Dans le noir

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— Arthur, dépêche-toi, tu vas être en retard à l’école !
— Oui Maman, j’arrive !
Il faisait tout noir autour de moi. Je me cognai d’abord contre mon lit, puis contre mon armoire. Enfin, je pensais que c’était mon armoire. Je ne savais pas trop puisqu’il faisait tout noir.
En tendant les bras devant moi, ça marchait mieux. Je trouvai la porte et passai dans le couloir, en essayant de me repérer. Ici, la porte de la salle de bain, là, celle de la chambre de mes parents. Puis enfin, le bureau. Je le savais parce que la poignée de la porte était beaucoup trop haute pour moi. C’était mon père qui l’avait installée exprès pour que je ne puisse pas y entrer. Il paraît qu’il y a plein de choses horribles, fascinantes et surtout dangereuses enfermées à l’intérieur… C’est bien pour ça que j’ai vraiment hâte de pouvoir y entrer !
Mais quand je serai grand, je le pourrai : déjà aujourd’hui, j’atteins presque la poignée en montant sur ma boîte à jouets !
En face du bureau, il n’y avait pas d’autre pièce mais la vieille commode de grand-mama, celle qui me faisait un peu peur quand je la regardais bien en face. Mais là, il faisait tout noir. Et puisque je ne pouvais pas voir la commode, elle ne pouvait pas me faire peur !
Le tapis ondula sous mes pas, c’était rigolo de le sentir et de ne pas le voir. Il était aussi doux que Gipsy, mon premier ours en peluche.
En avançant encore un peu, toujours dans le noir complet, je manquai de m’étaler par terre.
Je me rattrapai tant bien que mal alors qu’un miaulement indigné retentissait au niveau de mes pieds.
— Oups, désolé Farine !
Je venais de trébucher sur mon chat, allongé au milieu du couloir. Je me penchai, tâtonnai, et ramassai le gros chat que je savais tout blanc, même si je ne voyais toujours rien. J’avais un peu de mal à le tenir dans cette obscurité. Je ne savais pas vraiment où se trouvait la tête et où était la queue de l’animal. Je le serrai donc au mieux contre mon corps.
— Arthuuur !
Je ne répondis pas. Les bras occupés par Farine, je m’approchai de l’endroit où je pensais trouver les escaliers qui descendent vers le rez-de-chaussée. J’atteignis le bord du tapis et posai les pieds sur le parquet. Ensuite, du bout des orteils, j’essayai de trouver le début des marches.
La grosse boule de poils, qui n’était pas très heureuse d’être transportée ainsi, tenta de sauter à terre avant que n’arrive une catastrophe.
— Attends, on est presque en bas ! annonçai-je, tant pour le chat que pour ma mère qui m’attendait.
Finalement, je trouvai la première marche et la descendis avec prudence. C’est qu’il faisait toujours aussi noir ! Quelle aventure de redécouvrir ma maison ainsi !
Je m’arrêtai, agrippai un peu mieux le chat, puis descendis d’un pas conquérant les marches suivantes. En réalité, j’étais bien obligé de me dandiner un peu, les épaules en arrière pour tenir Farine et les pieds en avant pour ne pas rater une marche. Ma fierté fut de courte durée. Maman devait m’avoir vu car elle s’exclama :
— Arthur, pose ce chat par terre, et dépêche-toi de descendre ou tu vas rater ton premier jour d’école ! Et par Circé, repose le chapeau de ton père, il est beaucoup trop grand pour toi ! On ne voit même plus ton visage ! C’est un miracle que tu ne sois pas tombé dans les escaliers !
J’hésitai un moment. J’aurais bien aimé descendre ainsi jusqu’au hall d’entrée…. Je laissai le chat sauter de mes bras et, d’un air légèrement boudeur, soulevai le rebord du chapeau noir enfoncé sur ma tête. J’avais emprunté ce grand chapeau pointu dans la chambre de mes parents. C’était simplement pour l’essayer…
Maman m’aida à enfiler ma cape et me dit en souriant :
— Allez mon chéri, prends ton sac et tes affaires de cours. On y va !
J’attrapai rapidement ma besace en cuir et mon petit chaudron en étain avant de m’installer devant Maman sur son balai. Le petit sorcier que j’étais avait hâte de suivre son premier cours de potions !


Histoire Pour Dormir de Léa Gerst
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com

Vive Patate !

C’est très énervant à la fin !
Quand Emma veut entrer dans la chambre de sa grande sœur,
Justine dit toujours :
— Fais pas ci, touche pas à ça…
Avec Léo, son petit frère, c’est encore pire.
Dès qu’elle touche à ses jouets, il se met à hurler :
— Ouin, ouin !
Quel cauchemar celui-là !
Ça ne peut plus durer. Emma doit trouver une solution.
Un matin, en se réveillant, elle décide de ne plus JAMAIS jouer avec eux.
— A partir d’aujourd’hui, je ne reste qu’avec Patate !
Patate, c’est l’ombre d’Emma.
Avec elle, il n’y a jamais de problème.
Quand Emma lui dit :
— Lève le bras !
Elle lève le bras.
Quand elle lui demande :
— On danse ?
Elle danse.
Et quand Emma se déguise en duchesse…
… Patate ne lui fait pas de remarques sur sa robe.
Sur son chapeau non plus d’ailleurs.
Patate ne dit jamais :
— Il est horrible ce chapeau à fleurs ! Ça ne va pas du tout avec ta robe !
Bref, avec Patate, Emma peut faire ce qu’elle veut, quand elle veut.
Elle se sent libre…
… comme un oiseau qui vole !
Mais avoir comme seule amie son ombre…
… est-ce vraiment possible ?
Ce matin-là, avant de partir à l’école, Emma est inquiète. Aujourd’hui c’est l’élection des délégués de classe et…
…Grhhh… ça fait un peu peur quand même.
Elle aimerait bien un petit câlin pour se rassurer, mais à qui demander ?
Maman est très occupée, et aller voir Justine ou Léo :
— Jamais de la vie !
Emma décide alors de faire un câlin à Patate.
Elle essaie une fois, deux fois… Et boum ! Elle se casse la figure !
Serrer une ombre dans ses bras, ce n’est vraiment pas facile.
A l’école, tout se passe bien.
Emma est élue déléguée, haut la main, et à la récréation, tous ses copains et ses copines se pressent autour d’elle pour la féliciter.
Ça fait du bien d’avoir de vrais amis quand même…
Le soir, en rentrant à la maison, fière comme un coq, Emma ignore Justine et Léo et ne leur parle même pas.
Elle grimpe directement dans sa chambre, pour apprendre sa poésie.
Elle s’entraîne…
… comme si elle récitait devant toute la classe.
— C’est bien Patate, tu apprends très vite ! dit-elle à son ombre. En plus, tu me souffles toutes les réponses ! Y’a pas à dire, c’est vraiment bien une ombre. Ça ne râle pas, ça ne bave pas… et ça ne pue pas !
Arrive l’heure du dîner.
Maman appelle tout le monde à table.
Emma dévale l’escalier et demande :
— Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
— Du poisson et des épinards !
— Beurk… Mais je déteste le poisson… Et les épinards… Bof.
Déçue, elle s’installe à table et regarde son assiette avec dégoût.
Tandis que Justine et Léo dévorent leur plat, Emma mange du bout des lèvres et se met à penser :
— Dommage que Patate ne puisse pas manger à ma place…
Pour ne rien arranger, c’est au tour d’Emma de débarrasser. Et pour ça non plus, Patate ne peut pas l’aider !
Découragée, elle commence à regretter sa décision d’ignorer son frère et sa sœur.
Elle monte se brosser les dents. Toute seule.
Elle coiffe ses cheveux. Toute seule.
Elle prépare ses habits du lendemain. Toute seule…
Quand arrive le moment du coucher, Emma n’a pas trouvé de solution pour faire la paix.
Et comme tous les soirs, elle a un peu peur quand il fait noir.
Pour se consoler, elle cherche Patate, mais…
… évidemment, cette trouillarde s’est cachée sous les draps !
Quand tout à coup, elle entend la voix rassurante de sa sœur :
— Tu dors Emma ?
— Non, pas encore…
— Il m’énerve Léo à ronfler comme ça !
— Moi aussi, on dirait un mammouth !
Et les deux filles éclatent de rire. Ouf ! Emma se sent mieux à présent.
Justine et Léo, heureusement qu’ils existent quand même !


Histoire Pour Dormir de Angela Portella
Illustration de Delphine Garcia
via short-edition.com

Léa, petite faiseuse de rêves

Histoire Pour Dormir | Il y a certaines choses qui sont impossibles. Tout le monde le sait. Si vous interrogez les adultes – ceux qui vous répètent sans arrêt que « quand on veut on peut » –, si vous les interrogez au sujet de certains rêves, certaines choses que vous voudriez voir se réaliser, ils vous répondront :
— Mais, c’est impossible. Même si on le veut très fort.

Léa a huit ans, et déjà elle sait que certaines choses sont impossibles. Mais, comme c’est encore une enfant, elle refuse d’y croire.

Dans la petite ville de Léa, le ciel est toujours gris et on n’a jamais vu de ciel bleu, et encore moins de rayon de soleil. Enfin si, parfois, mais juste dans les livres. Alors tous les soirs, Léa sort ses livres d’images et regarde le ciel d’aquarelle. Elle pourrait se dire qu’un ciel comme cela, ça n’existe pas. Mais non, elle ne se le dit pas, jamais.

Le problème, dans la ville de Léa, c’est que tout le monde est triste. À force de voir toujours ce ciel gris, à force de ne plus croire au soleil, à force de ne plus croire au bonheur, les gens ont perdu espoir. Leur visage est aussi terne que les nuages ; leur sourire, aussi absent que le soleil. Et lorsqu’on leur dit qu’avec un peu de bonne volonté, tout irait mieux pour eux, alors ils répondent :

— C’est impossible.

Pourtant, par un beau matin gris, alors que le soleil ne brillait pas et que les gens n’étaient pas heureux, Léa leva les yeux au ciel et aperçut un tout petit morceau d’aquarelle bleue qui avait un peu débordé entre les nuages. Elle sourit.
— J’en étais sûre ! Le ciel bleu, ça existe ! Il suffit de l’aider à déborder un peu plus, et pour cela, il faut tout simplement aller pousser les nuages !

Léa sortit de chez elle en portant péniblement dans ses petits bras tous les livres de sa chambre.
Quelques passants lui demandèrent :
— Que fais-tu, Léa ?
— Je construis une échelle pour atteindre le ciel et pousser les nuages !
Les passants se moquèrent d’elle :
— Voyons Léa, c’est bien trop haut !
Mais Léa ne voulut rien entendre et ferma ses oreilles à ces briseurs de rêves.
Avec ses livres elle fit un tas, un énorme tas, comme une échelle, sur laquelle elle grimpa.
Malheureusement, l’échelle n’était pas assez haute et Léa n’atteignit pas les nuages.

Elle retourna dans sa chambre et en sortit tous les meubles qui s’y trouvaient : le lit, l’armoire, le bureau et la chaise. Ses voisins lui demandèrent :
— Que fais-tu, Léa ?
— Je construis un escalier pour atteindre le ciel et pousser les nuages !
Les voisins se moquèrent d’elle :
— Voyons Léa, tu n’y arriveras pas !
Mais Léa ne voulut rien entendre.
Sur le tas de livres, elle construisit un escalier de meubles, un grand escalier sur lequel elle grimpa. Malheureusement, il n’était pas assez haut pour toucher le ciel.

Léa retourna chez elle, et vida tout ce qui se trouvait dans la maison : le mobilier, les objets, les jouets, tout ce qui pouvait s’empiler sans se casser, tout ce qui était assez solide pour grimper dessus.
Ses parents lui demandèrent :
— Mais enfin, que fais-tu Léa ?
— Je construis une pyramide pour grimper jusqu’au ciel et pousser les nuages !
— Léa, enfin, c’est impossible !
La fillette n’écouta pas et se mit à construire une gigantesque pyramide, sur le grand escalier de meubles, sur l’échelle de livres.

Pendant que Léa grimpait, les gens sortaient des maisons pour la regarder faire. Certains se moquèrent, mais quelqu’un remarqua :
— Quelle volonté a cette petite ! Quel courage, quelle ténacité ! Qui parmi nous pourrait en faire autant ?
Et les gens durent admettre que c’était la vérité. Et puis, pour être tout à fait sincères, un ciel bleu, ça leur faisait bien un peu envie à eux aussi.
Alors ils cessèrent de se moquer.
Lorsque Léa redescendit sans avoir touché le ciel, elle ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Tous les gens de la ville avaient sorti leurs meubles, leurs livres et leurs objets, et les avaient apportés pour construire une grande montagne, pour que Léa puisse aller pousser les nuages.

Pendant qu’elle montait, les gens parlaient entre eux :
— Vous rendez-vous compte que cette petite Léa, en poursuivant son rêve, nous a donné la force de construire une montagne ?
Alors, il se produisit quelque chose de vraiment étrange. Les gens sentirent sur leur visage un sourire qui poussait et cela fit comme un ciel bleu qui colorait la ville. Dans leurs yeux, ils allumèrent deux petites flammes d’espoir et cela fit comme des milliers de petits soleils qui réchauffaient le cœur, et l’on ne voyait plus que le ciel était gris.

Léa, de son côté, n’avait pas réussi à atteindre le ciel. La montagne n’était pas assez haute. Lorsqu’elle redescendit, elle avait le cœur aussi lourd qu’un gros nuage d’orage prêt à éclater. Un peu comme si le ciel gris avait gagné la partie et anéanti son espoir.

Pourtant, quand elle arriva en bas, elle vit quelque chose d’incroyable sur le visage des gens : de la joie ! Ils avaient tous, sur les lèvres, un sourire éclatant et dans les yeux une étincelle qui brillait, brillait comme un ciel sans nuage. Elle comprit qu’ils avaient commencé à croire au bonheur.

Alors, pour ne pas leur faire de peine, et aussi parce qu’il ne faut pas briser les rêves des adultes, elle ne leur dit pas que, toucher le ciel pour pousser les nuages… c’est impossible.

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Histoire Pour Dormir de Vanina Noël
Illustration de Adora
via short-edition.com

Europinou (1)

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Non, ça on ne pouvait pas dire que c’était un joli petit garçon. Mais à onze ans, Europinou était si vif d’esprit et de corps – il avait quatre bras et quatre jambes ce qui lui permettait mille cabrioles irrésistibles – qu’il avait le don de charmer tout le monde, je veux dire tout le monde chez lui, là-bas, très loin de la Terre ! Mais sur notre planète, ce fut une autre paire de manches ! Car, du haut de ses soixante-dix centimètres, avec sa peau bleutée couverte d’espèces de bubons légèrement visqueux, Europinou ne correspondait pas vraiment aux canons de la beauté qui régnaient sur Terre ! On acceptait à la rigueur les noirs, les personnes en fauteuil roulant ou les amputés, mais les êtres bleus, poisseux, nantis de bras et de pattes en surnombre, ça non ! Les humains sont réputés pour être larges d’esprit, mais il y a tout de même des limites.
Il venait tout droit d’Europe, une planète satellite de Jupiter, couverte de glace sous laquelle s’écoulait une belle eau vert clair riche de vies multiples. Europinou avait gagné un concours : nous ne nous étendrons pas sur le thème du concours, ce serait trop compliqué à comprendre pour un Terrien ; bref, il avait eu l’insigne honneur de pouvoir se rendre sur Terre, la troisième planète du système solaire dont l’univers entier chantait les mérites, la beauté et le sentiment de joie de vivre qui y régnait.
Le petit Europien avait franchi les 588 millions de kilomètres qui le séparaient de notre globe en un rien de temps. Il espérait pouvoir visiter aussi beaucoup d’autres villes et pays, mais il avait choisi d’arriver directement en France, à Paris, la ville Lumière. On lui avait beaucoup parlé du métro, système souterrain qui permettait de se déplacer d’un lieu à un autre, dans des wagons lumineux et tranquilles où l’on pouvait s’asseoir… Venant d’un milieu sous-marin et empêtré par ses quatre pattes poilues, il ne s’était jamais assis de sa vie ! Il avait hâte de tester ce mode de locomotion. Quelques minutes de promenade sur les Champs-Elysées suffirent à faire fuir dans des hurlements effrayés tous les badauds qu’il croisait, ce qui lui fit beaucoup de peine. Il aperçut la bouche de métro Georges V et descendit sous terre. Sur le quai, des dizaines de personnes attendaient le prochain métro. Mais chacun était si tristement penché sur ses problèmes, que personne ne remarqua le petit bonhomme bleu qui examinait les publicités sur les murs de la station en se tordant de rire. Soudain, Europinou avisa une jeune femme à genoux au bord du quai qui sanglotait de tout son cœur en se tordant les mains.
Manifestement, aucun des Terriens agglutinés sur le quai n’avait remarqué ce gros chagrin, pas plus qu’ils ne semblaient surpris de la présence du petit extra-terrestre.
Spontanément, Europinou s’approcha doucement de la jeune fille. Il avait quelques notions de français et d’autres langues européennes :
— Quoi vous êtes si malheur ? lui demanda-t-il gentiment en posant sa troisième menotte sur son épaule.
La jeune femme, qui venait du Kosovo, tourna la tête vers l’Europien, des larmes plein les yeux : elle ne sembla pas surprise un seul instant par l’étrangeté de la créature qui s’intéressait à elle…
— J’a perrrdu mon bague que je jouais machinal avec mes doigts. Elle a tombé dans le trou de rails. Ce atroce, j’aime ce bague plus que toute : ma mère m’a donné avant morte…
Le cœur d’Europinou se serra jusqu’à ne plus pouvoir respirer. Il avait l’esprit vif, nous l’avons dit : il lui fallut à peine deux dixièmes de secondes pour se décider. S’aidant de ses huit membres, bien plus agile encore qu’un petit singe, il sauta dans la fosse. On entendait déjà les grondements du métro qui approchait. Europinou cherchait, cherchait parmi les cailloux une bague brillante de mille feux. Sans succès. Le conducteur du métro, les yeux exorbités de terreur à la vue de cette étrange créature sur la voie, freina à mort. Les roues du wagon se bloquèrent sur les rails dans un crissement aigu et provoquèrent des étincelles qui firent soudainement scintiller la précieuse bague.
Europinou la saisit à toute vitesse, cabriola sur ses petites jambes et bondit sur le quai au moment précis où la machine allait le percuter.
Ce freinage intempestif eut pour effet de réveiller les hommes et les femmes impatients de rentrer chez eux :
— Ah la la, ces métros qui ont toujours un problème, c’est fatigant à la fin ! entendait-on sur le quai bondé. Au milieu de la foule renfrognée, un adolescent d’une douzaine d’années fut le premier à remarquer ce qu’Europinou venait de faire. Il l’applaudit spontanément et fut suivi par plusieurs autres personnes enthousiasmées par le courage de ce petit extra-terrestre héroïque.
La jeune femme étrangère, elle, regardait son sauveur avec des yeux pleins de lumière en ajustant sa bague sacrée à son annulaire.
Puis, emplie de reconnaissance, elle prit Europinou par le cou et l’embrassa de tout son cœur.
Alors, les voyageurs, oubliant l’étrange apparence de cet être minuscule et bleu, nanti de huit pattes, s’empressèrent autour du héros du jour et le firent monter avec eux dans la rame de métro en le portant en triomphe. Le cœur d’Europinou se gonfla de reconnaissance. Il y avait tant de monde dans le wagon qu’il ne put même pas s’asseoir ! Ce serait pour une prochaine fois ! Dans une autre ville du monde, ou bien sur une autre planète peut-être, allez savoir …


Histoire Pour Dormir de Brigitte Bellac
Illustration de Paul Cotoni
via short-edition.com

Les petites chaussures de Papi Li

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A chaque fois qu’elle passe des vacances chez ses grands-parents, Juliette pose la même question.

— Papi Li, comment vous vous êtes rencontrés avec Mamie ?

Et Papi Li, répond toujours la même chose…

… Ho, ho ! … c’est une longue histoire ma petite… Je te la raconterai une autre fois.

Pendant ces vacances de Noël là, tandis que Papi Li termine de décorer l’entrée avec sa petite fille, une odeur de châtaignes grillées passe sous la porte, et lui rappelle aussitôt son enfance…

… Il décide alors de raconter son histoire à Juliette.

Papi Li va fermer la fenêtre, restée légèrement entrouverte, pour ne pas laisser entrer la neige. Dehors, de gros flocons cotonneux ont recouvert, en quelques minutes, le jardin de la maison des grands-parents de Juliette.

Puis, il prend sa petite fille sur ses genoux, et commence son récit.

— Quand j’étais petit, je vivais dans un village, en Italie. Mon père était cordonnier . Et moi, j’aimais tellement l’odeur du cuir… que je passais beaucoup de temps avec lui dans sa cordonnerie.

Papi Li se lève, et va chercher des bouts de cuir dans la commode du salon, celle juste derrière le sapin. Il les tend à sa petite fille, qui s’exclame :

— Hum… c’est vrai que ça sent bon ! Et toutes ces couleurs… que c’est beau !

Du cuir, Juliette n’en n’avait jamais vraiment touché, ni reniflé… A l’école, on manipule des tas de matières, mais jamais celle-là !

Juliette regarde ses chaussures. Elle n’avait jamais réalisé qu’elles étaient faites avec du cuir comme ça…

— Et mamie alors ?

— Patience, patience… ça va venir…

Papi Li se lève à nouveau et va chercher un album photos dans un autre tiroir de la commode.

— Tu vois, là, c’est moi, devant la cordonnerie, avec mes parents. Tes arrière-grands-parents.

— Tu avais les oreilles décollées dis donc !

Papi Li sourit. Il n’a pas l’air trop vexé.

— Et mamie ? Elle est où ?

Papi Li poursuit son histoire.

— Un jour, mon père a voulu dévoiler aux habitants du village, le secret qui nous liait.

— Un secret ?

— Oui. Figure-toi qu’avec ce cuir, il m’avait appris à confectionner… des chaussures. Mais pas n’importe lesquelles ! Des petites chaussures de poupées.

— Ah bon ? Et pourquoi tu ne voulais pas le dire ?

— Parce que j’avais peur que mes copains se moquent de moi.

— Des chaussures de poupées ! s’exclame Juliette. Mais moi je trouve ça génial ! Je veux les voir ! Je veux les voir !

Papi Li se dirige une troisième fois vers la commode. Il manque de renverser le sapin, et finit par sortir une toute petite paire de chaussures du tiroir.

— Ouhaaa ! Elles sont trop belles ! Et tu ne les as jamais montrées à personne alors ?

— Si, un jour, j’ai finalement accepté de les mettre en vitrine. Mais au début, j’étais triste, car ce jour-là, personne n’est venu à la cordonnerie. J’ai passé toute la journée à attendre, sur mon petit tabouret de travail…

Juliette pose une main sur la cuisse de Papi Li pour le réconforter, mais…

… Toujours pas de mamie à l’horizon !

— Et mamie alors ? Elle arrive quand dans l’histoire ?

— Sois patiente… Elle arrive bientôt…

— C’est long quand même…

— Ecoute bien… A la fin de cette longue journée, un peu avant la fermeture de la boutique, une petite fille et sa maman entrent. La petite fille remarque tout de suite les mini chaussures dans la vitrine, et demande à sa mère de les lui acheter. La maman dit non, mais la fillette insiste. Je crois qu’elle les aimait vraiment beaucoup. Elle avait l’air de les trouver très belles !

— Et elle les a eues alors ?

— Non. Enfin… si.

— Sa maman n’a pas cédé, mais moi… je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai décidé d’un seul coup de lui en offrir une paire !

Papi Li se met carrément à rire.

— Et contrairement à moi, la petite fille n’était pas du tout timide ! Pour me remercier, elle m’a sauté au cou… et m’a embrassé !

Papi Li rougit, comme si, tant d’années après, il n’en revenait toujours pas d’avoir osé faire ça !

— Et après ? demande encore Juliette, qui commence à deviner la suite de l’histoire.

— Après, on est devenus amis… On s’entendait bien tous les deux, car figure-toi que de son côté, elle confectionnait… des robes de poupées ! Et les chaussures et les robes, ça va bien ensemble !

— Ouahaaa…

— On a commencé à se voir souvent, à jouer ensemble… et nos familles aussi sont devenues amies. On était inséparables !

— Ouahaaa… C’est elle qui est devenue ma mamie alors ?

— Ha… Tu as de la suite dans les idées ma belle… Cela a pris quelques années, tu t’en doutes, mais… oui, tu as bien deviné ! C’est bien cette petite fille qui est devenue ta mamie !

Juliette écarquille les yeux. Elle n’en revient pas. Puis, elle serre fort son papi dans ses bras.

— Elle est vraiment belle ton histoire Papi Li.

— C’est vrai Juliette… On dirait un conte de fée non… ? D’ailleurs, sais-tu qui a confectionné les chaussures de mariée de ta mamie ?

— Heu…heu… Toi ? !

— Bravo Juliette ! Tu as encore deviné ! Le jour de notre mariage, ta grand-mère portait des escarpins, cousus par mes soins, en souvenir de notre première rencontre. On peut dire qu’elle avait trouvé chaussure à son pied !

Papi rit de plus belle. Juliette aussi… Elle embrasse très fort son grand père, tout ému mais assez fier, d’avoir dévoilé son secret d’enfance.

Cette histoire valait vraiment le coup d’attendre que Papi Li la raconte !

Et Juliette se dit que c’est un très beau cadeau de Noël qu’il lui a fait là.


Histoure Pour Dormir de Angela Portella
Illustration de Delphine Garcia
via short-edition.com

Le pingouin cadeau

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Paul et Lucien se moquent depuis quelques jours de leur petit frère. Celui-ci s’est en effet mis dans la tête que, pour Noël, il voulait un pingouin. Un vrai pingouin.

— Un pingouin ici, à La Réunion ? T’es complètement siphonné, a ricané Paul.

— Quel crétin, ce gosse, a renchéri Lucien.

Marcel, qui était tout heureux à l’idée de recevoir cet oiseau dont il rêve depuis qu’il a vu La Marche de l’Empereur, est désemparé ; mais il reprend vite son aplomb. Ses grands frères sont jaloux, voilà tout. Il leur tire la langue et leur tourne le dos. Après tout, ce sont des vieux : ils ont au moins… au moins douze ans. Ils prétendent tout savoir mais ne comprennent rien !

La maîtresse ne s’est pas moquée de lui quand il lui a confié son projet. Elle a juste souri et en a profité pour expliquer à la classe la différence entre un pingouin et un manchot.

Elle lui a tout de même fait remarquer que ce n’était pas une très bonne idée :

— Un pingouin, c’est difficile à élever dans un appartement. Il aura du mal à s’adapter. Il risque d’être très malheureux. Il lui faut…

Et elle a parlé de milieu de vie, de température.

Perplexe, Marcel l’a écoutée avec attention, et la nuit suivante, il a fait des rêves… pas agréables du tout.


Il se lève tôt ce matin, passe une laisse au cou de son pingouin et sort dans la rue. Ses copains sont en bas de l’immeuble, avec leurs chiens, et ils regardent Marcel avec envie. Ils l’entourent et commencent à crier :

« Ton pingouin contre mon chien plus dix billes ! »…

« Ton pingouin contre mon chien plus vingt billes ! »…

« … plus cent billes ! »…

« … plus deux cents billes ! »…

« … plus trois cents billes ! »

Il entend aussi une petite voix qui lui dit tristement :

«  J’aime pas cette rue ! J’aime pas ces garçons qui braillent. Il fait chaud, j’veux rentrer… »


C’est l’heure du bain. Marcel se déshabille et, serrant son pingouin contre sa poitrine, il se laisse glisser dans l’eau.

« Trop chaud ! Trop chaud ! Trop chaud ! » hurle le petit pingouin en se débattant.

Marcel ajoute de l’eau froide, encore de l’eau froide, et finit par aller chercher les bacs de glaçons du réfrigérateur. Le petit pingouin commence à trouver la température de l’eau agréable. Marcel en revanche grelotte !


Il fait très chaud dehors. Marcel emmène son pingouin sur la varangue ensoleillée. Il tend son visage vers le ciel : comme la chaleur des rayons d’or est agréable !

Ce n’est pas l’avis du pingouin qui se ratatine comme une vieille pomme… Vite, vite, Marcel court jusqu’à la cuisine, vide le contenu du réfrigérateur sur le carrelage, place l’animal dans l’appareil et referme la porte. Son cœur bat la chamade…

Il bat encore plus fort quand un remue-ménage venant de l’intérieur lui fait précipitamment rouvrir la porte : le pingouin, qui manque d’air, est en train d’étouffer.


Marcel est désolé. Il a compris qu’il lui faudra renoncer à son beau rêve. Dès l’ouverture du portail de l’école, il se précipite vers sa maîtresse :

— Maîtresse, tu pourras m’aider à écrire une autre lettre pour le Père Noël ?

Il parle, elle écoute. Ce petit bout de chou a bon cœur et ça lui plaît.

— Tu sais, dit-elle, tu as pris la bonne décision. Et je suis sûre que pour te récompenser, le Père Noël t’enverra plein de jolis rêves où tu retrouveras ton protégé !

Et, la veille de Noël :

Il fait nuit et Marcel entend quelqu’un frapper discrètement au carreau de sa chambre. De l’autre côté de la fenêtre, comme suspendu dans la nuit pailletée d’étoiles, le garçon distingue une silhouette familière qu’il identifie sans hésiter : le Père Noël ! C’est le Père Noël en personne ! Il est accompagné d’un renne attelé à un char garni de clochettes tintinnabulantes… Marcel s’installe près du Père Noël et l’attelage monte, monte dans l’air pur. Il survole des villes endormies, des montagnes, des océans… Et soudain :

— Oh !

Marcel n’en croit pas ses yeux : le Père Noël s’est posé sur la banquise au beau milieu d’une colonie de pingouins.

Il les admire, en caresse quelques-uns…

Mais le temps passe vite ; il faut retourner à la maison avant que la famille ne s’éveille.

Le matin du 25 décembre, Marcel a trouvé les cadeaux de sa nouvelle liste, mais aussi un très beau livre sur les animaux des régions polaires. Un pingouin en résine trônait même sur sa table de chevet.

— Ah ah ! C’est ça, ton « vrai pingouin », se sont de nouveau moqués ses frères.

Mais Marcel est resté zen : il sait qu’il a fait le bon choix !

Quant à la visite du Père Noël, il n’en dira rien à personne. Ce sera son secret. Il sait d’ailleurs déjà que cette visite sera suivie de beaucoup d’autres. Le Père Noël lui a promis de revenir le chercher pour lui faire découvrir beaucoup d’autres merveilles…


Histoure Pour Dormir de Joëlle Brethes
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com

Oyster Catcher

Histoire Pour Dormir | Ce grand pays qui se trouve tout en bas de la carte d’Afrique, c’est le pays de Mandela, et c’est là que se déroule mon histoire, avec de bien curieux animaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs…

En cette belle après-midi de janvier, sur la plage de Sedgefield, un touriste français caché derrière une haie, observait un oyster-catcher.

L’oyster-catcher est un oiseau qui, comme son nom l’indique, se nourrit de ces bivalves que l’on trouve dans les anfractuosités des rochers. Le touriste savait qu’il est interdit de déranger l’oiseau et de toucher à ce qui constitue son habitat et son alimentation. Mais il avait repéré l’animal la veille, et il était revenu avec ses jumelles pour pouvoir l’observer discrètement. Juste l’observer.

L’oyster-catcher était vieux, très vieux !

Si les oiseaux vieillissaient comme les hommes, celui-ci aurait eu un plumage entièrement blanc. Mais les oiseaux ne vieillissent pas comme les hommes. C’est pourquoi les plumes de celui-ci étaient d’un joli brun brillant, ses pattes d’un superbe orangé, et seul son bec, orange lui aussi, avait triste allure à force d’ouvrir les huîtres de ses déjeuners.

L’oyster-catcher avait déjà péché quatre huîtres, et la cinquième serrait avec vigueur ses valves afin d’empêcher le prédateur de l’ouvrir pour la dévorer. Après de longs efforts suivis avec intérêt par le touriste hilare, l’oiseau vint à bout de sa proie.

Il allait avaler le délicieux mollusque quand un mouvement dans les feuillages le fit sautiller à l’abri des rochers. Le touriste se rencogna dans son buisson.

L’oyster-catcher tordit le cou à droite et à gauche pour vérifier qu’il n’était pas en danger, puis il se hâta vers l’huître béante qui commençait à se racornir au soleil. Il la goba puis hoqueta et recracha dans le sable un petit objet sphérique…

Une perle ?

Était-ce vraiment une perle ?

Et l’homme grogna d’indignation quand le volatile, ayant tourné et retourné ce corps étranger, sans aucun intérêt pour lui, l’envoya rouler dans l’eau d’un coup de bec. Puis une idée lumineuse lui vint à l’esprit. Il sortit de son observatoire et se dirigea vers l’oiseau qui ouvrait ses ailes pour s’envoler.

— Tout doux, l’ami, je ne te veux aucun mal, fit-il en français puis en anglais puisque, après tout, en Afrique du Sud, on s’exprime en anglais.

L’oiseau laissa l’homme approcher et :

— Bonjour, Monsieur le touriste ! fit-il dans un français impeccable.
L’homme faillit en mourir de saisissement. S’il espérait être compris, il ne s’attendait pas à recevoir une réponse !…
L’oiseau lui expliqua qu’il parlait le français aussi couramment que l’anglais. Qu’il pratiquait aussi l’afrikaans, évidemment, ainsi que l’allemand et l’espagnol. Il était polyglotte, quoi !
Émerveillé, le touriste commença par féliciter l’oiseau de ses talents, puis il lui proposa ses services : avec un bec en aussi triste état, il devait souffrir, le malheureux, en ouvrant ses huîtres. Qu’il se contente de les pêcher ! Lui, Fernand Delaroche, s’engageait à les lui ouvrir en échange de presque rien : il se contenterait des petites choses rondes et blanches qui se trouvaient parfois dans les coquilles et qui amuseraient ses enfants.
L’oiseau fit remarquer, avec une grande honnêteté, que très peu d’huîtres contenaient les curieuses billes qui avaient séduit son observateur !

Qu’importe ! Fernand était disposé à courir le risque. Il sortit un solide Opinel, se précipita sur les trois huîtres qui gisaient sur le sable, et les ouvrit l’une après l’autre avec dextérité. Pas de perles, hélas, mais l’oiseau les goba allègrement puis alla en pêcher une douzaine d’autres. Fernand les ouvrit avec le même enthousiasme suivi de la même déception. Puis l’oiseau déclara qu’il n’avait plus faim… ! Heureusement, il avait des congénères aussi âgés que lui et aussi mal lotis côté bec. Fernand serait-il d’accord pour…
Évidemment !
Une dizaine d’oiseaux arrivèrent aussitôt de toutes parts.

Quand ils furent rassasiés, pourtant, il fallut bien se soumettre à l’évidence : aucune des huîtres ne contenait de perle.
Qu’à cela ne tienne ! Les jours se suivent et ne se ressemblent que rarement ! Un rendez-vous fut donc fixé pour le lendemain, et Fernand regagna son hôtel, les mains endolories, mais très satisfait de sa journée.

Le lendemain, les oiseaux attendaient sur la plage, chacun devant son petit tas d’huîtres fraîchement sorties de l’eau. Fernand se mit aussitôt à l’ouvrage. Rien dans le premier tas d’huîtres ; rien dans le second, ni dans le troisième, ni, hélas, dans le quatrième. Fausse joie en écartant les valves d’un des coquillages du cinquième tas, rien dans les six derniers.
Un peu découragé et les mains en sang, Fernand s’apprêtait pourtant à donner un autre rendez-vous à ses nouveaux associés quand un ranger, qu’il n’avait pas vu venir, lui mit la main au collet :

— Vous n’avez pas lu le panneau ? demanda-t-il sévèrement. Il est strictement interdit de pêcher des huîtres dans ce secteur protégé.

— Mais… protesta Fernand.
Et il se lança dans le récit détaillé de son aventure.

— Des oiseaux qui parlent ? Vous vous fichez de moi ?
Le ranger sortit un carnet et verbalisa sans pitié le pauvre Fernand : infraction à la pêche, outrage à fonctionnaire… Inutile de dire que la note fut salée.

Les oiseaux s’étaient envolés dès l’intervention de l’homme à l’uniforme. Rassemblés plus loin, à l’abri des regards, ils riaient tout leur soûl. On pouvait décidément faire avaler n’importe quoi à ces humains aussi stupides que cupides !

Quand la plage fut de nouveau déserte, les oiseaux revinrent la débarrasser des valves vides. La perle fut repêchée ; quelques huîtres fraîches se trouvèrent bientôt près d’elle, sur le sable, et dix des onze oiseaux retournèrent se cacher.

— En voici encore ” un ” avec des jumelles fit le onzième au bout de quelques minutes. Souhaitez-moi bonne chance, les gars. Et il commença à s’acharner sur une huître…

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Histoire Pour Dormir de Joëlle Brethes
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com

Que la magie scénique vous accompagne!

La sonnerie retentit. Enzo embrassa vivement ses parents et courut se mettre en rang. Aujourd’hui était sans doute le plus beau jour de sa vie : il entrait enfin au collège, et mieux, au Collège Leonardi d’art dramatique, le meilleur établissement de formation d’acteurs. Le rêve d’Enzo depuis toujours.

Son professeur principal, un homme d’une trentaine d’années, grand et mince, s’approcha du rang et fit signe aux élèves de le suivre. Bientôt, les premières années s’arrêtèrent devant une large porte, semblable à celle des studios de cinéma avec la même lumière rouge et le même panneau lumineux « On Stage ». Lorsque les deux s’éteignirent, ils entrèrent. L’amphithéâtre était absolument magnifique. Des dorures partout, des sièges de velours et bien évidemment, une scène incroyable. Enzo en avait la bouche grande ouverte d’admiration et d’excitation. Lorsque tous les élèves furent installés, le directeur apparut. C’était un homme de forte carrure dans un costume gris impeccable.

— Bienvenue à tous ! Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, je suis Archibald Leonardi, fondateur et directeur de cette école. En effet je suis le premier à avoir cru en la capacité des plus jeunes à être de formidables comédiens et, par conséquent, le premier à avoir dédié un collège à l’activité théâtrale. Bref, tout ça pour dire que je suis heureux, cette année encore, de vous voir si nombreux, sélectionnés pour votre imagination et votre passion. Sachez toutefois que seuls les meilleurs parviendront à réaliser leur rêve. Le travail ne suffit pas, il faut du talent, de la volonté ! La scène ne vous fera aucun cadeau, vous devez apprendre à la connaître, à la dompter en toutes circonstances ! Vous devez être capables de tout jouer, de tout vivre, de transcender vos émotions, de faire vibrer le public ! Sur ce, jeunes aventuriers du monde de l’art, je vous souhaite une merveilleuse année de création au Collège Leonardi d’art dramatique ! Que la magie scénique vous accompagne !

Tous les élèves reprirent en cœur la devise de l’école et applaudirent. Le cœur d’Enzo battait la chamade. L’amphithéâtre se vida peu à peu et de nouveau, les premières années suivirent leur professeur jusqu’à une porte de studio. Les élèves entrèrent et s’installèrent dans des fauteuils de théâtre face à une petite scène plongée dans le noir. Leur professeur, sur l’estrade, prit enfin la parole.

— Bonjour ! Je suis Hervé Morin et pour apprendre à mieux vous connaître, je vous propose de faire quelques improvisations sur le thème de votre choix. Je vais vous appeler deux par deux par ordre alphabétique, vous aurez une minute pour vous concerter et décider d’un thème et le même temps pour nous révéler votre talent. Que la magie scénique vous accompagne !

Il prit sa liste et appela les deux premiers : Enzo Andel et Lucie Argo. Les deux élèves se levèrent et s’avancèrent vers la scène.

— Ah, j’oubliais ! Je veux voir votre talent mais aussi toute l’étendue de votre imagination alors, s’il vous plaît, pas de situations quotidiennes et banales. Faites-nous rêver !

Enzo était un peu intimidé. Il adorait inventer des histoires, se prendre pour un héros, vivre de fabuleuses aventures mais les jouer devant un public, c’était différent. Lucie s’approcha de lui et ils commencèrent à discuter de leur thème en chuchotant. Après une minute de concertation, ils s’étaient mis d’accord. Ils montèrent sur scène, Lucie prit une chaise en coulisse et ils commencèrent. Enzo s’approcha de ce qui devait être un trône, d’un pas traînant qu’il imaginait être celui d’un gros nain barbu, tandis que Lucie se grandissait pour se donner la prestance d’une reine des elfes. Mais alors qu’Enzo s’apprêtait à parler, il sentit tous les muscles de son corps se contracter et peu à peu rétrécir et s’épaissir. Son ventre se gonfla, ses cheveux et une barbe touffue poussèrent d’un seul coup, ses vêtements devinrent plus lourds et il se retrouva bientôt transformé en véritable nain. Il se tourna les yeux écarquillés vers sa partenaire. Elle aussi s’était métamorphosée. Ses cheveux étaient à présent blonds et raides, ses oreilles s’étaient étonnamment allongées, elle portait un magnifique diadème en argent et la chaise sur laquelle elle était assise était à présent un trône majestueux taillé dans l’écorce d’un arbre. Le décor avait également changé. Ce n’était plus une petite salle de théâtre, c’était un arbre, un arbre immense où de nombreux elfes vaquaient à leurs occupations. La voix du professeur résonna, lointaine, comme un écho.

— Action !

Alors, sans réfléchir, Enzo joua. Il se présenta comme Elgrom, ambassadeur des nains venu offrir un présent à Lindorië, reine des hauts-elfes. Lucie, un peu abasourdie, se laissa entraîner à son tour. Elle le remercia et l’invita à se joindre à sa table pour dîner. Une fois installés à une table apparue comme par magie, Enzo attrapa une petite boîte accrochée à sa ceinture et la tendit à Lucie. Elle l’ouvrit et découvrit un collier de diamants étincelants fabriqué, selon Elgrom, par les meilleurs orfèvres du royaume nain. Lucie l’essaya mais, alors que le métal froid effleurait sa peau, elle s’évanouit. Le bijou était empoisonné, c’était un piège.
Enzo fut pris de panique : il se trouvait à présent entouré de milliers d’archers, leurs arcs bandés vers lui. Il balbutia qu’il ne comprenait pas, qu’il… Deux elfes étaient penchés sur Lucie. Enzo allait s’approcher pour s’assurer qu’elle allait bien quand il reçut une flèche en plein cœur. Une douleur aigüe lui arracha un hurlement et il s’effondra sur le sol.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était redevenu un enfant de onze ans dans une salle de théâtre et tous les élèves applaudissaient. Cette année s’annonçait bien différente et bien plus dangereuse que ce qu’il avait imaginé.

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Illustration de Paul Cotoni
Histoire Pour Dormir de Justine Roux
via short-edition.com

Orologio

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Psst, Petite… !

Marie continue d’avancer et regarde droit devant elle.
— Psst !
Mais qui l’appelle ? Et d’où vient ce sifflement ?
Elle tourne la tête. Personne. Rien d’autre que cette petite pluie froide qui mouille sans bruit ses lunettes et la capuche de son anorak…
— Oh et puis je n’y vois rien avec cette capuche, se dit-elle en la rabattant sur ses épaules !

Elle regarde autour d’elle. Toujours rien. La voute du pont sous la voie ferrée suinte et sent l’humidité. Marie frissonne. Mais pourquoi donc a-t-elle pris ce chemin seule ?
Elle l’a emprunté une fois déjà, mais c’était avec son grand-père. Il fauchait les orties devant elle avec sa canne et elle lui avait dit que c’était comme un « chemin d’aventure ».

— Psst !

Elle tourne à nouveau la tête. Vite ! Remettre sa capuche. S’y cacher. Ne plus voir.
L’homme est là, immobile, au sortir du pont. Un oiseau, perché sur son bras hoche doucement la tête dans la bruine qui patine ses couleurs.

— Bonjour monsieur, chuchote-t-elle timidement.

Parler la rassure, même si c’est à voix basse. C’est un peu comme si maman était là et qu’elle ne l’avait pas laissée partir à l’école toute seule. Ou comme si grand-père… L’homme lui ressemble un peu avec cette barbe hirsute qui lui mange le visage. Il est chaussé de bottes et porte une vareuse, comme le marin sur la couverture d’un vieux livre de lecture que maman a retrouvé un jour au grenier et qu’elle lui a donné.

— Bonjour petite. Je m’appelle Orologio et toi qui es-tu ?

Les lèvres de l’homme n’ont pas bougé, pas plus que sa barbe ni même le bout de son nez. Mais alors, qui a parlé ?

— Coucou petite. Tu ne m’as pas entendu ? Tu t’appelles comment ?

Le visage de l’homme est toujours aussi figé et Marie tourne alors le regard vers l’oiseau qui continue de hocher la tête.

— Je m’appelle Marie, lui dit-elle. C’est toi qui t’appelles Orologio ?
— Et qui veux-tu que ce soit, coasse l’oiseau d’une voix pincée ? Tu n’as quand même pas cru que c’était ce grand bonhomme sur qui je suis perché. Tu sais ce que cela veut dire au moins Orologio ?
— Oui. Grand-père me l’a appris. Ça veut dire horloge en italien. C’est un drôle de nom pour un oiseau.
— Orologio, Orrrollodjio…. Je suis l’oiseau du temps, petite Marie.

Marie n’a plus vraiment peur à présent, ni de l’homme-statue, ni de cet oiseau étrange. Mais elle veut encore raisonner. Après tout, elle a fêté il y a peu ses sept ans et grand-père lui a dit que c’était l’âge de raison. L’oiseau n’est peut-être qu’une marionnette et l’homme, un ventriloque. Elle en a vu déjà à la télévision, un après-midi de pluie précisément.
Mais que ferait un ventriloque ici, sous ce pont ?

L’oiseau la regarde bizarrement et Marie a l’impression qu’il lui sourit. Pourtant, quand il est content, un oiseau ça chante et ça fait des trilles. Elle n’a jamais entendu dire qu’il puisse aussi sourire… Ni parler d’ailleurs. Sauf les perroquets. Mais des perroquets, elle en a déjà vus et elle sait bien que cet oiseau-là n’en est pas un. Il en a les couleurs mais il ressemble plutôt à un hibou. Il devrait hululer au lieu de parler. Et voilà que Marie se met à rire, parce qu’elle se souvient de grand-père qui souffle dans ses mains jointes pour imiter l’appel du hibou.

— Tu es une marionnette demande-t-elle ?
— Une marionnette ! Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Je suis l’oiseau du temps, je te l’ai déjà dit, répond-t-il en s’étirant.

Est-ce parce qu’il a déployé ses ailes que Marie le trouve soudain plus grand et qu’il lui semble que l’homme rapetisse ? Il fond, comme un bonhomme de neige au soleil, ou plutôt il se dissout dans la bruine jusqu’à devenir une sorte de bonhomme de brouillard.

— Que se passe-t-il ? s’écrie-t-elle… Le monsieur devient transparent ! Mais,.. c’est Grand-père…
Elle vient juste de le reconnaître.
— N’aie pas peur lui répond l’oiseau en venant se poser sur son épaule.

Marie s’étonne de le sentir si léger.
— Je reste avec toi tu sais, murmure-t-il à son oreille. Il me l’a demandé.

La pluie s’est arrêtée et, dans ce petit peu de brume qui flotte encore là où Grand-père a disparu, un éclat de soleil esquisse comme la chaleur d’un sourire
— Grand-père appelle-t-elle…, Grand-père !

Mais il n’y a plus à présent qu’un silence lourd dans lequel elle étouffe et se débat avant d’ouvrir enfin les yeux.

Il fait nuit dans la chambre. Maman est là, à côté du lit. Elle tient une lampe à la main qui sculpte son visage où brillent quelques larmes.
— Maman, il est parti où Grand-père ?
— Chut, répond sa maman en effleurant son front de la main. Je te l’ai déjà dit ma chérie, il était très malade. Il est parti dans le ciel maintenant, au milieu des étoiles… et aussi dans la brume qui caresse les arbres des bois où tu aimais aller avec lui…
— Et il habite dans ton cœur et dans tes rêves, lui chuchote l’oiseau. Moi, je reste avec toi. Il me l’a demandé.

Marie sourit et se rendort en murmurant ce nom que sa maman ne distingue pas bien : ” Orologio ”


Histoire Pour Dormir de Gérard Sogliano
Illustration de Loric Garriguenc
via short-edition.com

Leïla

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En classe, je suis assise à côté de Leïla. On rigole bien toutes les deux.
Parfois aussi, elle m’énerve un peu, surtout quand elle me pique ma gomme ou mon stylo rose qui écrit des mots magiques. Le rose, c’est fait pour ça. Faire des jolies phrases qui parlent de fées et de magie.

Mais les meilleures amies, ça se dispute toujours un peu, c’est normal, me dit souvent maman. Et quand on rigole, c’est pas des petites rigolades. C’est plutôt des grosses poilades, on se tord de rire sur nos chaises et on finit sous la table tellement on est pliées en deux. À chaque fois, bingo, on se retrouve avec une croix sur le tableau du comportement. La maîtresse, elle ne rigole pas du tout avec les croix. Chaque semaine elle remet les compteurs à zéro, et pour chaque croix récoltée, on doit faire dix lignes pour le lundi suivant. Une fois, j’ai eu quatre croix dans la semaine, je me suis farci quarante lignes ! Et pas n’importe lesquelles ! La phrase était super méga longue : « Ce n’est pas en riant comme une baleine que j’apprendrai des choses sur les cétacés. »

Je n’ai rien compris. Et j’ai passé tout mon dimanche à écrire, écrire, et encore écrire.

Depuis, avec Leïla, on a appris à rire en fermant la bouche. En plus, il paraît que c’est drôlement bon pour les dominos. Oui, je sais, on dit les abdominaux. Mais mon petit frère, lui, il dit les dominos, et franchement, je trouve que c’est mieux. Et c’est plus simple à écrire. Donc dès qu’on a envie de rire, on ferme la bouche, ça fait bouger le ventre dans tous les sens, et c’est encore plus drôle. Le plus difficile, c’est de ne pas pouffer. Enfin exploser. Parce que sinon, l’air qu’on gardait bien fermé dans la bouche sort d’un coup avec un bruit de prout géant, et là, c’est la double croix assurée.

Un matin, je me suis retrouvée seule à ma table, Leïla était malade.
J’ai trouvé la journée longue, mais j’ai quand même rigolé un peu, quand Baptiste a dit que Madame Gascar était une île à côté de l’Afrique. La maîtresse, elle, n’a pas beaucoup d’humour. D’ailleurs, je me demande si elle a déjà ri une fois dans sa vie. Elle a dit :

— Mon petit Baptiste, tu me copieras dix fois : « À Madagascar, il y a des lémuriens mutins qui mangent des mangues molles. »

Et elle a esquissé un tout petit sourire, très mince, presque invisible. C’est le maximum qu’elle sait faire. Elle doit avoir un truc qui se bloque dans la mâchoire dès qu’elle commence à plisser les lèvres, parce que ça s’arrête toujours d’un coup, entre le sourire constipé et le rire pas très net.

Le lendemain, quand j’ai vu que Leïla était encore absente, j’ai demandé à maman si je pouvais aller la voir chez elle. Je voulais lui apporter ses devoirs, mais aussi la faire rire un peu, pour qu’elle guérisse plus vite. Maman a fait une drôle de tête et m’a dit qu’il valait mieux attendre quelques jours. J’ai pensé que Leïla avait peut-être une maladie contagieuse. Mais quand même, ça me chiffonnait de ne pas voir ma meilleure copine. Alors j’ai demandé encore une fois. Cette fois, maman s’est assise avec moi sur mon lit et a serré mes mains très fort. J’ai compris que quelque chose n’allait pas. Quelque chose de grave.

Maman m’a expliqué que Leïla allait devoir rester quelque temps à l’hôpital, à cause d’une maladie à laquelle je n’ai rien compris. Enfin, si, ce que j’ai compris, c’est que ma meilleure copine n’allait pas revenir à l’école avant un long moment, et qu’on ne se marrerait pas de si tôt comme des baleines à cause de trucs débiles.

J’ai quand même eu le droit d’aller voir Leïla une fois à l’hôpital. J’avais un peu peur avant de la revoir, mais finalement, j’ai trouvé qu’elle n’avait pas si mauvaise mine que ça. On a rigolé comme avant, même les médecins s’y sont mis pour nous raconter des blagues. Il y a même eu un moment où j’ai complètement oublié que j’étais à l’hôpital, et que ma meilleure copine était malade. Et puis au moment de partir, Leïla a sorti de sous les draps un doudou en forme d’éléphant et me l’a tendu en disant :

— Tiens, prends mon éléphant, comme ça, si tu veux qu’on se parle, même si je suis encore à l’hôpital, tu n’auras qu’à lui parler à lui, et tu verras, il te répondra, et ce sera un peu comme si c’était moi qui te répondais.

Leïla a fini par guérir. Ouf !
Il a fallu plusieurs mois, mais elle est revenue à l’école. Je vous raconte pas la tartine de leçons qu’elle a dû rattraper. C’était plus une tartine, c’était un méga super kebab XXL.
Maman m’a finalement dit le nom de la maladie que Leïla avait eue, un vrai nom barbare. Rien que de le prononcer, je vous jure, ça donne la fièvre. Il doit y avoir des maladies, comme ça, qu’on attrape rien qu’en essayant de prononcer correctement leur nom. ça pique la gorge, ça fait tousser, bafouiller, grimacer, éternuer. Stop !
Je vous l’écris quand même, mais je vous préviens, ce sera le seul truc sérieux dans cette histoire : la leucémie aiguë lymphoblastique. Autant dire que je l’ai rebaptisée la maladie du « lapin en plastique », c’est plus simple, et puis un lapin en plastique, pour ceux qui n’en ont jamais rencontré, c’est un peu une sorte de « bugs bunny » qui se prendrait pour un nain de jardin, alors c’est drôlement grave, faut le soigner tout de suite !

Depuis, avec Leïla, on a repris nos parties de rigolade, et quand on se dispute, je repense tout de suite à cette longue période où elle n’était pas là et tout de suite, on redevient copines.

Pour la vie.


Histoure Pour Dormir de Céline Santran
Illustration de Clémence Itssaga
via short-edition.com