Les Sablés De Noël

C’est bientôt Noël et, au château, quelle agitation ! Tout doit être fin prêt pour le réveillon ! Les cuisiniers mélangent un plat en sauce, surveillent la cuisson d’un poisson, épluchent des légumes, font rôtir les volailles et préparent les bûches de Noël…

Les valets et les femmes de chambre balaient les pièces, astiquent chaque recoin du palais, décorent les salles à manger et aèrent les chambres des invités.
Chacun y met du sien pour que tout soit parfait !

Lisette, aide-cuisinière, est embauchée pour faire les sablés de Noël. Des centaines et des centaines de petits biscuits à distribuer en guise de cadeau aux invités du château.

Comme il n’y a plus de place dans la cuisine, on a installé la jeune fille dans le village, dans une petite chaumière attenante au palais. Les ouvriers lui ont construit un four. Les valets lui ont apporté une table, un tabouret et tous les ingrédients et ustensiles nécessaires à la fabrication des biscuits.

On lui a proposé de l’aider, mais elle a bien vu que tous étaient très occupés. Lisette a bon cœur, elle ne veut pas les déranger. Elle a assuré qu’elle réussirait toute seule à confectionner les sablés.

Alors, elle pétrit, étale et découpe des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! Une fournée prête à cuire…

Lorsque les biscuits sont bien dorés, elle les laisse refroidir puis elle les décore. Un beau glaçage blanc qui rappelle la neige, de petites boules de sucre coloré, et les voilà prêts à être dégustés…

Aujourd’hui, c’est la veille de Noël. Il est très tard et il fait nuit depuis longtemps. Elle a presque fini son travail. Elle n’a plus que quelques biscuits à faire cuire, encore quelques-uns à décorer, et elle pourra aller se reposer. Son dîner et son petit lit bordé d’une couverture bien chaude l’attendent dans un coin de la maisonnette.

Lisette est fatiguée, elle est contente d’avoir bientôt terminé. Au château, elle le sait, tout le monde dort. Les lumières sont éteintes, elle est seule à encore veiller.

Dans la pièce à peine éclairée, elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! une fournée prête à cuire…

Soudain, elle entend un bruit… Un gros ” toc ! toc ! toc ! ” qui résonne dans la chaumière. Il y a quelqu’un qui frappe à la porte ! Lisette a un peu peur, mais elle court ouvrir. Elle ne veut pas laisser attendre dans le froid la personne qui a frappé.

Un homme fort bien habillé entre et se dirige vers le feu pour réchauffer ses mains et ses pieds mouillés. Il est grand, et ses cheveux sont constellés de flocons de neige. Mais cela ne semble pas le déranger. Il a surtout l’air pressé. Il demande poliment à parler au chef cuisinier.
— Il n’y a que moi ici, monsieur, répond Lisette de sa petite voix. Tous les autres sont au château, en train de se reposer.
— Quel dommage ! s’exclame l’homme. J’aurais aimé pouvoir lui acheter quelques biscuits. Voyez-vous, nous avons fait un long voyage pour arriver jusqu’ici, avec ma famille. Il est tard, toutes les échoppes sont fermées, et mes enfants voulaient tant manger des douceurs avant d’aller se coucher… Quand j’ai vu qu’ici la lumière était allumée et que j’ai senti la bonne odeur de biscuit, je me suis dit que peut-être, j’y trouverais quelque chose pour les satisfaire. Tant pis, je vous laisse travailler.

Et l’homme, un peu déçu et toujours pressé, retourne d’un pas rapide vers la porte et vers le froid.

Lisette a bon cœur, elle se sent bien désolée pour les enfants de ce grand monsieur si élégant. Elle se sent bien désolée aussi pour lui qui a bravé le froid, qui a mouillé ses beaux habits pour leur faire plaisir et qui n’a rien trouvé à leur rapporter.

Alors, avant qu’il franchisse l’entrée, la petite cuisinière attrape quelques sablés qu’elle a mis tant de temps à préparer et les glisse dans les poches de son manteau en disant :
— Voici pour vos enfants, prenez ! C’est de la part du roi. Il ne voudrait certainement pas que des enfants s’endorment tristes une veille de Noël !

Ravi, l’homme la remercie et part rejoindre les siens. Sa haute silhouette s’évanouit dans la nuit.

Lisette ferme la porte, heureuse d’avoir pu aider quelqu’un. Il manque bien quelques biscuits maintenant, mais si elle se dépêche, elle pourra en refaire pour que chaque invité du château en ait.

Alors elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! Une fournée prête à cuire…

Soudain, encore un bruit ! Un petit ” toc ! toc ” qui effleure à peine le bois.
Un peu inquiète, Lisette ouvre la porte et fait entrer une vieille femme tirant derrière elle une brouette remplie de fagots et de bûches. Vêtue d’une robe toute rapiécée, celle-ci semble transie de froid. La petite fille la dirige vers le feu et lui donne son tabouret, pour qu’elle puisse se réchauffer un peu. Au bout d’un moment, les traits plus détendus, la vieille femme raconte son histoire.
— Brrrrr ! il fait si froid, dehors ! Mes enfants et petits-enfants doivent venir chez moi demain. Je suis partie dans la forêt chercher du bois, pour que l’on ait bien chaud. Hélas ! La neige s’est mise à tomber en même temps que la nuit, et je me suis perdue ! J’ai longtemps marché dans la forêt avant de retrouver mon chemin. Heureusement que ta lumière était allumée, sinon je serais encore en train d’errer ! Merci, mon petit, maintenant que je suis bien réchauffée, je vais pouvoir rentrer. Je vois que tu es en train de cuisiner. Moi-même, j’ai encore tous les biscuits pour demain à préparer, je ne suis pas près de me coucher…

Et la vieille dame fatiguée retourne lentement vers la porte et vers le froid. Lisette a bon cœur, elle se sent bien désolée pour cette vieillarde épuisée qui va devoir cuisiner jusqu’à l’aube. Alors, avant qu’elle franchisse l’entrée, la jeune demoiselle attrape plusieurs poignées de sablés qu’elle a mis tant de temps à préparer et les met dans la brouette, entre les fagots, en disant :
— Prenez-les et allez vous allonger ! C’est de la part du roi. Il ne voudrait pas qu’une vieille femme ne puisse pas dormir la veille de Noël.

Heureuse de pouvoir aller se reposer, la grand-mère remercie Lisette avec effusion et sort de la cuisine. Sa silhouette courbée disparaît dans la nuit.
La jeune fille referme la porte, un sourire aux lèvres. Ses yeux se posent sur les biscuits qu’elle a confectionnés. Il en manque beaucoup, maintenant. Elle va devoir travailler encore un moment, si elle veut que chaque invité du château en ait.

Alors, elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! Une fournée prête à cuire…

Quand elle entend un petit bruit, un petit ” toc ” tout tremblant, Lisette n’est même pas étonnée. Elle ouvre grand sa porte et laisse entrer deux enfants sales et grelottant. Ils sont en haillons, ce sont des mendiants. Elle les assoit près de la cheminée, les enveloppe dans sa couverture et leur donne le pain et le lait chaud qu’elle gardait pour son dîner. Les petits reprennent enfin des couleurs, et la fille, la grande sœur sans doute, se met à parler :
— Merci beaucoup ! Sans toi, nous serions morts de froid. Avec les autres enfants des rues, nous avons tiré à la courte paille pour savoir qui sortirait chercher à manger par ce temps glacé. C’est mon petit frère qui a perdu, alors je l’ai accompagné. Mais toutes les maisons sont fermées, tout le monde est couché. Seule ta chaumière est encore éclairée. Nous ne voulons pas te déranger plus, nous allons nous remettre en route. Mais ça sent si bon chez toi… Aurais-tu, s’il te plaît, des biscuits ratés, trop cuits, un morceau de pain rassis ou encore des fruits gâtés afin que nos amis puissent à leur tour manger ?

Ils se dirigent vers la porte et le froid en la regardant d’un air suppliant. Lisette a bon cœur. Elle se sent bien désolée pour tous ces enfants affamés aux portes du palais. Alors elle prend un grand sac de toile et elle glisse dedans tous les sablés qu’elle a mis tant de temps à préparer en disant :
— Tenez, prenez ! C’est de la part du roi. Il ne voudrait pas que des enfants soient affamés une veille de Noël.

Les petits lui sautent au cou pour la remercier, puis ils partent retrouver leurs amis. Leurs petites silhouettes se confondent avec la nuit.

Lisette referme la porte, les larmes aux yeux pour ces petits êtres bien éprouvés. Elle a donné tous les sablés, tous les biscuits dorés et si bien décorés… Elle va devoir travailler toute la nuit pour que chaque invité du château en ait, mais tant pis !
— Ça en valait la peine ! se dit-elle.

Alors, elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des…
Chuuuuut ! La fillette, épuisée, s’est endormie sur la table. Sur son visage couvert de farine flotte un sourire heureux d’avoir pu réconforter tant de gens en cette veille de Noël.

Mais le lendemain, quand trois valets viennent chercher le travail de la petite cuisinière, celle-ci dort encore, le nez dans la pâte crue.
— Fainéante ! s’écrie l’un des valets. Que fais-tu à roupiller alors que tout le monde est si pressé ? C’est Noël, aujourd’hui, les invités sont arrivés ! Il faut leur donner les sablés que tu devais préparer ! Où sont-ils passés ? Tu les as volés ? Tu les as mangés ? Les as-tu au moins confectionnés ?

Et voilà que les hommes traînent une Lisette encore tout endormie hors de la chaumière, dans le froid de l’hiver. Ils hurlent que ça ne se passera pas comme ça, qu’elle va devoir en répondre devant le roi !
Tiens, justement ! Le voilà, le roi. Il déambule dans le village, souhaitant un joyeux Noël à chacun de ses sujets. Lorsqu’il entend les valets crier, il s’approche, curieux de voir qui est si mécontent en ce jour de fête.
— Pourquoi donc êtes-vous en colère après cette demoiselle ? Je vous écoute, que se passe-t-il ?

Les trois valets racontent alors comment Lisette a été embauchée pour fabriquer les biscuits de Noël. Comment elle devait pétrir, étaler puis découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs qu’elle devait alors cuire jusqu’à ce qu’ils soient bien dorés. Comment elle devait les décorer pour les offrir aux invités du palais. Comment ils l’ont découverte endormie et comment ils ont cherché partout dans la chaumière les petits biscuits sans les trouver.
— Elle a sûrement dû les voler ! dit le premier valet.
— Ou les manger ! lance le second.
— Ou tout simplement ne pas les avoir confectionnés ! conclut le troisième.

Le roi a bon cœur. Il se sent bien désolé pour cette jeune fille qui tremble de froid autant que de peur. Il ôte son manteau d’hermine et le pose sur les frêles épaules de Lisette. Puis il demande d’un ton plein de compassion :
— Qu’as-tu à dire pour ta défense ? Je vois que tu as travaillé, tes mains sont pleines de pâte collée et tu as de la farine sur les joues et le bout du nez. Où sont donc ces sablés ?
Lisette s’apprête à répondre quand une voix d’homme retentit :
— C’est à moi qu’elle les a donnés en votre nom. Elle avait pitié de mes enfants gourmands.

L’élégant monsieur qui lui a rendu visite la veille au soir est là, entouré de sa femme et de ses enfants ! Il veut la défendre des accusations des valets mécontents.
— Elle m’en a donné aussi beaucoup de votre part ! dit alors une douce voix.

La vieille femme qui était venue se réchauffer dans la chaumière de Lisette s’avance alors, suivie de toute sa famille.
— J’étais si épuisée hier soir, qu’elle m’a tendu ses sablés pour que je n’aie pas à cuisiner et que je puisse me reposer. C’est un ange, ne la punissez pas !
— Nous aussi, on en a mangé ! Elle a dit que vous ne laisseriez pas des enfants affamés une veille de Noël !

Une multitude d’enfants vêtus de guenilles se mêlent à la foule assemblée autour de Lisette, du roi et des valets. Une fillette se plante aux pieds du souverain, tenant son petit frère par la main.
— On avait froid, on avait faim. Elle nous a réchauffés, nous a nourris et elle nous a donné tous les biscuits qu’elle avait faits, pour nos amis.
— Voilà où ils sont donc passés, ces biscuits ! dit alors le roi avec un grand sourire.

En regardant Lisette, il ajoute :
— Eh bien, petite cuisinière, tu as très bien fait. Mes invités seront bien nourris, au palais. Ils ont certainement beaucoup moins besoin de ces sablés que tous ces gens ici présents !

Il la nomme sur-le-champ chef cuisinier et l’invite à sa table pour le réveillon. Elle a droit aux mets les plus fins, aux meilleurs vins ! Et plus tard, lorsqu’elle est bien fatiguée, on la mène à un lit si confortable qu’elle s’endort aussitôt sans prendre le temps de se débarbouiller…

Désormais, chaque Noël, Lisette, qui a bon cœur, pétrit, étale et découpe des formes dans la pâte sablée. Elle fait cuire les biscuits jusqu’à ce qu’ils soient bien dorés, les laisse refroidir puis les décore de glaçage blanc et de boules de sucre coloré.
Ensuite, elle les dépose dans une petite chaumière bien chauffée attenante au palais. Chacun, riche ou pauvre, jeune ou vieux, invité du château ou habitant du village, voyageur ou va-nu-pieds, peut venir se réchauffer devant la cheminée et déguster les biscuits joliment décorés.
On raconte même que parfois, lorsqu’il n’est pas trop pris par son travail, le roi, qui a bon cœur également, vient aider Lisette à confectionner les petits sablés…


Illustration de Adora
Histoire Pour Dormir de Claire Joanne
via short-edicion.com

La chasse au trésor de Tom

Histoire Pour Dormir | Cela doit bien faire deux heures qu’ils marchent. Les lumières de la ville sont loin. Les maisons ont disparu depuis longtemps. Ils avancent maintenant dans la forêt et le soir tombe. Tom se pique aux épines des buissons et il a mal aux jambes.

— C’est encore loin, Tom ? J’ai soif !

Pourquoi avait-il dit à sa petite sœur de venir avec lui ? Mély a huit ans, elle ne marche pas vite. Elle a peur du noir et des bruits de la forêt. Ils se sont arrêtés plusieurs fois déjà. Mély avait entendu des serpents. Puis des sangliers et même des monstres ! En fait c’était Fox, leur chien, qui les avait suivis. Ils sont contents que Fox soit avec eux, finalement.

Tom sort une lampe de poche de son sac. Il suit du doigt les traits sur la carte. D’après les indications, ils ne devaient pas être très loin du but de leurs recherches mystérieuses. Il regarde autour de lui et voit une croix rouge sur le tronc d’un grand arbre. C’est le signe qu’il cherchait ! Enfin !

— A partir de là, il faut prendre à droite et compter trente pas, dit Tom à voix haute.

Tom et Mély comptent leurs pas, en s’appliquant.

— Maintenant, il faut chercher une croix blanche sur le tronc d’un arbre, continue Tom.

Ils passent un bon moment à regarder chaque arbre. Il fait presque nuit et ce n’est pas facile. Mély commence à perdre courage. Elle a envie de pleurer mais elle ne veut pas que son frère la voie.

— Tom regarde, là ! crie Mély.

Elle pointe le doigt vers un arbre. Tom court vers sa sœur et voit une belle croix blanche sur le tronc. Il est tellement content qu’il lui colle un bisou sur la joue !

Vite, ils sortent la mini pelle et la petite pioche du sac à dos. Tom prend la pelle et Mély la pioche. Heureusement, la terre de la forêt est molle et facile à creuser avec leurs outils d’enfants. Si la carte est juste, le fameux trésor de l’Hermione est là, juste sous leurs pieds ! Enfouie avec soin par le capitaine du navire l’Hermione, la merveilleuse collection de pièces d’or et de pierres précieuses est cachée, ici-même, depuis trois siècles au moins.

Cette carte, Tom l’a trouvée au milieu de vieux livres dans le grenier de leur nouvelle maison. Leur maman a changé de travail et ils ont dû déménager. La nouvelle maison est grande et ils ont beaucoup de cartons à vider. Papa a mis au grenier des choses à ranger plus tard.

Tom adore le grenier et il y passe beaucoup de temps. A côté des cartons de ses parents, il a trouvé deux grosses boîtes. Dans la première, il a découvert des clous, de la ficelle et de la colle à bois toute sèche. Dans la deuxième boîte, des livres très vieux et pleins de poussière et la fameuse carte. Elle a tellement voyagé que le soleil a jauni le papier et que les coins sont tout abîmés !

Il a vite compris que cette carte cachait un secret. Il n’en a parlé à personne. Pas à ses parents, bien sûr. Ni à ses copains d’école. Il sait très bien qu’ils ne le croiraient pas. Et il préfère le découvrir seul, ce trésor caché. Cela fait bien des semaines qu’il prépare son plan. Le sac à dos, les petits outils de jardin, tout était prêt.

Au dernier moment, Mély a deviné qu’il se passait un truc bizarre. Elle lui a posé plein de questions. A la fin, il a eu peur qu’elle en parle aux parents. Il a dû lui raconter son secret. Et bien sûr, elle a voulu venir avec lui ! Ils ont décidé que le Grand Jour serait aujourd’hui. En rentrant de l’école, ils se sont mis en route.

— Tom, je suis fatiguée !

Mély n’en peut plus, elle est fatiguée de creuser et s’est assise sur la mousse. Elle a envie de pleurer à nouveau. Peut-être que Tom a raconté des mensonges, que le trésor n’existe pas. Peut-être qu’il s’est juste moqué d’elle ? Elle passe ses bras autour du cou de Fox qui lui lèche la joue.

Tom aussi est fatigué mais il ne veut pas le montrer. Il continue de creuser la terre molle. Elle forme un tas de plus en plus haut. Tout à coup, il entend un bruit métallique. La pelle de Tom vient de toucher quelque chose de dur ! Mély se lève d’un bond et reprend sa pioche. Ils se mettent alors à creuser de toutes leurs forces. Même Fox les aide.

— Allez, Mély, on y est presque ! l’encourage Tom.

Une partie du coffre est bien visible, il faut maintenant le sortir de terre… Ils tirent sur la poignée de côté, encore quelques efforts pour y arriver. Ça y est, le coffre est devant leurs yeux, enfin ! Malheureusement, un lourd cadenas le ferme et même s’il est rouillé, il tient bon… Ils n’ont évidemment pas la clé pour l’ouvrir, mais ouf ! Tom a pris dans son sac des tournevis de papa.

Malgré tout, Tom est un peu surpris. Il est bizarre ce coffre. Pas du tout comme il le voyait en fait. Il imaginait un coffre comme dans les livres de pirates : un vieux coffre en bois, avec des angles en métal et des clous rouillés, qui sent un peu le moisi. Celui-là ne ressemble pas du tout à un coffre à trésor. On dirait même une espèce de… sarcophage ?!

— Eh bien Tom, tu rêves ? Peux-tu répéter ce que je viens de dire ? En quelle année les pyramides d’Egypte ont-elles été achevées ?

Madame Rostand est debout devant lui, le regard sévère. Elle n’a pas l’air de rigoler et elle attend sa réponse. Le reste de la classe a les yeux fixés sur Tom. Il a du mal à comprendre ce qui se passe. Tom se frotte les yeux, oui il est bien en classe… En 6ème F, au troisième rang.

— Tu copieras dix fois la leçon d’aujourd’hui pour te réveiller, Tom. Eh bien ne fais pas cette tête, on dirait que tu as déterré un mort !

Madame Rostand repart vers le tableau.

Comment a-t-il fait pour s’endormir en cours d’histoire ? Il se rappelle alors qu’il a lu tard dans son lit, hier soir. Un vieux livre trouvé au grenier. Une incroyable histoire de chasse au trésor, bien plus passionnante que les cours de Madame Rostand !

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Poire Dormir de Flo Tanor
via short-edition

 

Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset

Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset

Histoire Pour Dormir | J’habite Gardanne, ancienne ville minière, et j’ai la chance d’avoir une belle librairie dans ma ville. Certains enfants salivent devant les vitrines des boulangeries, moi je préfère les librairies. Je m’arrête tous les jours face à la vitrine « Aux vents des mots » après l’école avec Fabien. Fabien c’est mon ami d’enfance. Aujourd’hui, il est malade. Ce n’est vraiment pas de chance. On partage, entre autres choses, le goût des livres. J’en emprunte souvent à la bibliothèque municipale. On n’a pas assez d’argent pour en acheter. Dimanche, j’ai eu dix ans et ma mère m’a donné des sous. Pour la première fois, je pousse la porte de la librairie, le cœur battant.

— Bonjour fillette, qu’est-ce qui vous intéresse ? Bandes dessinées ? Petits romans ? Mangas ?

— Non, monsieur. Les livres d’Histoire, je réponds, fière de moi.

Le libraire me fixe étrangement. J’ai l’habitude. Ce n’est pas ordinaire, une fille de mon âge qui aime les livres d’Histoire. Il m’indique le fond du magasin.

— Je pense que j’ai ce qu’il vous faut sur les étagères de gauche.

L’odeur du papier, mélangée aux bois du mobilier m’enivre. Mes mains fébriles caressent les couvertures, mes doigts suivent la courbe élégante des lettres. Mes yeux gourmands avalent les feuilles délicates et boivent l’encre des mots. J’aime les déchiffrer et me plonger dans leur monde mystérieux. Un livre jaune, en haut de l’étagère, m’attire comme un aimant. Je me hisse sur les talons, je tends les mains le plus haut possible.

— Tenez fillette ! dit le libraire en me tendant le livre.

— Je ne m’appelle pas fillette, je m’appelle Justine. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !

Le libraire retourne à ses occupations. Je me mouche tout en déchiffrant le titre « Percez le mystère de la montre à gousset ». C’est un livre-jeu. À l’intérieur, il y a des rébus, des textes à trous à déchiffrer et une surprise. Parfait ! J’adore jouer et j’aime encore plus les surprises. Les bonnes, évidemment. J’ouvre le livre, je tourne les pages avec délicatesse.

— Alors Justine, il vous tente ?

Je sursaute de surprise. Plongée dans la découverte du livre, je n’ai pas entendu le libraire revenir.

— Euh… Oui…

La sonnette tinte, un couple entre. Le libraire se détourne pour les accueillir avec un large sourire.

— Bonjour, madame et monsieur Soler…

Une reproduction d’une montre ancienne est offerte avec le livre, ça s’appelle une montre à gousset. Une rose est sculptée avec finesse sur le couvercle de couleur cuivre. Je lis la première page, la montre à gousset est apparue au XIXème siècle. Les dandys la portaient dans une poche appelée « gousset », d’où leur appellation. Il y a aussi des explications sur le fonctionnement. Il faut tourner la molette qui se trouve au-dessus du chiffre XII afin de la remonter. Un regard à droite. Le libraire est occupé avec les clients. Très bien ! Je l’extirpe du livre. Une longue chaîne dorée se déroule sous mes doigts. J’appuie sur un petit bouton et le couvercle s’ouvre. Avec mille précautions, je tourne la molette vers la gauche. J’entends un énorme CLIC. Tout à coup, un nuage opaque de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. J’ai la tête qui tourne et je trébuche sur un fauteuil moelleux que je n’avais pas vu en entrant. J’éternue au moins vingt fois de suite. Ah ! Ces maudits acariens !

Quand j’ouvre les yeux, la librairie a disparu et le livre avec. Ne reste dans mes mains que la montre à gousset et près de moi, le libraire, affublé d’une perruque blanche très impressionnante. Il porte une chemise large à manches flottantes et un pourpoint. Ses jambes sont recouvertes de bas et ses pieds chaussés de souliers à talons hauts. Le tout garni de rubans tissés en soie, de flots de dentelle, de nœuds. J’étouffe un rire. J’avoue que ça claque, comme dirait ma sœur Laura !

— Où suis-je ?

— Justine, vous êtes à la cour de Louis XIV, le Roi Soleil, répond-il d’un air solennel.

Assise sur un fauteuil tapissé de motifs fleuris, mes bras reposent sur des accotoirs rembourrés.

— Oh, mais qu’est-ce que je fais habillée ainsi ?

Je suis vêtue d’une lourde robe bleue, chamarrée, avec des falbalas. On dirait une princesse des livres de contes. Pouah ! Moi qui n’ai que des pantalons dans mon armoire, là je suis servie ! Le libraire transformé en courtisan me regarde avec affection.

— Vous avez découvert le secret de la montre à gousset. Depuis des années, ce livre était sur les étagères. Personne ne s’en était préoccupé.

— Ah bon !?
Je ne comprends absolument rien à tout ce qui se passe.

— Grâce à votre curiosité, nous avons remonté le temps jusqu’au règne du Roi

Louis XIV. Nous sommes en 1682.

À la fois excitée et inquiète, je réponds :

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous avez tourné les pages… et la molette.

— Je suis en train de rêver, je vais me réveiller…

— Pincez-vous fort !

Je me pince très fort la peau.
— Aïe ! Non je ne rêve pas.
— Convaincue ? Lissez votre robe. Ouvrez grand les oreilles et admirez ! Vous êtes dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Cette galerie relie le salon de la Guerre à celui de la Paix. Les plafonds sont très hauts, ornés de scènes épiques peintes par des artistes dirigés par Charles Le Brun. Cette gigantesque composition retrace les dix-sept premières années du règne du Roi-Soleil, qui gouvernera soixante-douze ans.

Ça claque ! Des lustres gigantesques brillent de mille feux. D’un côté, dix-sept miroirs et de l’autre dix-sept fenêtres. C’est… waouh… magique de voir les jardins et la lumière se refléter dans les glaces. Et voir mes cheveux c’est waouh aussi ! Ils forment de grosses boucles soutenues par des rubans et des épingles qui cascadent sur mes épaules. Qu’est-ce que c’est que cette coiffure ? Moi qui vais à l’école sans me peigner si Maman ne m’arrête pas sur le pas de la porte… Je ne vais pas faire la fine bouche tout de même, je suis à la cour du Roi Louis XIV !

Je m’approche des fenêtres. En bas, il y a des bosquets, des parterres d’eau, des arbres par dizaines. Un grand canal coule au milieu.

— C’est André Le Nôtre, aidé de Jean-Baptiste Colbert, qui a conçu ces jardins à la française, m’explique le libraire. La création des jardins demande un travail colossal. D’énormes charrois de terre sont nécessaires pour aménager les parterres, les bassins, le Canal, là où n’existaient que des bois, des prairies et des marécages. La terre est transportée dans les brouettes, les arbres sont acheminés par des chariots de toutes les provinces de France ; des milliers d’hommes, quelquefois des régiments entiers, participent à cette vaste entreprise.

Je n’ai qu’une envie, me promener là, tout en bas. J’attrape ma robe avec maladresse, la relève tant bien que mal et dévale les escaliers sous l’œil amusé des dames et des messieurs. Je manque de tomber et je me rattrape de justesse. La honte si je m’étalais par terre !

— Qui est donc cette jeune damoiselle ?

Les courtisans et courtisanes se piquent de curiosité. Je leur adresse mon plus beau sourire. Je profite au maximum. Voir en vrai ce que j’ai lu est tout simplement fantastique. Quand je raconterai cette aventure à ma mère… Et puis, non, je me tairai ou elle pensera que je délire sous l’effet de la fièvre. Elle est capable de m’enfermer dans ma chambre jusqu’à ce que SOS médecin m’ausculte des pieds à la tête. Je le raconterai à Fabien. Lui, il me croira.

Je reste médusée par les jardins à la française : fontaines et statues de chevaux, de cavaliers et de déesses, jeux des eaux, des ombres et des reflets.

Le soir tombe. Au fur et à mesure, des bougies illuminent les jardins, les hommes au visage poudré, coiffés d’énormes perruques et les femmes en robes majestueuses, assorties de capes de taffetas nouées sur la poitrine.

Et soudain, là, le roi Louis XIV descend les escaliers que j’ai dévalés quatre par quatre. Il brille de toutes parts. Sur la tête, il porte un immense chapeau en forme de soleil. Son habit, ses bottes, ses collants sont aussi jaune doré. Sa démarche est majestueuse, son port de tête altier. Les courtisans exécutent une révérence. Nous les imitons avec maladresse. Le libraire me chuchote à l’oreille :

— Vous avez deviné ? C’est le Roi Soleil, de son vrai nom Louis Le Grand. N’est-il pas élégant ?

Émerveillée, la bouche en cœur, je le détaille.
— Ça claque !

Sur la tête, un immense chapeau avec des pompons de couleurs rose, bleus et vert pâle et des rayons de soleil entourent son visage. Un justaucorps à manches longues couvre sa poitrine et en son centre, un soleil est brodé. Une jupe faite de plumes jaunes encercle sa taille fine. Des collants et des chausses dorées recouvrent ses mollets. Ses pieds sont garnis de souliers à talons hauts, jaunes également. Le Roi Soleil irradie. Il me fixe avec intensité. Je suis pétrifiée de peur et de joie mêlés. Si on m’avait dit que je le verrai d’aussi près…

Je sens vibrer quelque chose dans la paume de ma main droite. La montre à gousset, je l’avais complètement oubliée ! Les aiguilles s’affolent, bougent dans tous les sens. Tout à coup, un nuage de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Ah ! Ces maudits acariens !

Le libraire tapote ma joue, en douceur. Je reprends mes esprits petit à petit.
— Justine… Vous allez mieux ?
— Euh… Où suis-je ?
— Aux vents des mots.

Le Roi Soleil a disparu et avec lui, le château, la galerie des Glaces et les jardins à la française. Disparues aussi ma belle robe et la perruque gigantesque du libraire ! Assise sur une chaise inconfortable, j’essaie de reprendre mes esprits. Je tiens, dans une main, le livre-jeu et dans l’autre, la montre à gousset.

— Justine, prenez-vous ce livre ?
— Oui, bien sûr… N’ai-je pas percé son mystère ?, dis-je sur un ton espiègle.

Le libraire me fait un clin d’œil complice. Je paye en serrant fort le livre contre mon cœur. J’ai hâte de raconter mon aventure à Fabien.

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Illustration de Lou Lubie
Via Short Edition

Les poudres de Tancrède

Tancrède lançait ses tonnes de maléfices, accompagné de ses acolytes, les sacoches pleines à ras bord de poudre de convoitise pour les envieux et de poudre à canon pour les belliqueux. Ils en jetaient des mille et des cents.

Beaucoup de poudre aux yeux pour les incrédules et de poudre d’escampette pour les voleurs à la tirette. Tancrède menait son groupe d’apprentis-mécréants qui lui obéissait au doigt et à l’œil. Il sema tellement de méchancetés que même ses anciens associés finirent par l’abandonner. Désormais seul, il marcha longtemps, réfléchit et parvint un jour jusqu’au village Sécoule.

En entrant dans le village, il ressentit un malaise nouveau, un battement rapide au creux de son cœur. Il pensait à se reconvertir en… en… en… Il n’en avait aucune idée… Il ignorait qui devenir… Il avait toujours semé la zizanie dans le cœur des gens.
Les Sécoulais étaient plongés dans un doux sommeil. Gaspard, qui avait un sacré flair et ne dormait que d’une oreille, renifla le cruel Tancrède passé par ici le mois dernier. Gaspard aboya très fort afin que tout le village l’entende. Il reconnaissait l’odeur du mécréant à des milles à la ronde. À cause de lui, les sœurs Mirabelle s’étaient fâchées. Il fallut six mois pour les réconcilier. Et les frères Grimaud s’ignoraient toujours, à cause d’une blessure d’amour. Les Sécoulais fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux. Ils tremblaient des pieds à la tête.

Tancrède cria haut et fort :

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Aucun Sécoulais ne bougea.

Portes et fenêtres restaient closes. « Encore un stratagème de Tancrède ! », pensaient-ils. « Encore un subterfuge pour nous faire sortir et nous jeter ses poudres aux yeux, maléfiques et empoisonnées. »
Jusqu’à maintenant, Tancrède s’amusait en terrorisant les gens mais aujourd’hui il n’en n’avait plus envie. Il remit son baluchon sur le dos à la recherche d’un village plus accueillant. Il marcha longtemps, remua ses pensées afin d’imaginer quel nouveau métier il pourrait exercer : Ebéniste ? Peintre ? Pompier ? Joueur de flûte ?
Mais rien de tout cela ne le tentait… Il pensa même à redevenir le méchant Tancrède. Ça lui collait à la peau ce tempérament de mécréant !

Il arriva au village Sépalas. Le coq en l’apercevant, trembla des pattes à la crête. Il cocoricota haut et fort « Attention Tancrède est de retour ! » pour alerter le village, puis se réfugia dans le poulailler. Les Sépalassiens fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux. Tancrède ressentit le même malaise que la veille, un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Une nausée au bord des lèvres.

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Un Sépalassien courageux cria :
— Va-t‘en ! On ne veut pas de toi !
— J’ai changé, je ne suis plus un mécréant !
— Qui es-tu alors ?

Tancrède réfléchit mais ne sut quoi répondre. Il toucha la poudre à canon dans sa sacoche et fut tenté de la jeter à tous les vents. Faire le méchant, c’est si facile ! Faire le méchant, c’est si grisant !
Non, c’est décidé, il ne sèmera plus de poudre aux yeux pour les incrédules, de poudre de jalousie pour les envieux, de poudre d’escampette pour les voleurs à la tirette, ni de poudre à canon pour les belliqueux. Il remit son baluchon sur le dos, traversa les dunes, les steppes, les étangs, les montagnes, les rivières et les océans. Il arriva au village de Sétissi où personne ne l’avait jamais vu. Pourtant, un chameau cria « Tancrède est là ! ». Les Sétissites fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux.
Il ressentit le même malaise, un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Une nausée au bord des lèvres,
Une peine à fleur de peau.

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Les Sétissites l’écoutèrent car c’étaient des gens tolérants.
— Que veux-tu ?
— Je veux fabriquer de la poudre d’argile pour les chevilles fragiles,
Des kilos de poudre d’amande pour les gourmands,
Des tonnes de poudre de riz pour les mamies,
De la poudre colorée pour les feux d’artifice.

Les Sétissites applaudirent.
— Ici, il y a les matériaux nécessaires à la fabrication de toutes tes poudres.

Il ressentit un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Un sourire au bord des lèvres,
Une solidarité à fleur de peau,
Une joie au creux de son cœur.

Il n’y eut plus de chevilles fragiles, les gourmands furent repus, les mamies eurent un joli teint de pêche et les fêtes de Sétissi furent renommées pour leurs feux d’artifice. On vint de toutes les contrées pour les admirer. Parfois, des petites disputes éclataient. Mais la poudre de réconciliation faisait des miracles. Tancrède enseigna aux Sétissites l’art de créer des poudres miraculeuses qui fut transmis de génération en génération. Il vécut enfin heureux jusqu’à la fin de ses jours, entouré de nombreux amis fidèles et sa renommée s’étendit dans tous les villages alentours.


Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Illustration de JAB
Via Short Edition

J’attends les clefs

J’ai peur. Il fait froid. Je me serre contre la fourrure de Jacquot. C’est notre chien. Adélaïde m’a dit de ne pas le quitter lorsqu’elle est partie avec Louise. Elle m’a laissé dans le jardin derrière la maison. « Reste avec Jacquot. Je vais chercher les clefs. Je reviens très vite ». Adé c’est notre baby-sitter. Elle vient nous chercher tous les soirs à l’école, récupère Louise dans la cour de la maternelle et moi à la sortie du CP. Elle s’occupe de nous jusqu’à ce que Papa ou Maman rentre.

On s’amuse bien avec Adé. On joue à aller faire les courses : on prend le bus jusqu’en ville. On ne paie pas. Je n’aime pas ça, c’est interdit. Adé se moque : « Quel trouillard ! ». Dans le magasin, Adé nous achète des bonbons et on l’attend pendant qu’elle essaie des robes, des jupes, des T-shirts. Ou du maquillage. Deux fois on a « sonné » en sortant du magasin. Un monsieur nous a couru après. Adé a dû montrer ce qu’il y avait dans son sac. Elle avait oublié de payer du rouge à lèvres. Elle a fait semblant de me gronder : « C’est mon petit frère qui l’a mis dans mon sac. » J’ai promis de ne rien dire à Papa et Maman.

Un autre jeu d’Adé, c’est la moto. Elle appartient à son copain, Georges. Ils viennent nous chercher à l’école et vrrroum c’est parti. « On ne bouge pas ! On s’accroche au porte-bagages », ordonne Georges. Louise rit. Moi aussi : je ne veux pas montrer que j’ai la trouille. Quand Louise est tombée et qu’elle a saigné de la tête, on a menti : « Elle est tombée dans la cour de l’école », a dit Adé.

Adé n’avait encore jamais joué à oublier les clefs de la maison chez elle. Je ne sais pas pourquoi elle m’a laissé ici avec le chien. J’aurais pu l’accompagner comme Louise. Il fait nuit maintenant. Jacquot est gentil, il me réchauffe. Mais soudain il s’énerve et aboie. Quelqu’un passe dans la rue au fond du jardin. On dirait qu’il s’arrête juste derrière notre mur. J’ai envie de crier. Il viendrait me délivrer. Mais si c’était un voleur ? Un voleur d’enfants ? Ça existe. Papa et Maman nous disent de faire attention, de ne pas monter en voiture avec des gens qu’on ne connaît pas. Le passant est reparti.

Et si Adé et Louise s’étaient perdues ? Ça arrive, même quand on connaît son chemin. Adé a peut-être tourné à droite alors qu’il fallait aller tout droit ? Elle est un peu « tête en l’air » Adé. C’est ce que dit Maman. Je ne suis pas d’accord : elle marche en regardant ses pieds. Mais Maman m’a expliqué : cela veut dire ne pas faire attention à ce qu’on fait, oublier ses clefs par exemple.

J’ai peur. J’ai faim aussi. Jacquot n’a pas de croquettes sinon j’en aurais bien mangé un peu. Je vois des lumières de voiture derrière le mur. Une portière claque. On marche. Jacquot dresse les oreilles. Je tiens son collier. Il me protège. Et si c’était un policier ? Je tente le tout pour le tout : « Au secours ! Sauvez-nous ! ». Il va jeter une échelle de corde, je vais grimper, il va m’attraper et… La voix de Papa : « Pierre, que fais-tu là ? Où est Louise ? Où est Adélaïde ? ». Aïe. Je suis partagé entre la joie d’être sauvé et la crainte d’être grondé. Papa a fait le tour puis est rentré dans la maison. Il arrive dans le jardin. J’explique tout à toute allure. Il m’embrasse très très fort. Juste au moment où je vais pleurer, la porte s’ouvre de nouveau. Adé et Louise ! Et Maman !

Papa nous a fait des coquillettes avec du jambon. Jacquot a eu droit à un bel os. Maman a ramené Adé chez elle.

Avec Claire, notre nouvelle baby-sitter, on s’amuse autrement : on invente des histoires avec des loups gentils qui ressemblent à Jacquot et des enfants comme nous qui n’ont peur de rien. Ou presque…


Histoire Pour Dormir de Jeanne Mazabraud
Illustration de Lou Lubie
Via Short Edition

Coline a trop la honte

Ma Camille,

Ma cousine préférée, c’est la pire journée de ma vie. Il n’y a qu’à toi que je peux la raconter. Tu me manques, depuis les vacances chez Papi et Mamie cet été.

La rentrée au collège, ça change vraiment. Même si je suis contente d’être en 6ème, j’ai eu un peu de mal à m’habituer. Et à trouver les classes, quand on change entre deux cours. On est mille au collège, tu te rends compte ?! Dans notre classe, les garçons sont trop nuls. Tous des gamins et la moitié plus petits que les filles ! Et pas super beaux, tu vois. On n’a pas Justin Bieber et les One Direction ici ! J’espère que pour toi c’est mieux en 4ème ?

La semaine dernière, un nouveau est arrivé dans notre classe. Il s’appelle Tom. Il a un an de plus que nous et il vient de Barcelone. Il n’est pas espagnol, mais comme son père change souvent de travail, il a habité dans plein de pays depuis qu’il est né. En Espagne, en Italie, en Allemagne et même à Londres ! Trop la chance ! En anglais il est super bon. En maths, bof. Il est plus grand que moi, il a les yeux verts assez clairs et il s’habille stylé. Chemise IKKS, chèche Desigual, ça lui va trop bien, j’adore. Les autres garçons, ils ont des vestes à capuche kéké… mdr !

Tout de suite, Elisa et Margot ont essayé de se faire remarquer. Mais il est resté avec les autres garçons pendant les récrés, ou à envoyer des textos. Il ne les a pas regardées, elles n’ont pas trop aimé… J. En cours de dessin, cet après-midi, il était assis à côté de moi. Le prof nous a dit de choisir un tableau d’un peintre qu’on aime bien. On devait le dessiner au crayon, avec des ombres. Tu sais comme j’adore dessiner ! Au fait, j’ai presque fini ton portrait, je te le donnerai pour Noël, promis. Moi j’avais choisi la statue du Penseur de Rodin. Je l’ai vue en vrai avec Papa et je l’adore. Tom m’a regardée pendant tout le temps que je dessinais et il a eu l’air étonné. J’étais plutôt contente de moi. Il m’a posé plein de questions après, si je voulais en faire mon métier, tout ça. J’étais trop contente qu’il me parle ! Il m’a dit que j’étais trop forte et il m’a souri. Il est trop beau !

A la sonnerie de 17 h, on a continué à parler tous les deux. On est sortis du collège et on allait vers les arrêts de bus. Tout à coup, gros coup de klaxon. Une voiture noire freine devant moi et Maman crie par la vitre : « Mon bébé, je suis venue te chercher, surpriiiiiise ! ». Trop la honte de ma vie. Je voulais disparaître dans un trou de souris, n’importe où. Tom a rigolé et m’a dit : « Bon ben salut, c’est l’heure du biberon ! ».

Plus jamais je ne retournerai à l’école. Tom me prend pour une petite gamine, c’est sûr ! Moi, je ne parle plus à ma mère depuis tout à l’heure. Elle est dégoûtée aussi, elle était sortie du boulot plus tôt pour venir me chercher.

Plein de bisous,

Coline (ta cousine morte de honte).


Illustration de Miia Illustratrice
Histoire de Flo Tanor
via short edition

Une amie pour de vrai

Caroline est inquiète. Ça fait plus d’un mois que Lili, sa meilleure amie, se comporte bizarrement. Elle semble en permanence perdue dans ses pensées et a toujours l’air triste. En classe, la maîtresse, Madame Martini, a remarqué le changement elle aussi. Elle n’arrête pas de la rappeler à l’ordre : « Vous êtes devenue muette, Mademoiselle Bilder ? Je vais finir par croire que vous participez au concours de la meilleure carpe de l’année ! ». Rien n’y fait. Lili la rousse se contente de baisser les yeux en rougissant. Mais ses résultats scolaires, jusque-là très bons, ne cessent de baisser.

— Mais qu’est-ce que tu as ? demande une nouvelle fois Caroline à son amie, après la classe. Si tu continues comme ça, Mme Martini va convoquer tes parents ! C’est ça que tu veux ?

Lili et elle sont dans leur refuge, un petit coin de verdure circulaire entouré de thuyas, au fin fond du grand parc situé à dix minutes de leurs maisons. Les promeneurs le boudent, elles y sont tranquilles.

Comme d’habitude, Caroline tente de redonner la joie de vivre à son amie. Elle essaie de la faire rire en passant en revue les potins de leur classe : Florence, qui veut se faire refaire le nez pour ressembler à Violetta, son idole (n’importe quoi) ; la grosse Maud qui inonde de petits cadeaux le beau gosse de la classe, espérant sans doute gagner ses faveurs (la pauvre) ; le petit Lucien, qui, entre deux sommes sur sa table, affirme à qui veut l’entendre qu’il sera premier de la classe avant la fin du deuxième trimestre (dans ses rêves !). Et the scoop du moment : Monsieur Dujardin, le maître du CM2, qui drague notre maîtresse de CM1, Madame Martini (presque aussi palpitant que les amours de Justin et Selena !). D’habitude, Lili adore parler de ce genre de choses mais, aujourd’hui encore, elle semble n’y trouver aucun intérêt.

— Tu as le cahier ? tente alors Caroline.

Le cahier est important dans la relation de la brune et de la rousse. Elles y mettent, chacune à leur tour, les idées qui leur passent par la tête, des photos – de mode, de leurs chanteurs ou acteurs favoris –, des paroles de chansons, des poèmes, des dessins.

— Non, je l’ai laissé à la maison.

— Ça fait au moins deux semaines que tu l’as… Ecoute, j’en ai assez, Lili ! Je suis ton amie pour de vrai ou pour de faux ? Allez, dis-moi ce qui ne… Mais qu’est-ce que tu as dans la main, Lili ?

— De quoi dormir, pour toujours.

— Mais t’es folle ! Dormir pour toujours, n’importe quoi ! Tu veux m’abandonner ? Non, sérieux, parle-moi.

— Mes parents ne m’aiment pas. J’ai l’impression de ne pas compter pour eux.

— N’importe quoi ! Ils viennent à toutes les réunions et à tous les spectacles de l’école ! C’est bien la preuve qu’ils s’intéressent à toi !

— Non, ils ne voient que mon grand-frère. Il réussit tout ce qu’il fait. Alors moi, à côté…

— Mais tu es toujours dans les premières de la classe !

— Ça ne compte pas à leurs yeux. A la maison, y en a que pour mon frère. Quand on rencontre des voisins ou des amis de mes parents, c’est pareil. C’est comme si je n’existais pas. Et puis tout ce qu’il demande, il l’a, ce fifils à papa-maman !

— Moi, je suis fille unique, alors je n’ai pas ce problème. Mais si tu le ressens comme ça, alors tu dois avoir raison.

— Tu crois ?

— Oui, mais je suis sûre aussi que tes parents t’aiment. Il faut juste que tu arrives à le ressentir. Attends, j’ai une idée. C’était quoi le grand rêve de ta mère quand elle était jeune ? Celui qu’elle n’a pas réalisé, je veux dire.

— D’être dessinatrice de mode.

— C’est d’elle que tu as hérité alors, parce que tu dessines drôlement bien !

— Pas aussi bien qu’elle.

— Tu rigoles ! Moi, j’adooore ce que tu fais. Tu sais quoi, j’ai vu quelque part que la mairie organise un concours de dessins pour les neuf-dix ans. Je t’apporte le règlement demain, d’accord ?

— D’accord, merci Caro, dit Lili avec un sourire timide qu’on ne lui avait plus vu depuis longtemps.

— Lili, donne-moi ces somnifères. Je vais les déposer à la pharmacie, pour qu’ils soient recyclés. C’est ce que fait ma mère avec les médicaments qu’on n’utilise plus. Parce que si t’es morte ou endormie pour cent ans comme la Belle au bois dormant, tu ne pourras pas participer au concours, ajoute Caroline, en faisant une grimace comique qui tire un nouveau sourire à Lili.

Cinq mois plus tard, Lili finit l’année scolaire en tête de sa classe. Et elle remporte le premier prix du concours de dessin, qu’elle a préparé avec Caroline, dans le plus grand secret. Elle n’oubliera jamais les larmes de joie et de fierté qui brillaient dans les yeux de sa mère et de son père le jour de la remise des prix. Et le V de la victoire, que lui a fait son frère, de loin. Elle en parle et en rit souvent avec Caroline, sa meilleure amie pour de vrai.


Histoire Pour Dormir deMichèle Harmand
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Noucha

Je m’appelle Noucha, j’ai 11 ans, et mon héroïne préférée, c’est moi !

Tout dans ma vie est magique, héroïque et fantastique. J’habite la plus belle maison du quartier, même si le toit s’effondre un peu et que de longues fissures courent sur les murs.

Ma famille est la plus fabuleuse de toutes. Ma maman a le don de soigner les gens et de guérir les enfants. Mon papa est devenu un jour si parfaitement invisible que personne au monde ne peut plus le trouver. Mais moi je sais que de là où il est, il veille sur moi.

Comme ma maman sait que mes incroyables pouvoirs me permettent de me débrouiller toute seule, elle n’est jamais à la maison. Chaque matin, je descends l’escalier pour aller prendre mon petit-déjeuner avant de partir à l’école. Sur la table de la cuisine, je trouve une petite assiette avec les tartines que je préfère et une cafetière pleine de chocolat chaud. C’est ma maman qui a tout préparé avant d’aller travailler, sans que j’entende le moindre bruit. A moins que ce ne soit une autre fée qui cherche à me faire plaisir ? A vrai dire, je n’en sais rien.

Quand j’ai terminé mon petit-déjeuner, il est temps de partir, et c’est mon moment préféré. Parce que je ne vais pas à l’école, moi : je vole vers l’école.

Je pars en sautillant sur le chemin et quand plus personne ne me regarde, mes semelles se détachent doucement du sol. Mon corps s’élève lentement dans les airs, comme une plume soulevée par le vent. Je glisse au-dessus du chemin, je plane par-dessus les toits de tuiles et je survole les jardins qui se ressemblent tous, vus de là-haut.

En prenant de l’altitude, je vois toute la ville devenir minuscule. La forêt immense, sombre et inquiétante devient une petite touffe de verdure vivante, comme un animal poilu qui dort paisiblement. La rivière dans laquelle j’ai si peur de tomber n’est plus qu’un fin lacet argenté et brillant, qui ondule sous le soleil.

Pendant que je vole, je peux voir à travers les murs et sous la surface de l’eau. J’aperçois les poissons qui frétillent et dansent entre les algues. Je peux même voir les autres enfants de ma classe prendre leur petit-déjeuner avec leurs parents avant de partir à l’école. Le monde entier est un livre ouvert que je survole comme un oiseau. Au pied de la montagne, je vois la large toiture grise de l’hôpital. C’est là que travaille ma maman, toute la journée et parfois même la nuit. Je regarde la façade blanche avec ses toutes petites fenêtres et je pense fort à elle pour lui donner du courage. Elle doit être en train de soigner et d’aider quelqu’un d’autre, peut-être même une petite fille comme moi. Je ne sais pas si une héroïne a le droit d’avoir ce genre de pensées, mais je dois avouer que ça me rend parfois un peu triste.

Heureusement, j’aperçois maintenant l’endroit que je préfère au monde. C’est une longue maison plate avec des murs de briques rouges et de larges fenêtres. On y trouve les réponses à toutes les questions qu’on peut se poser et des millions de merveilleuses histoires venant des quatre coins du monde. Cet endroit, c’est la bibliothèque. J’y passe de longues heures après l’école à attendre que ma maman vienne me chercher. Un jour, j’ai essayé de compter les livres sur les étagères, mais il y en a tellement que je n’ai pas réussi. Je me suis promis que je les lirai tous, jusqu’à ce que j’en trouve un avec une héroïne aussi formidable que moi.

Je suis presque arrivée à l’école et j’entame doucement ma descente. Le sol se rapproche et je vois la marelle de la cour de récréation de plus en plus clairement. Je me laisse tomber tranquillement comme une feuille d’automne qui tourbillonne avant d’atterrir et mes pieds touchent le sol juste devant la porte.

La maîtresse attend sur le seuil. Elle a un air sévère, sa bouche est toute pincée et ses bras sont croisés sur son énorme poitrine.

— Eh bien Noucha, on rêvasse encore ! Allez, dépêche-toi, va rejoindre tes camarades sous le préau !

Je souris poliment à la maîtresse et je file en courant. Rêvasser, moi ? Je fais bien mieux que ça ! Je voyage sans bouger, je m’évade comme par magie, je peux faire du monde tout ce que je veux ! Il me suffit de fermer les yeux et de laisser le miracle opérer.

Mais les gens qui n’ont pas d’imagination ne pourront jamais soupçonner l’ampleur de mes pouvoirs. Ce n’est pas de leur faute, après tout. Tout le monde n’a pas la chance d’être aussi magique, héroïque et fantastique que moi !


Noucha
Un Histoire Pour Dormir de Sandra Bartmann
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Feu de dragon

Bibop était un petit dragon aux écailles orange. Il habitait la Montagne Grise avec sa maman depuis qu’il était né. Cela faisait bientôt cent ans. Cent ans, c’était l’âge de raison des dragons. Bibop allait enfin apprendre à cracher du feu. Il attendait ce moment avec impatience.

Le jour de son anniversaire arriva enfin. Bibop se leva tout joyeux et entra dans la cuisine en chantonnant. Sa maman sursauta et cacha quelque chose dans son dos.

– Bibop ! Je ne t’avais pas entendu arriver ! Bon anniversaire mon chéri.

Elle posa un torchon sur ce qu’elle était en train de faire et s’approcha de lui. Elle lui fit un bisou sur le front.

– Que veux-tu manger ?

Il voulait du mouton grillé. Elle sourit. C’était son encas préféré. Pendant qu’elle cuisinait, Bibop se glissa derrière elle et alla soulever le torchon. Il était persuadé qu’il trouverait le manuel du petit cracheur de feu. Il fut déçu de découvrir un livre sur le vol.

– Bibop ! C’était pour ce soir ! fit sa maman.

– C’est pas ça que je voulais ! répliqua le petit dragon.

La mine de sa maman changea. Elle fronçait les sourcils. Elle soupira et s’assit. Elle invita Bibop à faire de même mais il était trop agacé pour obéir.

– Tu voulais tellement cracher du feu que je n’ai jamais su comment te le dire… Ton papa était un lézard géant.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire que tu ne pourras jamais cracher du feu.

Jamais. Cracher. Du. Feu. Le cœur de Bibop s’arrêta de battre et repartit beaucoup plus fort. Il ne pouvait pas y croire. Ce n’était pas possible. Il en avait toujours rêvé !

– Ça ne veut pas dire que tu ne seras pas un vrai dragon. Tu es même celui qui vole le mieux ! continua sa maman. Mais il faut que tu acceptes que tu ne pourras pas cracher du feu. Je suis désolée, Bibop.

– Ce n’est pas possible ! hurla le petit dragon en mettant sa tête entre ses pattes.

Il n’avait jamais été aussi triste. Il se saisit de son petit sac à dos et sortit en claquant la porte. Il imaginait déjà les moqueries de ses camarades quand ils apprendraient qu’il ne pourrait jamais cracher de feu. Au bout de la rue, l’école était à droite, la sortie du village à gauche : il préféra quitter le village. Arrivé à la sortie, il décolla.

Il n’avait jamais volé tout seul aussi loin de chez lui. Il ressentit un sentiment de fierté et de liberté. Il avança encore. Monta encore plus haut. Le village n’était plus qu’un petit point sur la Montagne Grise. Et bientôt, la Montagne Grise s’effaça à son tour. Au même moment, la Montagne Rouge apparut à l’horizon : on l’appelait ainsi car de la lave rouge et brûlante en sortait quand elle se mettait en colère. Il eut alors une idée un peu folle. Si sa maman ne voulait pas lui apprendre à cracher du feu, la Montagne Rouge le ferait. Il bifurqua dans sa direction.

Bibop volait depuis plusieurs heures. La Montagne Rouge avait grandi. Elle grondait très fort. Les autres animaux fuyaient mais Bibop avança encore, jusqu’à la toucher. Le petit dragon voulait monter jusqu’en haut. Il vola jusqu’au cratère. De la fumée s’en échappait. Au fond de la montagne, il y avait aussi de la lave en ébullition. Mais Bibop voulait encore s’en approcher. Il voulait comprendre le phénomène pour le reproduire. Comment pouvait-il créer du feu dans sa gorge ? Bibop descendit un peu dans le cratère. Il planait à mi-hauteur, quand la lave commença à monter.

– Montagne ? cria-t-il. Montagne ! Dis-moi comment tu fais ? Mon…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une violente secousse entraîna la chute d’une roche qui vint frapper son aile gauche. Il perdit l’équilibre, cria, et parvint tant bien que mal à s’agripper à la paroi. La douleur irradiait son aile. Elle devait être cassée : impossible de voler. Il commença à paniquer. Il sentait la lave se rapprocher sous ses pattes tremblantes…

Soudain, un vent frais balaya ses épaules. Il leva les yeux et reconnu sa maman.

– Ne bouge pas, je vais te sortir de là ! lui cria-t-elle.

Elle entoura son corps de ses serres puissantes et l’arracha à la paroi. Elle le souleva rapidement dans les airs, hors du cratère. Plusieurs dragons du village les attendaient, planant au-dessus de la Montagne Rouge. Ils avaient accompagné sa maman pour l’aider à le retrouver. Ils partirent devant en les voyant arriver tous les deux.

Leur groupe n’était qu’à quelques centaines de mètres de la Montagne Rouge quand celle-ci explosa. De la lave gicla dans tous les sens. Des rochers enflammés fusèrent. Pour s’en protéger, les dragons crachèrent leurs flammes en direction des projectiles, ce qui les bloqua. Ils étaient saufs !

Ils s’arrêtèrent trois heures plus tard. Les dragons se tournèrent vers Bibop.

– Heureusement que les oiseaux ont pu nous dire dans quelle direction tu allais. On a failli arriver trop tard !

– Je me demande bien pourquoi tu es allé dans le cratère…

– Je voulais apprendre à cracher du feu comme la montagne, fit Bibop en s’époussetant. Les dragons ouvrirent de grands yeux.

– Ton fils est inconscient ! dit un premier dragon à l’attention de la maman de Bibop.

– Il vous a mis tous les deux en danger, ajouta une autre dragonne.

Bibop était au bord des larmes. Il se sentait coupable d’avoir mis en danger la vie de sa maman.

– Arrêtez ! s’exclama la maman de Bibop. Vous ne voyez pas qu’il se sent déjà assez mal ? Moi, j’ai vu un petit dragon déterminé et très courageux.

Les dragons se turent et elle s’approcha de son fils.

– Je suis désolée de ne t’avoir rien dit au sujet de ton papa. Si tu avais su la vérité, tu n’aurais jamais tenté une aventure pareille. Je ne te mentirai plus.

Bibop sourit et serra très fort sa maman de son aile valide. Son ventre gargouilla alors très fort. Elle rit :

– Allez, rentrons ! Ton mouton grillé t’attend à la maison.


Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Pour Dormir de Marièke Poulat

Jules de Mérignac

Le petit Jules ne supporte plus les moqueries acerbes de ses camarades. À douze ans, une furieuse acné XXL l’a saisi au sortir de l’enfance et ne lui a laissé aucun répit.

Mais aujourd’hui, Jules a décidé que trop, c’est trop. Au navrant « face de pet » que lui lance Cédric lorsqu’il franchit la grille de l’école, Jules se retourne et darde de ses pustules menaçantes le caïd de la cour de récréation :

— Pourquoi ?

La question désarçonne Cédric, qui s’attendait visiblement à ce que Jules continue à traîner comme d’habitude sa carcasse de boutonneux jusqu’au fond de la cour sans se retourner.

— Ben euh… t’as vu ta tête ? sourit Cédric. Le fier meneur reprend vite ses esprits, bombe le torse, avant de poursuivre, triomphant :

— Calculette !!

— Ah non ! C’est un peu court, Cédric la barrique !

Trop, c’est trop ! Et tant pis s’il se prend la raclée du siècle ! Jules jette son cartable au milieu de la cour, conscient que tous les regards sont maintenant rivés sur lui :

— On pourrait dire bien des choses en somme ! (bon d’accord, ça, Cyrano, le vrai, celui de Bergerac qui cause comme un dictionnaire, il l’a déjà dit, mais attendez un peu de voir ce que Jules-le-Cyrano-du-vingt-et-unième-siècle va vous déclamer !)

Haroun Tazieff :

Quel est donc ce magma en fusion sous la peau,

Capuchonné de blanc, le Kilimandjaro ?

Spéléologue :

Moi, mon pote, si j’avais de telles stalagmites,

Je creuserais entre elles un tunnel au plus vite !

Karl Lagerfeld :

Nul vêtement au monde, aussi couvrant soit-il

Ne pourrait masquer ce poison juvénile !

Raimu :

Bonne mère si j’avais de telles crevasses

Il faudrait sur le champ que je les escagasse !

Précieux :

Doux Jésus si j’avais tous ces affreux tétons,

Bouh ! J’aurais bien trop peur, rien qu’en les effleurant

D’éclabousser la glace, ô mon Dieu quel affront !

Salir ainsi mon reflet de prince charmant !

Homme politique :

Je ne ferai, c’est sûr, aucune concession,

Karcher ou bazooka, exit tous ces boutons !

Ingénue :

De quoi se nourrissent-ils, dorment-ils la nuit ?

Leur parles-tu français, anglais ou swahili ?

Physicien :

Subissent-ils la loi des vases communicants ?

Lorsque l’un disparaît, l’autre gonfle instamment ?

Igor et Grishka Bogdanov :

Un tel spécimen ne peut que provenir

D’une autre galaxie, il faut craindre le pire !

Dictateur :

J’ai pour éradiquer cette vermine immonde,

Une arme nucléaire qui fera des merveilles

Celui qui ne sait pas qui est le Roi du monde,

N’est qu’un pauvre inconscient à nul autre pareil !

Écolo :

Est-ce là la preuve du réchauffement cutané ?

Je vous l’avais bien dit, nous sommes tous pollués !

Méga super écolo :

À force de manger ces maudits OGM

On fabrique des monstres, de vraies tronches d’aliens !

Tu vois mon cher Cédric, c’était plutôt facile

De se moquer en rimes, avec des mots habiles,

Je pourrais maintenant aussi me défouler

Sur ta propre personne, car avec ton air niais,

Ton embonpoint certain, ton barbelé dentaire,

J’aurais de quoi en rire pendant un millénaire !


Illustration de JAB
Histoire Pour Dormir de Céline Santran
via short edition