse d’eau pour mettre toutes les chances de mon côté, car je m’en doutais un peu qu’il fallait la garder, cette fichue dent. Moi, je pensais que le dentiste la reprenait et la replaçait dans la bouche avec de la colle spéciale.

Mais si ce n’est pas nécessaire de la rapporter au dentiste, je vais alors tirer la chasse d’eau, avant que ma grande sœur n’aille à son tour aux toilettes. Malheureusement, pour la pièce ou le billet, c’est raté. À moins que la dent d’à côté soit aussi prête à tomber.

J’ai beau tirer sur l’une ou l’autre dent, elles sont drôlement bien accrochées. C’est quand même dommage de ne pas profiter de ces petits euros. Mais la seule solution, c’est de fouiller dans la cuvette des toilettes pour retrouver ma dent. Alors ça, pas question !

Je vais donc devoir attendre pour recevoir la récompense de mon atroce martyr. Et souffrir encore avant de pouvoir glisser sous l’oreiller mon petit morceau d’ivoire. Car qu’est-ce qu’elle m’a enquiquiné cette dent ! Trois jours que je l’ai fait balancer de droite à gauche, de haut en bas. Ma grand-mère voulait même l’accrocher à un fil et tirer. Ça va pas, non ! que j’ai crié comme si elle envisageait de sortir son lasso.

Et finalement, c’est assis sur l’abattant que je suis parvenu à la faire céder avant qu’elle m’échappe dans l’eau bleue. Quel dommage !

Je suis couché depuis une heure et je ne dors toujours pas. Maman ne m’a même pas raconté d’histoire ce soir. Elle est rentrée tard du bureau, nous a fait cuire deux œufs sur le plat avec de la macédoine de légumes, et hop, au lit.

– Une journée dingue. Marre de ce chef de service qui rajoute toujours des dossiers à la dernière minute. M’énerve !

Je l’ai bien vu qu’elle était énervée. D’ailleurs, elle ne s’est même pas aperçue que j’avais perdu une dent. Ça m’a aussi agacé, cette ambiance. Ma dent qui prend la poudre d’escampette, maman qui fait grise mine. Heureusement, cette nuit, la petite souris devrait arranger tout cela. Car j’ai mon plan.

Quand j’ai entendu ma sœur quitter la salle de bains avant d’aller dormir, j’ai doucement glissé de mon lit et je suis allé lui piquer l’appareil dentaire qu’elle s’empresse de ranger dans sa petite boîte verte après le repas, tant ça lui chatouille les gencives. En fait, ce n’est pas un appareil dentaire mais un engin de torture que les orthodontistes infligent aux jeunes filles pour qu’elles aient un beau sourire. Un morceau de plastique tout rose tenu par du fil de fer, peut-être même du fil barbelé vu les grimaces que fait ma sœur pour l’enfiler devant le miroir chaque matin.

J’ai saisi cette chose bizarre sur laquelle quelques filets de bave pendouillaient encore et puis je suis retourné dans ma chambre. Pouah, ça collait aux doigts. Dans une petite boîte à chaussures dont j’ai percé le couvercle, j’ai glissé le plastique et la ferraille et j’ai mis le tout sous le lit en prenant soin de déposer un petit morceau de fromage au fond du colis. Toute peine mérite salaire et la petite souris peut bien s’offrir un peu de mimolette car ce ne sera pas de tout repos pour emmener l’appareil de ma sœur sur son dos.

Je n’ai pas mis le paquet sous l’oreiller car, en définitive, moi, les souris, ce n’est pas vraiment mon truc. Me réveiller la nuit, caressé par des poils rêches et une queue rose toute râpeuse, non merci. Je suis sûr qu’elle est très gentille, la petite souris, mais c’est plus fort que moi. Les araignées et les serpents, ça ne me dérange pas, mais les souris, non vraiment, je ne peux pas.

C’est aussi pour cela que je n’arrive pas à m’endormir. J’attends sans vraiment me l’avouer l’arrivée de la petite messagère. Avec ce que je lui ai mis, je devrais avoir une pleine liasse de billets. Vous me direz, c’est vrai qu’il n’y a aucune dent sur l’appareil de ma sœur, mais elle va quand même recevoir un sacré bout de mâchoire, et puis la salive qu’elle va pouvoir renifler, elle devrait apprécier, l’animale.

J’ai attendu encore un peu. En absorbant un rayon de lune à travers le volet de la chambre, j’ai mis mon plan sur la comète, comme dit tonton Geoffroy, et puis je me suis finalement endormi sans voir ni entendre la visiteuse.

Elle est bien passée, la petite souris. J’ai vu cela en me réveillant ce matin. Le fromage avait disparu mais elle a oublié d’accomplir son service. Elle n’a pas emmené le truc rose que ma grande sœur ne veut plus porter. Gourmande, paresseuse ! Et puis elle n’a rien déposé comme l’avaient annoncé Martin et Bastien. Radine, ingrate, pas même un centime, pas un bouton de culotte, rien ! Ou plutôt si, sur l’appareil, trois petites crottes…

Il ne faut jamais laisser tomber sa dent dans les toilettes…