Conte de Fée: Le pêcheur et le voyageur

Il y avait une fois un homme qui n’avait pour tout bien qu’une pauvre cabane sur le bord d’une petite rivière : il gagnait sa vie à pêcher du poisson ; mais comme il n’y en avait guère dans cette rivière, il ne gagnait pas grand-chose, et ne vivait presque que de pain et d’eau. Cependant il était content dans sa pauvreté, parce qu’il ne souhaitait rien que ce qu’il avait. Un jour, il lui prit fantaisie de voir la ville, et il résolut d’y aller le lendemain. Comme il pensait à faire ce voyage, il rencontra un voyageur qui lui demanda s’il y avait bien loin jusqu’à un village, pour trouver une maison où il pût coucher.

« Il y a douze milles, répondit le pêcheur, et il est bien tard ; si vous voulez passer la nuit dans ma cabane, je vous l’offre de bon cœur. »

Le voyageur accepta sa proposition, et le pêcheur, qui voulait le régaler, alluma du feu pour faire cuire quelques petits poissons. Pendant qu’il apprêtait le souper, il chantait, il riait et paraissait de fort bonne humeur.

« Que vous êtes heureux ! lui dit son hôte, de pouvoir vous divertir : je donnerais tout ce que je possède au monde pour être aussi gai que vous.

– Et qui vous en empêche ? dit le pêcheur, ma joie ne me coûte rien, et je n’ai jamais eu sujet d’être triste. Est-ce que vous avez quelque grand chagrin, qui ne vous permet pas de vous réjouir ?

– Hélas ! reprit le voyageur, tout le monde me croit le plus heureux des hommes. J’étais marchand, et je gagnais de grands biens, mais je n’avais pas un moment de repos. Je craignais toujours qu’on ne me fît banqueroute, que mes marchandises ne se gâtassent, que les vaisseaux que j’avais sur la mer ne fissent naufrage ; ainsi, j’ai quitté le commerce pour essayer d’être plus tranquille, et j’ai acheté une charge chez le roi. D’abord, j’ai eu le bonheur de plaire au prince, je suis devenu son favori, et je croyais que j’allais être content ; mais je connus bientôt que j’étais plus esclave du prince que son favori. Il fallait renoncer à tout moment à mes inclinations pour suivre les siennes. Il aimait la chasse et moi le repos ; cependant j’étais obligé de courir avec lui les bois toute la journée : je revenais au palais bien fatigué, et avec une grande envie de me coucher. Point du tout, la maîtresse du roi donnait un bal, un festin ; on me faisait l’honneur de m’en prier pour faire sa cour au roi : j’y allais en enrageant ; mais l’amitié du prince me consolait un peu. Il y a environ quinze jours qu’il s’est avisé de parler d’un air d’amitié à un des seigneurs de sa cour, il lui a donné deux commissions, et a dit qu’il le croyait un fort honnête homme. Dès ce moment, j’ai bien vu que j’étais perdu, et j’ai passé plusieurs nuits sans dormir.

– Mais, dit le pêcheur, en interrompant son hôte, est-ce que le roi vous faisait mauvais visage, et ne vous aimait plus ?

– Pardonnez-moi, répondit cet homme, le roi me faisait plus d’amitié qu’à l’ordinaire ; mais pensez donc qu’il ne m’aimait plus tout seul, et que tout le monde disait que ce seigneur allait devenir un second favori. Vous sentez bien que cela est insupportable, aussi ai-je manqué en mourir de chagrin. Je me retirai hier au soir dans ma chambre tout triste, et quand je fus seul, je me mis à pleurer. Tout d’un coup, je vis un grand homme, d’une physionomie fort agréable, qui me dit : “Azaël, j’ai pitié de ta misère, veux-tu devenir tranquille, renonce à l’amour des richesses et au désir des honneurs. – Hélas ! Seigneur, ai-je dit à cet homme, je le souhaiterais de tout mon cœur ; mais comment y réussir ? – Quitte la cour, m’a-t-il dit, et marche pendant deux jours par le premier chemin qui s’offrira à ta vue ; la folie d’un homme te prépare un spectacle capable de te guérir pour jamais de l’ambition. Quand tu auras marché pendant deux jours, reviens sur tes pas, et crois fermement qu’il ne tiendra qu’à toi de vivre gai et tranquille.” J’ai déjà marché un jour entier pour obéir à cet homme, et je marcherai encore demain : mais j’ai bien de la peine à espérer le repos qu’il m’a promis. »

Le pêcheur, ayant écouté cette histoire, ne pût s’empêcher d’admirer la folie de cet ambitieux, qui faisait dépendre son bonheur des regards et des paroles du prince.

« Je serai charmé de vous revoir, et d’apprendre votre guérison, dit-il au voyageur : achevez votre voyage, et dans deux jours revenez dans ma cabane ; je vais voyager aussi ; je n’ai jamais été à la ville, et je m’imagine que je me divertirai beaucoup de tout le tracas qu’il doit y avoir.

– Vous avez là une mauvaise pensée, dit le voyageur. Puisque vous êtes heureux à présent, pourquoi cherchez-vous à vous rendre misérable ? Votre cabane vous paraît suffisante aujourd’hui mais quand vous aurez vu les palais des grands, elle vous paraîtra bien petite et bien chétive. Vous êtes content de votre habit, parce qu’il vous couvre ; mais il vous fera mal au cœur, quand vous aurez examiné les superbes vêtements des riches.

– Monsieur, dit le pêcheur à son hôte, vous parlez comme un livre, servez-vous de ces belles raisons pour apprendre à ne vous pas fâcher quand on regarde les autres, ou qu’on leur parle. Le monde est plein de ces gens qui conseillent les autres, pendant qu’ils ne peuvent se gouverner eux-mêmes. »

Le voyageur ne répliqua rien, parce qu’il n’est pas honnête de contredire les gens dans leur maison, et le lendemain il continua son voyage, pendant que le pêcheur commençait le sien. Au bout de deux jours, le voyageur Azaël, qui n’avait rien rencontré d’extraordinaire, revint à la cabane. Il trouva le pêcheur assis devant sa porte, la tête appuyée dans sa main, et les yeux fixés contre terre.

« À quoi pensez-vous ? lui demanda Azaël.

– Je pense que je suis fort malheureux, répondit le pêcheur. Qu’est-ce que j’ai fait à Dieu pour m’avoir rendu si pauvre pendant qu’il y a une si grande quantité d’hommes si riches et si contents ? »

Dans le moment, cet homme qui avait commandé à Azaël de marcher pendant deux jours, et qui était un ange, parut.

« Pourquoi n’as-tu pas suivi les conseils d’Azaël ? dit-il au pêcheur. La vue des magnificences de la ville a fait naître chez toi l’avarice et l’ambition, elles en ont chassé la joie et la paix. Modère tes désirs, et tu retrouveras ces précieux avantages.

– Cela vous est bien aisé à dire, reprit le pêcheur ; mais cela ne m’est pas possible, et je sens que je serai toujours malheureux, à moins qu’il ne plaise à Dieu de changer ma situation.

– Ce serait pour ta perte, lui dit l’ange. Crois-moi, ne souhaite que ce que tu as.

– Vous avez beau parler, reprit le pêcheur, vous ne m’empêcherez pas de souhaiter une autre situation.

– Dieu exauce quelquefois les vœux de l’ambitieux, répondit l’ange ; mais c’est dans sa colère, et pour le punir.

– Et que vous importe, dit le pêcheur. S’il ne tenait qu’à souhaiter, je ne m’embarrasserais guère de vos menaces.

– Puisque tu veux te perdre, dit l’ange, j’y consens : tu peux souhaiter trois choses, Dieu te les accordera. »

Le pêcheur, transporté de joie, souhaita que sa cabane fût changée en un palais magnifique, et aussitôt son souhait fut accompli. Le pêcheur, après avoir admiré ce palais, souhaita que la petite rivière qui était devant sa porte, fût changée en une grande mer, et aussitôt son souhait fut accompli. Il lui en restait un troisième à faire ; il y rêva quelque temps, et ensuite il souhaita que la petite barque fût changée en un vaisseau superbe, chargé d’or et de diamants. Aussitôt qu’il vit le vaisseau, il y courut pour admirer les richesses dont il était devenu le maître ; mais à peine y fut-il entré qu’il s’éleva un grand orage. Le pêcheur voulut revenir au rivage et descendre à terre, mais il n’y avait pas moyen. Ce fut alors qu’il maudit son ambition : regrets inutiles, la mer l’engloutit avec toutes ses richesses, et l’ange dit à Azaël :

« Que cet exemple te rende sage. La fin de cet homme est presque toujours celle de l’ambitieux. La cour où tu vis présentement est une mer fameuse par les naufrages et les tempêtes ; pendant que tu le peux encore, gagne le rivage, tu le souhaiteras un jour sans pouvoir y parvenir. »

Azaël effrayé promit d’obéir à l’ange, et lui tint parole. Il quitta la cour, et vint demeurer à la campagne, où il se maria avec une fille qui avait plus de vertu que de beauté et de fortune. Au lieu de chercher à augmenter ses grandes richesses, il ne s’appliqua plus qu’à en jouir avec modération, et à en distribuer le superflu aux pauvres. Il se vit alors heureux et content, et il ne passa aucun jour sans remercier Dieu de l’avoir guéri de l’avarice et de l’ambition, qui avaient jusqu’alors empoisonné tout le bonheur de sa vie.

Conte de Fée: Fatal et Fortuné

Il y avait une fois une reine, qui eut deux petits garçons, beaux comme le jour. Une fée, qui était bonne amie de la reine, avait été priée d’être la marraine de ces princes, et de leur faire quelque don :

« Je doue l’aîné, dit-elle, de toutes sortes de malheurs jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, et je le nomme Fatal. »

À ces paroles, la reine jeta de grands cris, et conjura la fée de changer ce don.

« Vous ne savez pas ce que vous demandez, dit-elle à la reine ; s’il n’est pas malheureux, il sera méchant. »

La reine n’osa plus rien dire ; mais elle pria la fée de lui laisser choisir un don pour son second fils.

« Peut-être choisirez-vous tout de travers, répondit la fée ; mais n’importe, je veux bien lui accorder ce que vous me demanderez pour lui.

– Je souhaite, dit la reine, qu’il réussisse toujours dans tout ce qu’il voudra faire ; c’est le moyen de le rendre parfait.

– Vous pourriez vous tromper, dit la fée ; ainsi, je ne lui accorde ce don que jusqu’à vingt-cinq ans. »

On donna des nourrices aux deux petits princes, mais dès le troisième jour, la nourrice du prince aîné eut la fièvre ; on lui en donna une autre qui se cassa la jambe en tombant, une troisième perdit son lait, aussitôt que le prince Fatal commença à la téter ; et le bruit s’étant répandu que le prince portait malheur à ses nourrices, personne ne voulut plus le nourrir, ni s’approcher de lui. Ce pauvre enfant, qui avait faim, criait, et ne faisait pourtant pitié à personne. Une grosse paysanne, qui avait un grand nombre d’enfants, qu’elle avait beaucoup de peine à nourrir, dit qu’elle aurait soin de lui, si on voulait lui donner une grosse somme d’argent ; et comme le roi et la reine n’aimaient pas le prince Fatal, ils donnèrent à la nourrice ce qu’elle demandait, et lui dirent de le porter à son village.

Le second prince, qu’on avait nommé Fortuné, venait au contraire à merveille. Son papa et sa maman l’aimaient à la folie, et ne pensaient pas seulement à l’aîné. La méchante femme, à qui on l’avait donné, ne fut pas plutôt chez elle, qu’elle lui ôta les beaux langes dont il était enveloppé, pour les donner à un de ses fils, qui était de l’âge de Fatal ; et, ayant enveloppé le pauvre prince dans une mauvaise jupe, elle le porta dans un bois, où il y avait bien des bêtes sauvages, et le mit dans un trou, avec trois petits lions, pour qu’il fût mangé. Mais la mère de ces lions ne lui fit point de mal, et au contraire, elle lui donna à téter, ce qui le rendit si fort qu’il courait tout seul au bout de six mois. Cependant le fils de la nourrice, qu’elle faisait passer pour le prince, mourut, et le roi et la reine furent charmés d’en être débarrassés. Fatal resta dans le bois jusqu’à deux ans, et un seigneur de la cour, qui allait à la chasse, fut tout étonné de le trouver au milieu des bêtes. Il en eut pitié, l’emporta dans sa maison, et ayant appris qu’on cherchait un enfant pour tenir compagnie à Fortuné, il présenta Fatal à la reine. On donna un maître à Fortuné pour lui apprendre à lire ; mais on recommanda au maître de ne le point faire pleurer. Le jeune prince qui avait entendu cela, pleurait toutes les fois qu’il prenait son livre ; en sorte qu’à cinq ans, il ne connaissait pas les lettres, au lieu que Fatal lisait parfaitement et savait déjà écrire. Pour faire peur au prince, on commanda au maître de fouetter Fatal toutes les fois que Fortuné manquerait à son devoir ; ainsi, Fatal avait beau s’appliquer à être sage, cela ne l’empêchait pas d’être battu ; d’ailleurs, Fortuné était si volontaire et si méchant, qu’il maltraitait toujours son frère, qu’il ne connaissait pas. Si on lui donnait une pomme, un jouet, Fortuné le lui arrachait des mains ; il le faisait taire ; en un mot, c’était un petit martyr, dont personne n’avait pitié. Ils vécurent ainsi jusqu’à dix ans, et la reine était fort surprise de l’ignorance de son fils.

« La fée m’a trompée, disait-elle ; je croyais que mon fils serait le plus savant de tous les princes, puisque j’ai souhaité qu’il réussît dans tout ce qu’il voudrait entreprendre. »

Elle fut consulter la fée sur cela, qui lui dit :

« Madame, il fallait souhaiter à votre fils de la bonne volonté, plutôt que des talents ; il ne veut qu’être bien méchant, et il y réussit comme vous le voyez. »

Après avoir dit ces paroles à la reine, elle lui tourna le dos : cette pauvre princesse, fort affligée, retourna à son palais. Elle voulut gronder Fortuné, pour l’obliger à mieux faire ; mais, au lieu de lui promettre de se corriger, il dit que si on le chagrinait, il se laisserait mourir de faim. Alors la reine, tout effrayée, le prit sur ses genoux, le baisa, lui donna des bonbons, et lui dit qu’il n’étudierait pas de huit jours, s’il voulait bien manger comme à son ordinaire. Cependant le prince Fatal était un prodige de science et de douceur ; il s’était tellement accoutumé à être contredit, qu’il n’avait point de volonté, et ne s’attachait qu’à prévenir les caprices de Fortuné. Mais ce méchant enfant, qui enrageait de le voir plus habile que lui, ne pouvait le souffrir, et les gouverneurs, pour plaire à leur jeune maître, battaient à tous les moments Fatal. Enfin, ce méchant enfant dit à la reine qu’il ne voulait plus voir Fatal, et qu’il ne mangerait pas, qu’on ne l’eût chassé du palais. Voilà donc Fatal dans la rue, et comme on avait peur de déplaire au prince, personne ne voulut le recevoir. Il passa la nuit sous un arbre, mourant de froid, car c’était en hiver, et n’ayant pour son souper qu’un morceau de pain, qu’on lui avait donné par charité. Le lendemain matin, il dit en lui-même : « Je ne veux pas rester à rien faire, je travaillerai pour gagner ma vie jusqu’à ce que je sois assez grand pour aller à la guerre. Je me souviens d’avoir lu dans les histoires que de simples soldats sont devenus de grands capitaines ; peut-être aurai-je le même bonheur, si je suis honnête homme. Je n’ai ni père, ni mère ; mais Dieu est le père des orphelins ; il m’a donné une lionne pour nourrice, il ne m’abandonnera pas. » Après avoir dit cela, Fatal se leva, fit sa prière, car il ne manquait jamais à prier Dieu soir et matin ; et quand il priait, il avait les yeux baissés, les mains jointes, et il ne tournait pas la tête de côté et d’autre. Un paysan, qui passa, et qui vit Fatal qui priait Dieu de tout son cœur, dit en lui-même : « Je suis sûr que cet enfant sera un honnête garçon ; j’ai envie de le prendre pour garder mes moutons. Dieu me bénira à cause de lui. » Le paysan attendit que Fatal eût fini sa prière, et lui dit :

« Mon petit ami, voulez-vous venir garder mes moutons ? Je vous nourrirai, et j’aurai soin de vous.

– Je le veux bien, répondit Fatal, et je ferai tout mon possible pour vous bien servir. »

Ce paysan était un gros fermier, qui avait beaucoup de valets, qui le volaient fort souvent ; sa femme et ses enfants le volaient aussi. Quand ils virent Fatal, ils furent bien contents :

« C’est un enfant, disaient-ils, il fera tout ce que nous voudrons. »

Un jour, la femme lui dit :

« Mon ami, mon mari est un avare qui ne me donne jamais d’argent ; laisse-moi prendre un mouton, et tu diras que le loup l’a emporté.

– Madame, lui répondit Fatal, je voudrais de tout mon cœur vous rendre service, mais j’aimerais mieux mourir que de dire un mensonge et être un voleur.

– Tu n’es qu’un sot, lui dit cette femme ; personne ne saura que tu as fait cela.

– Dieu le saura, madame, répondit Fatal ; il voit tout ce que nous faisons, et punit les menteurs et ceux qui volent. »

Quand la fermière entendit ces paroles, elle se jeta sur lui, lui donna des soufflets, et lui arracha les cheveux. Fatal pleurait, et le fermier l’ayant entendu, demanda à sa femme pourquoi elle battait cet enfant.

« Vraiment, dit-elle, c’est un gourmand, je l’ai vu ce matin manger un pot de crème que je voulais porter au marché.

– Fi ! que cela est vilain d’être gourmand ! » dit le paysan.

Et tout de suite il appela un valet, et lui commanda de fouetter Fatal. Ce pauvre enfant avait beau dire qu’il n’avait pas mangé la crème, on croyait sa maîtresse plus que lui. Après cela, il sortit dans la campagne avec ses moutons, et la fermière lui dit :

« Eh bien ! voulez-vous à cette heure me donner un mouton ?

– J’en serais bien fâché, dit Fatal, vous pouvez faire tout ce que vous voudrez contre moi, mais vous ne m’obligerez pas à mentir. »

Cette méchante créature, pour se venger, engagea tous les autres domestiques pour faire du mal à Fatal. Il restait à la campagne le jour et la nuit, et au lieu de lui donner à manger, comme aux autres valets, elle ne lui envoyait que du pain et de l’eau ; et quand il revenait, elle l’accusait de tout le mal qui se faisait dans la maison. Il passa un an avec ce fermier ; et quoiqu’il couchât sur la terre, et qu’il fût si mal nourri, il devint si fort, qu’on croyait qu’il avait quinze ans, quoiqu’il n’en eût que treize ; d’ailleurs, il était devenu si patient, qu’il ne se chagrinait plus quand on le grondait mal à propos. Un jour qu’il était à la ferme, il entendit dire qu’un roi voisin avait une grande guerre. Il demanda congé à son maître, et fut à pied dans le royaume de ce prince, pour être soldat. Il s’engagea à un capitaine, qui était un grand seigneur ; mais il ressemblait à un porteur de chaise, tant il était brutal ; il jurait, il battait ses soldats, il leur volait la moitié de l’argent que le roi donnait pour les nourrir et les habiller ; et sous ce méchant capitaine, Fatal fut encore plus malheureux que chez le fermier. Il s’était engagé pour dix ans, et quoiqu’il vît déserter le plus grand nombre de ses camarades, il ne voulut jamais suivre leur exemple ; car il disait : « J’ai reçu de l’argent pour servir dix ans, je volerais le roi si je manquais à ma parole. »

Quoique le capitaine fût un méchant homme, et qu’il maltraitât Fatal, tout comme les autres, il ne pouvait s’empêcher de l’estimer, parce qu’il voyait qu’il faisait toujours son devoir. Il lui donnait de l’argent pour faire ses commissions, et Fatal avait la clef de sa chambre, quand il allait à la campagne, ou qu’il dînait chez ses amis. Ce capitaine n’aimait pas la lecture, mais il avait une grande bibliothèque, pour faire croire à ceux qui venaient chez lui qu’il était un homme d’esprit ; car dans ce pays-là, on pensait qu’un officier qui ne lisait pas l’histoire, ne serait jamais qu’un sot et qu’un ignorant. Quand Fatal avait fait son devoir de soldat, au lieu d’aller boire et jouer avec ses camarades, il s’enfermait dans la chambre du capitaine, et tâchait d’apprendre son métier, en lisant la vie des grands hommes, et il devint capable de commander une armée. Il y avait déjà sept ans qu’il était soldat, lorsqu’il fut à la guerre. Son capitaine prit six soldats avec lui, pour aller visiter un petit bois : et quand il fut dans ce petit bois, les soldats disaient tout bas : « Il faut tuer ce méchant homme, qui nous donne des coups de canne, et qui nous vole notre pain. »

Fatal leur dit qu’il ne fallait pas faire une si mauvaise action ; mais au lieu d’écouter, ils lui dirent qu’ils le tueraient avec le capitaine, et mirent tous les cinq l’épée à la main. Fatal se mit à côté de son capitaine, et se battit avec tant de valeur, qu’il tua lui seul quatre de ces soldats. Son capitaine, voyant qu’il lui devait la vie, lui demanda pardon de tout le mal qu’il lui avait fait ; et ayant conté au roi ce qui lui était arrivé, Fatal fut fait capitaine, et le roi lui fit une grosse pension. Oh dame ! les soldats n’auraient pas voulu tuer Fatal, car il les aimait comme ses enfants ; et, loin de leur voler ce qui leur appartenait, il leur donnait de son argent quand ils faisaient leur devoir. Il avait soin d’eux quand ils étaient blessés, et ne les reprenait jamais par mauvaise humeur. Cependant on donna une grande bataille, et celui qui commandait l’armée ayant été tué, tous les officiers et les soldats s’enfuirent ; mais Fatal cria tout haut qu’il aimait mieux mourir les armes à la main, que de fuir comme un lâche. Ses soldats lui crièrent qu’ils ne voulaient point l’abandonner, et leur bon exemple ayant fait honte aux autres, ils se rangèrent autour de Fatal, et combattirent si bien, qu’ils firent le fils du roi ennemi prisonnier. Le roi fut bien content, quand il sut qu’il avait gagné la bataille, et dit à Fatal qu’il le faisait général de toutes les armées. Il le présenta ensuite à la reine et à la princesse sa fille, qui lui donnèrent leurs mains à baiser. Quand Fatal vit la princesse, il resta immobile. Elle était si belle, qu’il en devint amoureux comme un fou, et ce fut alors qu’il fut bien malheureux : car il pensait qu’un homme comme lui n’était pas fait pour épouser une grande princesse. Il résolut donc de cacher soigneusement son amour, et tous les jours il souffrait les plus grands tourments ; mais ce fut bien pis, quand il apprit que Fortuné, ayant vu un portrait de la princesse, qui se nommait Gracieuse, en était devenu amoureux, et qu’il envoyait des ambassadeurs pour la demander en mariage. Fatal pensa mourir de chagrin ; mais la princesse Gracieuse, qui savait que Fortuné était un prince lâche et méchant, pria si fort le roi son père de ne la point forcer à l’épouser, qu’on répondit à l’ambassadeur que la princesse ne voulait point encore se marier. Fortuné, qui n’avait jamais été contredit, entra en fureur quand on lui eut rapporté la réponse de la princesse ; et son père, qui ne pouvait lui rien refuser, déclara la guerre au père de Gracieuse, qui ne s’en embarrassa pas beaucoup car il disait : « Tant que j’aurai Fatal à la tête de mon armée, je ne crains pas d’être battu. »

Il envoya donc chercher son général, et lui dit de se préparer à faire la guerre : mais Fatal, se jetant à ses pieds, lui dit qu’il était né dans le royaume du père de Fortuné, et qu’il ne pouvait pas combattre contre son roi. Le père de Gracieuse se mit fort en colère, et dit à Fatal qu’il le ferait mourir, s’il refusait de lui obéir ; et qu’au contraire, il lui donnerait sa fille en mariage, s’il remportait la victoire sur Fortuné. Le pauvre Fatal, qui aimait Gracieuse à la folie, fut bien tenté ; mais à la fin, il se résolut à faire son devoir, sans rien dire au roi ; il quitta la cour et abandonna toutes ses richesses. Cependant Fortuné se mit à la tête de son armée, pour aller faire la guerre ; mais au bout de quatre jours, il tomba malade de fatigue ; car il était fort délicat, n’ayant jamais voulu faire aucun exercice. Le chaud, le froid, tout le rendait malade. Cependant, l’ambassadeur, qui voulait faire sa cour à Fortuné, lui dit qu’il avait vu à la cour du père de Gracieuse, ce petit garçon qu’il avait chassé de son palais ; et qu’on disait que le père de Gracieuse lui avait promis sa fille. Fortuné, à cette nouvelle, se mit dans une grande colère, et aussitôt qu’il fut guéri, il partit pour détrôner le père de Gracieuse, et promit une grosse somme d’argent à celui qui lui amènerait Fatal. Fortuné remporta de grandes victoires, quoiqu’il ne combattît pas lui-même, car il avait peur d’être tué. Enfin, il assiégea la ville capitale de son ennemi, et résolut de faire donner l’assaut. La veille de ce jour, on lui amena Fatal, lié avec de grosses chaînes, car un grand nombre de personnes s’étaient mises en chemin pour le chercher. Fortuné, charmé de pouvoir se venger, résolut, avant de donner l’assaut, de faire couper la tête à Fatal, à la vue des ennemis. Ce jour-là même, il donna un grand festin à ses officiers, parce qu’il célébrait son jour de naissance, ayant justement vingt-cinq ans. Les soldats qui étaient dans la ville, ayant appris que Fatal était pris, et qu’on devait dans une heure lui couper la tête, résolurent de périr, ou de le sauver ; car ils se souvenaient du bien qu’il leur avait fait, pendant qu’il était leur général. Ils demandèrent donc permission au roi de sortir pour combattre, et cette fois, ils furent victorieux. Le don de Fortuné avait cessé ; et comme il voulait s’enfuir, il fut tué. Les soldats victorieux coururent ôter les chaînes à Fatal, et dans le même moment, on vit paraître en l’air deux chariots brillants de lumière. La fée était dans un de ces chariots, et le père et la mère de Fatal étaient dans l’autre, mais endormis. Ils ne s’éveillèrent qu’au moment où leurs chariots touchaient la terre, et furent bien étonnés de se voir au milieu d’une armée. La fée alors s’adressant à la reine, et lui présentant Fatal, lui dit :

« Madame, reconnaissez dans ce héros votre fils aîné ; les malheurs qu’il a éprouvés ont corrigé les défauts de son caractère, qui était violent et emporté. Fortuné, au contraire, qui était né avec de bonnes inclinations, a été absolument gâté par la flatterie, et Dieu n’a pas permis qu’il vécût plus longtemps, parce qu’il serait devenu plus méchant chaque jour. Il vient d’être tué ; mais, pour vous consoler de sa mort, apprenez qu’il était sur le point de détrôner son père, parce qu’il s’ennuyait de n’être pas roi. »

Le roi et la reine furent bien étonnés, et ils embrassèrent de bon cœur Fatal, dont ils avaient entendu parler fort avantageusement. La princesse Gracieuse et son père apprirent avec joie l’aventure de Fatal, qui épousa Gracieuse, avec laquelle il vécut fort longtemps, parfaitement heureux et fort vertueux.

Conte de Fée: Le prince Chéri

Il y avait une fois un roi, qui était si honnête homme, que ses sujets l’appelaient le Roi bon. Un jour qu’il était à la chasse, un petit lapin blanc, que les chiens allaient tuer, se jeta dans ses bras. Le roi caressa ce petit lapin, et dit :

« Puisqu’il s’est mis sous ma protection, je ne veux pas qu’on lui fasse du mal. »

Il porta ce petit lapin dans son palais, et il lui fit donner une jolie petite maison, et de bonnes herbes à manger. La nuit, quand il fut seul dans sa chambre, il vit paraître une belle dame : elle n’avait point d’habits d’or et d’argent ; mais sa robe était blanche comme la neige ; et au lieu de coiffure, elle avait une couronne de roses blanches sur sa tête. Le bon roi fut bien étonné de voir cette dame, car sa porte était fermée, et il ne savait pas comment elle était entrée. Elle lui dit :

« Je suis la fée Candide ; je passais dans le bois pendant que vous chassiez ; et j’ai voulu savoir si vous étiez bon, comme tout le monde le dit. Pour cela, j’ai pris la figure d’un petit lapin, et je me suis sauvée dans vos bras ; car je sais que ceux qui ont de la pitié pour les bêtes, en ont encore plus pour les hommes ; et si vous m’aviez refusé votre secours, j’aurais cru que vous étiez méchant. Je viens vous remercier du bien que vous m’avez fait, et vous assurer que je serai toujours de vos amies. Vous n’avez qu’à me demander tout ce que vous voudrez, je vous promets de vous l’accorder.

– Madame, dit le bon roi, puisque vous êtes une fée, vous devez savoir tout ce que je souhaite. Je n’ai qu’un fils, que j’aime beaucoup, et pour cela, on l’a nommé le prince Chéri : si vous avez quelque bonté pour moi, devenez la bonne amie de mon fils.

– De bon cœur, lui dit la fée ; je puis rendre votre fils le plus beau prince du monde, ou le plus riche, ou le plus puissant ; choisissez ce que vous voudrez pour lui.

– Je ne désire rien de tout cela pour mon fils, répondit le bon roi ; mais je vous serai bien obligé, si vous voulez le rendre le meilleur de tous les princes. Que lui servirait-il d’être beau, riche, d’avoir tous les royaumes du monde, s’il était méchant ? Vous savez bien qu’il serait malheureux, et qu’il n’y a que la vertu qui puisse le rendre content.

– Vous avez raison, lui dit Candide ; mais il n’est pas en mon pouvoir de rendre le prince Chéri honnête homme malgré lui : il faut qu’il travaille lui-même à devenir vertueux. Tout ce que je puis vous promettre, c’est de lui donner de bons conseils, de le reprendre de ses fautes, et de le punir, s’il ne veut pas se corriger et se punir lui-même. »

Le bon roi fut fort content de cette promesse, et il mourut peu de temps après. Le prince Chéri pleura beaucoup son père, car il l’aimait de tout son cœur, et il aurait donné tous ses royaumes, son or, et son argent, pour le sauver : mais cela n’était pas possible. Deux jours après la mort du bon roi, Chéri étant couché, Candide lui apparut.

« J’ai promis à votre père, lui dit-elle, d’être de vos amies, et pour tenir ma parole, je viens vous faire un présent. »

En même temps elle mit au doigt de Chéri une petite bague d’or, et lui dit :

« Gardez bien cette bague, elle est plus précieuse que les diamants ; toutes les fois que vous ferez une mauvaise action, elle vous piquera le doigt ; mais si, malgré sa piqûre, vous continuez cette mauvaise action, vous perdrez mon amitié, et je deviendrai votre ennemie. »

En finissant ces paroles, Candide disparut, et laissa Chéri fort étonné. Il fut quelque temps si sage, que la bague ne le piquait point du tout ; et cela le rendait si content, qu’on ajouta au nom de Chéri qu’il portait, celui d’Heureux. Quelque temps après, il fut à la chasse, et il ne prit rien, ce qui le mit de mauvaise humeur : il lui sembla alors que sa bague lui pressait un peu le doigt ; mais comme elle ne le piquait pas, il n’y fit pas beaucoup attention. En rentrant dans sa chambre, sa petite chienne Bibi vint à lui en sautant pour le caresser, mais il lui dit :

« Retire-toi ; je ne suis plus d’humeur de recevoir tes caresses. »

La pauvre petite chienne, qui ne l’entendait pas, le tirait par son habit pour l’obliger à la regarder au moins. Cela impatienta Chéri, qui lui donna un grand coup de pied. Dans le moment la bague le piqua, comme si c’eût été une épingle : il fut bien étonné, et s’assit tout honteux dans un coin de sa chambre. Il disait en lui-même : « Je crois que la fée se moque de moi ; quel grand mal ai-je fait pour donner un coup de pied à un animal qui m’importune ? À quoi me sert d’être maître d’un grand empire, puisque je n’ai pas la liberté de battre mon chien ?

– Je ne me moque pas de vous, dit une voix qui répondait à la pensée de Chéri, vous avez fait trois fautes, au lieu d’une. Vous avez été de mauvaise humeur, parce que vous n’aimez pas à être contredit, et que vous croyez que les bêtes et les hommes sont faits pour obéir. Vous vous êtes mis en colère, ce qui est fort mal ; et puis, vous avez été cruel à un pauvre animal qui ne méritait pas d’être maltraité. Je sais que vous êtes beaucoup au-dessus d’un chien ; mais si c’était une chose raisonnable et permise, que les grands pussent maltraiter tout ce qui est au-dessous d’eux, je pourrais à ce moment vous battre, vous tuer, puisqu’une fée est plus qu’un homme. L’avantage d’être maître d’un grand empire ne consiste pas à pouvoir faire le mal qu’on veut, mais tout le bien qu’on peut. »

Chéri avoua sa faute, et promit de se corriger mais il ne tint pas sa parole. Il avait été élevé par une sotte nourrice qui l’avait gâté quand il était petit. S’il voulait avoir une chose, il n’avait qu’à pleurer, se dépiter, frapper du pied : cette femme lui donnait tout ce qu’il demandait, et cela l’avait rendu opiniâtre. Elle lui disait aussi, depuis le matin jusqu’au soir, qu’il serait roi un jour, et que les rois étaient fort heureux, parce que tous les hommes devaient leur obéir, les respecter, et qu’on ne pouvait pas les empêcher de faire ce qu’ils voulaient. Quand Chéri avait été grand garçon, et raisonnable, il avait bien connu qu’il n’y avait rien de si vilain que d’être fier, orgueilleux, opiniâtre. Il avait fait quelques efforts pour se corriger ; mais il avait pris la mauvaise habitude de tous ces défauts ; et une mauvaise habitude est bien difficile à détruire. Ce n’est pas qu’il eût naturellement le cœur méchant. Il pleurait de dépit quand il avait fait une faute, et il disait : « Je suis bien malheureux d’avoir à combattre tous les jours contre ma colère et mon orgueil : si on m’avait corrigé quand j’étais jeune, je n’aurais pas tant de peine aujourd’hui. » Sa bague le piquait bien souvent ; quelquefois il s’arrêtait tout court ; d’autres fois, il continuait, et ce qu’il y avait de singulier, c’est qu’elle ne le piquait qu’un peu pour une légère faute ; mais quand il était méchant, le sang sortait de son doigt. À la fin cela l’impatienta, et voulant être mauvais tout à son aise, il jeta sa bague. Il se crut le plus heureux de tous les hommes, quand il se fut débarrassé de ses piqûres. Il s’abandonna à toutes les sottises qui lui venaient à l’esprit, en sorte qu’il devint très méchant, et que personne ne pouvait plus le souffrir.

Un jour que Chéri était à la promenade, il vit une fille qui était si belle qu’il résolut de l’épouser. Elle se nommait Zélie, et elle était aussi sage que belle. Chéri crut que Zélie se croirait fort heureuse de devenir une grande reine ; mais cette fille lui dit avec beaucoup de liberté :

« Sire, je ne suis qu’une bergère, je n’ai point de fortune ; mais, malgré cela, je ne vous épouserai jamais.

– Est-ce que je vous déplais ? lui demanda Chéri, un peu ému.

– Non, mon prince, lui répondit Zélie. Je vous trouve tel que vous êtes, c’est-à-dire fort beau, mais que me serviraient votre beauté, vos richesses, les beaux habits, les carrosses magnifiques que vous me donneriez, si les mauvaises actions, que je vous verrais faire chaque jour, me forçaient à vous mépriser et à vous haïr ? »

Chéri se mit fort en colère contre Zélie, et commanda à ses officiers de la conduire de force dans son palais. Il fut occupé toute la journée du mépris que cette fille lui avait montré ; mais comme il l’aimait, il ne pouvait se résoudre à la maltraiter. Parmi les favoris de Chéri, il y avait son frère de lait, auquel il avait donné toute sa confiance : cet homme, qui avait les inclinations aussi basses que sa naissance, flattait les passions de son maître, et lui donnait de fort mauvais conseils. Comme il vit Chéri fort triste, il lui demanda le sujet de son chagrin : le prince lui ayant répondu qu’il ne pouvait souffrir le mépris de Zélie, et qu’il était résolu de se corriger de ses défauts, puisqu’il fallait être vertueux pour lui plaire, ce méchant homme lui dit :

« Vous êtes bien bon, de vouloir vous gêner pour une petite fille ; si j’étais à votre place, ajouta-t-il, je la forcerais bien à m’obéir. Souvenez-vous que vous êtes roi, et qu’il serait honteux de vous soumettre aux volontés d’une bergère, qui serait trop heureuse d’être reçue parmi vos esclaves. Faites-la jeûner au pain et à l’eau ; mettez-la dans une prison, et si elle continue à ne vouloir pas vous épouser, faites-la mourir dans les tourments, pour apprendre aux autres à céder à vos volontés. Vous serez déshonoré si l’on sait qu’une simple fille vous résiste ; et tous vos sujets oublieront qu’ils ne sont au monde que pour vous servir.

– Mais, dit Chéri, ne serai-je pas déshonoré, si je fais mourir une innocente ? Car, enfin, Zélie n’est coupable d’aucun crime.

– On n’est point innocent quand on refuse d’exécuter vos volontés, reprit le confident ; mais je suppose que vous commettiez une injustice, il vaut bien mieux qu’on vous en accuse, que d’apprendre qu’il est quelquefois permis de vous manquer de respect, et de vous contredire. »

Le courtisan prenait Chéri par son faible ; et la crainte de voir diminuer son autorité fit tant d’impression sur le roi, qu’il étouffa le bon mouvement qui lui avait donné envie de se corriger. Il résolut d’aller le soir même dans la chambre de la bergère, et de la maltraiter, si elle continuait à refuser de l’épouser. Le frère de lait de Chéri, qui craignait encore quelque bon mouvement, rassembla trois jeunes seigneurs, aussi méchants que lui, pour faire la débauche avec le roi. Ils soupèrent ensemble, et ils eurent soin d’achever de troubler la raison de ce pauvre prince en le faisant boire beaucoup. Pendant le souper, ils excitèrent sa colère contre Zélie, et lui firent tant de honte de la faiblesse qu’il avait eue pour elle, qu’il se leva comme un furieux, en jurant qu’il allait la faire obéir, ou qu’il la ferait vendre le lendemain comme une esclave.

Chéri étant entré dans la chambre où était cette fille, fut bien surpris de ne la pas trouver ; car il avait la clef dans sa poche. Il était dans une colère épouvantable, et jurait de se venger sur tous ceux qu’il soupçonnerait d’avoir aidé Zélie à s’échapper. Ses confidents, l’entendant parler ainsi, résolurent de profiter de sa colère, pour perdre un seigneur, qui avait été gouverneur de Chéri. Cet honnête homme avait pris quelquefois la liberté d’avertir le roi de ses défauts, car il l’aimait comme si c’eût été son fils. D’abord Chéri le remerciait ; ensuite il s’impatienta d’être contredit, et puis il pensa que c’était par esprit de contradiction que son gouverneur lui trouvait des défauts, pendant que tout le monde lui donnait des louanges. Il lui commanda donc de se retirer de la cour ; mais, malgré cet ordre, il disait de temps en temps que c’était un honnête homme, qu’il ne l’aimait plus, mais qu’il l’estimait, malgré lui-même. Les confidents craignaient toujours qu’il ne prît fantaisie au roi de rappeler son gouverneur, et ils crurent avoir trouvé une occasion favorable pour se débarrasser de lui. Ils firent entendre au roi que Suliman (c’était le nom de ce digne homme) s’était vanté de rendre la liberté à Zélie : trois hommes corrompus par des présents dirent qu’ils avaient ouï tenir ce discours à Suliman ; et le prince, transporté de colère, commanda à son frère de lait d’envoyer des soldats pour lui amener son gouverneur, enchaîné comme un criminel. Après avoir donné ces ordres, Chéri se retira dans sa chambre : mais, à peine fut-il entré, que la terre trembla ; il se fit un grand coup de tonnerre, et Candide parut à ses yeux.

« J’avais promis à votre père, lui dit-elle d’un ton sévère, de vous donner des conseils, et de vous punir, si vous refusiez de les suivre ; vous les avez méprisés, ces conseils : vous n’avez conservé que la figure d’homme, et vos crimes vous ont changé en un monstre, l’horreur du ciel et de la terre. Il est temps que j’achève de satisfaire ma promesse, en vous punissant. Je vous condamne à devenir semblable aux bêtes, dont vous avez pris les inclinations. Vous vous êtes rendu semblable au lion, par la colère ; au loup, par la gourmandise ; au serpent, en déchirant celui qui avait été votre second père ; au taureau, par votre brutalité. Portez dans votre nouvelle figure le caractère de tous ces animaux. »

À peine la fée avait-elle achevé ces paroles, que Chéri se vit avec horreur tel qu’elle l’avait souhaité. Il avait la tête d’un lion, les cornes d’un taureau, les pieds d’un loup, et la queue d’une vipère. En même temps, il se trouva dans une grande forêt, sur le bord d’une fontaine, où il vit son horrible figure, et il entendit une voix qui lui dit :

« Regarde attentivement l’état où tu t’es réduit par tes crimes. Ton âme est devenue mille fois plus affreuse que ton corps. »

Chéri reconnut la voix de Candide et, dans sa fureur, il se retourna, pour s’élancer sur elle, et la dévorer, s’il eût été possible ; mais il ne vit personne, et la même voix lui dit :

« Je me moque de ta faiblesse et de ta rage. Je vais confondre ton orgueil, en te mettant sous la puissance de tes propres sujets. »

Chéri crut qu’en s’éloignant de cette fontaine, il trouverait du remède à ses maux, puisqu’il n’aurait point devant ses yeux sa laideur et sa difformité ; il s’avançait donc dans le bois ; mais à peine y eut-il fait quelques pas, qu’il tomba dans un trou, qu’on avait fait pour prendre les ours ; en même temps, des chasseurs, qui étaient cachés sur des arbres, descendirent, et, l’ayant enchaîné, le conduisirent dans la ville capitale de son royaume. Pendant le chemin, au lieu de reconnaître qu’il s’était attiré ce châtiment par sa faute, il maudissait la fée, il mordait ses chaînes, et s’abandonnait à la rage. Lorsqu’il approcha de la ville, où on le conduisait, il vit de grandes réjouissances ; et les chasseurs ayant demandé ce qui était arrivé de nouveau, on leur dit que le prince Chéri, qui ne se plaisait qu’à tourmenter son peuple, avait été écrasé dans sa chambre par un coup de tonnerre ; car on le croyait ainsi. « Les dieux, ajouta-t-on, n’ont pu supporter l’excès de ses méchancetés, ils en ont délivré la terre. Quatre seigneurs, complices de ses crimes, croyaient en profiter et partager son empire entre eux : mais le peuple, qui savait que c’étaient leurs mauvais conseils qui avaient gâté le roi, les a mis en pièces, et a été offrir la couronne à Suliman, que le méchant Chéri voulait faire mourir. Ce digne seigneur vient d’être couronné, et nous célébrons ce jour comme celui de la délivrance du royaume ; car il est vertueux, et va ramener parmi nous la paix et l’abondance. » Chéri soupirait de rage en écoutant ce discours ; mais ce fut bien pis, lorsqu’il arriva dans la grande place, qui était devant son palais. Il vit Suliman sur un trône superbe, et tout le peuple qui lui souhaitait une longue vie, pour réparer tous les maux qu’avait faits son prédécesseur. Suliman fit signe de la main pour demander silence, et il dit au peuple :

« J’ai accepté la couronne que vous m’avez offerte, mais c’est pour la conserver au prince Chéri : il n’est point mort, comme vous le croyez, une fée me l’a révélé, et peut-être qu’un jour vous le reverrez vertueux, comme il était dans ses premières années. Hélas ! continua-t-il, en versant des larmes, les flatteurs l’avaient séduit. Je connaissais son cœur, il était fait pour la vertu ; et sans les discours empoisonnés de ceux qui l’approchaient, il eût été votre père à tous. Détestez ses vices ; mais plaignez-le, et prions tous ensemble les dieux qu’ils nous le rendent : pour moi, je m’estimerais trop heureux d’arroser ce trône de mon sang, si je pouvais l’y voir remonter avec des dispositions propres à le lui faire remplir dignement. »

Les paroles de Suliman allèrent jusqu’au cœur de Chéri. Il connut alors combien l’attachement et la fidélité de cet homme avaient été sincères, et se reprocha ses crimes pour la première fois. À peine eut-il écouté ce bon mouvement, qu’il sentit calmer la rage dont il était animé : il réfléchit sur tous les crimes de sa vie, et trouva qu’il n’était pas puni aussi rigoureusement qu’il l’avait mérité. Il cessa donc de se débattre dans la cage de fer où il était enchaîné, et devint doux comme un mouton. On le conduisit dans une grande maison, où l’on gardait tous les monstres et les bêtes féroces, et on l’attacha avec les autres.

Chéri, alors, prit la résolution de commencer à réparer ses fautes, en se montrant bien obéissant à l’homme qui le gardait. Cet homme était un brutal, et quoique le monstre fût fort doux, quand il était de mauvaise humeur, il le battait sans rime ni raison. Un jour que cet homme s’était endormi, un tigre, qui avait rompu sa chaîne, se jeta sur lui pour le dévorer : d’abord Chéri sentit un mouvement de joie, de voir qu’il allait être délivré de son persécuteur ; mais aussitôt il condamna ce mouvement, et souhaita d’être libre.

« Je rendrais, dit-il, le bien pour le mal, en sauvant la vie de ce malheureux. »

À peine eut-il formé ce souhait qu’il vit sa cage de fer ouverte : il s’élança aux côtés de cet homme, qui s’était réveillé, et qui se défendait contre le tigre. Le gardien se crut perdu, lorsqu’il vit le monstre, mais sa crainte fut bientôt changée en joie : ce monstre bienfaisant se jeta sur le tigre, l’étrangla, et se coucha ensuite aux pieds de celui qu’il venait de sauver. Cet homme, pénétré de reconnaissance, voulut se baisser pour caresser le monstre, qui lui avait rendu un si grand service, mais il entendit une voix qui disait : « Une bonne action ne demeure point sans récompense » ; et en même temps il ne vit plus qu’un joli chien à ses pieds. Chéri, charmé de sa métamorphose, fit mille caresses à son gardien, qui le prit entre ses bras, et le porta au roi, auquel il raconta cette merveille. La reine voulut avoir le chien, et Chéri se fût trouvé heureux dans sa nouvelle condition, s’il eût pu oublier qu’il était homme et roi. La reine l’accablait de caresses ; mais dans la peur qu’elle avait qu’il ne devînt plus grand qu’il n’était, elle consulta ses médecins, qui lui dirent qu’il ne fallait le nourrir que de pain, et ne lui en donner qu’une certaine quantité. Le pauvre Chéri mourait de faim la moitié de la journée ; mais il fallait prendre patience.

Un jour, qu’on venait de lui donner son petit pain pour déjeuner, il lui prit fantaisie d’aller le manger dans le jardin du palais ; il le prit dans sa gueule et marcha vers un canal qu’il connaissait, et qui était un peu éloigné ; mais il ne trouva plus ce canal, et vit à la place une grande maison, dont les dehors brillaient d’or et de pierreries. Il y voyait entrer une grande quantité d’hommes et de femmes, magnifiquement habillés ; on chantait, on dansait dans cette maison, on y faisait bonne chère, mais tous ceux qui en sortaient étaient pâles, maigres, couverts de plaies, et presque tous nus ; car leurs habits étaient déchirés par lambeaux. Quelques-uns tombaient morts en sortant, sans avoir la force de se traîner plus loin ; d’autres s’éloignaient avec beaucoup de peine ; d’autres restaient couchés contre terre, mourant de faim ; ils demandaient un morceau de pain à ceux qui entraient dans cette maison ; mais ils ne les regardaient pas seulement. Chéri s’approcha d’une jeune fille, qui tâchait d’arracher des herbes pour les manger ; touché de compassion, le prince dit en lui-même : « J’ai bon appétit, mais je ne mourrai pas de faim jusqu’au temps de mon dîner ; si je sacrifiais mon déjeuner à cette pauvre créature, peut-être lui sauverais-je la vie ». Il résolut de suivre ce bon mouvement, et mit son pain dans la main de cette fille, qui le porta à sa bouche avec avidité. Elle parut bientôt entièrement remise, et Chéri, ravi de joie de l’avoir secourue si à propos, pensait à retourner au palais, lorsqu’il entendit de grands cris ; c’était Zélie entre les mains de quatre hommes, qui l’entraînaient vers cette belle maison, où ils la forcèrent d’entrer. Chéri regretta alors sa figure de monstre, qui lui aurait donné les moyens de secourir Zélie ; mais, faible chien, il ne put qu’aboyer contre ses ravisseurs, et s’efforça de les suivre. On le chassa à coups de pied, et il résolut de ne point quitter ce lieu, pour savoir ce que deviendrait Zélie. Il se reprochait les malheurs de cette belle fille. Hélas ! disait-il en lui-même, je suis irrité contre ceux qui l’enlèvent ; n’ai-je pas commis le même crime ? Et si la justice des dieux n’avait prévenu mon attentat, ne l’aurais-je pas traitée avec autant d’indignité ?

Les réflexions de Chéri furent interrompues par un bruit qui se faisait au-dessus de sa tête. Il vit qu’on ouvrait une fenêtre, et sa joie fut extrême lorsqu’il aperçut Zélie, qui jetait par cette fenêtre un plat plein de viandes si bien apprêtées, qu’elles donnaient appétit à voir. On referma la fenêtre aussitôt, et Chéri, qui n’avait pas mangé de toute la journée, crut qu’il devait profiter de l’occasion. Il allait donc manger de ces viandes, lorsque la jeune fille, à laquelle il avait donné son pain, jeta un cri, et l’ayant pris dans ses bras :

« Pauvre petit animal, lui dit-elle, ne touche point à ces viandes, cette maison est le palais de la volupté, tout ce qui en sort est empoisonné. »

En même temps, Chéri entendit une voix qui disait : « Tu vois qu’une bonne action ne demeure point sans récompense » ; et aussitôt il fut changé en un beau petit pigeon blanc. Il se souvint que cette couleur était celle de Candide, et commença à espérer qu’elle pourrait enfin lui rendre ses bonnes grâces. Il voulut d’abord s’approcher de Zélie, et s’étant élevé en l’air, il vola tout autour de la maison, et vit avec joie qu’il y avait une fenêtre ouverte : mais il eut beau parcourir toute la maison, il n’y trouva point Zélie, et désespéré de sa perte, il résolut de ne point s’arrêter, qu’il ne l’eût rencontrée. Il vola pendant plusieurs jours, et étant entré dans un désert, il vit une caverne, de laquelle il s’approcha : quelle fut sa joie ! Zélie y était assise à côté d’un vénérable ermite, et prenait avec lui un frugal repas. Chéri, transporté, vola sur l’épaule de cette charmante bergère, et exprimait, par ses caresses, le plaisir qu’il avait de la voir. Zélie, charmée de la douceur de ce petit animal, le flattait doucement avec la main ; et quoiqu’elle crût qu’il ne pouvait l’entendre, elle lui dit qu’elle acceptait le don qu’il lui faisait de lui-même, et qu’elle l’aimerait toujours.

« Qu’avez-vous fait, Zélie ? lui dit l’ermite, vous venez d’engager votre foi.

– Oui, charmante bergère, lui dit Chéri, qui reprit à ce moment sa forme naturelle, la fin de ma métamorphose était attachée au consentement que vous donneriez à notre union. Vous m’avez promis de m’aimer toujours, confirmez mon bonheur, ou je vais conjurer la fée Candide, ma protectrice, de me rendre la figure sous laquelle j’ai eu le bonheur de vous plaire.

– Vous n’avez point à craindre son inconstance, lui dit Candide, qui, quittant la forme de l’ermite sous laquelle elle s’était cachée, parut à leurs yeux telle qu’elle était en effet. Zélie vous aima aussitôt qu’elle vous vit ; mais vos vices la contraignirent à vous cacher le penchant que vous lui aviez inspiré. Le changement de votre cœur lui donne la liberté de se livrer à toute sa tendresse. Vous allez vivre heureux, puisque votre union sera fondée sur la vertu. »

Chéri et Zélie s’étaient jetés aux pieds de Candide. Le prince ne pouvait se lasser de la remercier de ses bontés, et Zélie, enchantée d’apprendre que le prince détestait les égarements, lui confirmait l’aveu de sa tendresse.

« Levez-vous, mes enfants, leur dit la fée, je vais vous transporter dans votre palais, pour rendre à Chéri une couronne, de laquelle ses vices l’avaient rendu indigne. »

À peine eut-elle cessé de parler qu’ils se trouvèrent dans la chambre de Suliman, qui, charmé de revoir son cher maître devenu vertueux, lui abandonna le trône et resta le plus fidèle de ses sujets. Chéri régna longtemps avec Zélie, et on dit qu’il s’appliqua tellement à ses devoirs que la bague qu’il avait reprise ne le piqua pas une seule fois jusqu’au sang.

Conte de Fée: La veuve et ses deux filles

Il y avait une veuve, assez bonne femme, qui avait deux filles, toutes deux fort aimables ; l’aînée se nommait Blanche, la seconde Vermeille. On leur avait donné ces noms, parce qu’elles avaient, l’une le plus beau teint du monde, et la seconde des joues et des lèvres vermeilles comme du corail. Un jour la bonne femme, étant près de sa porte, à filer, vit une pauvre vieille, qui avait bien de la peine à se traîner avec son bâton.

« Vous êtes bien fatiguée, dit la bonne femme à la vieille. Asseyez-vous un moment pour vous reposer » ; et aussitôt, elle dit à ses filles de donner une chaise à cette femme. Elles se levèrent toutes les deux ; mais Vermeille courut plus fort que sa sœur, et apporta la chaise. « Voulez-vous boire un coup ? dit la bonne femme à la vieille.

– De tout mon cœur, répondit-elle ; il me semble même que je mangerais bien un morceau, si vous pouviez me donner quelque chose pour me ragoûter.

– Je vous donnerai tout ce qui est en mon pouvoir, dit la bonne femme ; mais, comme je suis pauvre, ce ne sera pas grand-chose. »

En même temps, elle dit à ses filles de servir la bonne vieille, qui se mit à table ; et la bonne femme commanda à l’aînée d’aller cueillir quelques prunes qu’elle avait plantées elle-même et qu’elle aimait beaucoup. Blanche, au lieu d’obéir de bonne grâce à sa mère, murmura contre cet ordre, et dit en elle-même : « Ce n’est pas pour cette vieille gourmande que j’ai eu tant de soin de mon prunier. » Elle n’osa pourtant pas refuser quelques prunes, mais elle les donna de mauvaise grâce et à contrecœur.

« Et vous, Vermeille, dit la bonne femme à la seconde de ses filles, vous n’avez pas de fruit à donner à cette bonne dame, car vos raisins ne sont pas mûrs.

– Il est vrai, dit Vermeille, mais j’entends ma poule qui chante, elle vient de pondre un œuf, et si madame veut l’avaler tout chaud, je le lui offre de tout mon cœur. »

En même temps, sans attendre la réponse de la vieille, elle courut chercher son œuf ; mais dans le moment qu’elle le présentait à cette femme, elle disparut, et l’on vit à sa place une belle dame, qui dit à la mère :

« Je vais récompenser vos deux filles selon leur mérite. L’aînée deviendra une grande reine, et la seconde une fermière. » Et en même temps, ayant frappé la maison de son bâton, elle disparut, et l’on vit à la place une jolie ferme. « Voilà votre partage, dit-elle à Vermeille. Je sais que je vous donne à chacune ce que vous aimez le mieux. »

La fée s’éloigna en disant ces paroles ; et la mère, aussi bien que les deux filles, restèrent fort étonnées. Elles entrèrent dans la ferme, et furent charmées de la propreté des meubles. Les chaises n’étaient que de bois ; mais elles étaient si propres, qu’on s’y voyait comme dans un miroir. Les lits étaient de toile, blanche comme la neige. Il y avait dans les étables vingt moutons, autant de brebis, quatre bœufs, quatre vaches ; et dans la cour, toutes sortes d’animaux, comme des poules, des canards, des pigeons et autres. Il y avait aussi un joli jardin, rempli de fleurs et de fruits. Blanche voyait sans jalousie le don qu’on avait fait à sa sœur, et elle n’était occupée que du plaisir qu’elle aurait d’être reine. Tout d’un coup, elle entendit passer des chasseurs, et, étant allée sur la porte pour les voir, elle parut si belle aux yeux du roi, qu’il résolut de l’épouser. Blanche, étant devenue reine, dit à sa sœur Vermeille :

« Je ne veux pas que vous soyez fermière ; venez avec moi, ma sœur, je vous ferai épouser un grand seigneur.

– Je vous suis bien obligée, ma sœur, répondit Vermeille ; je suis accoutumée à la campagne, et je veux y rester. »

La reine Blanche partit donc, et elle était si contente qu’elle passa plusieurs nuits sans dormir, de joie. Les premiers mois, elle fut si occupée de ses beaux habits, des bals, des comédies, qu’elle ne pensait à autre chose. Mais bientôt elle s’accoutuma à tout cela, et rien ne la divertissait plus ; au contraire, elle eut de grands chagrins. Toutes les dames de la cour lui rendaient de grands respects, quand elles étaient devant elle ; mais elle savait qu’elles ne l’aimaient pas, et qu’elles disaient : « Voyez cette petite paysanne, comme elle fait la grande dame ; le roi a le cœur bien bas, d’avoir pris telle femme ». Ce discours fit faire des réflexions au roi. Il pensa qu’il avait eu tort d’épouser Blanche ; et comme son amour pour elle était passé, il eut un grand nombre de maîtresses. Quand on vit que le roi n’aimait plus sa femme, on commença à ne plus lui rendre aucun devoir. Elle était très malheureuse, car elle n’avait pas une seule bonne amie, à qui elle pût conter ses chagrins. Elle voyait que c’était la mode, à la cour, de trahir ses amis par intérêt ; de faire bonne mine à ceux que l’on haïssait, et de mentir à tout moment. Il fallait être sérieuse, parce qu’on lui disait qu’une reine doit avoir un air grave et majestueux. Elle eut plusieurs enfants ; et pendant tout ce temps, elle avait un médecin auprès d’elle, qui examinait tout ce qu’elle mangeait, et lui ôtait toutes les choses qu’elle aimait. On ne mettait point de sel dans ses bouillons ; on lui défendait de se promener, quand elle en avait envie ; en un mot, elle était contredite depuis le matin jusqu’au soir. On donna des gouvernantes à ses enfants, qui les élevaient tout de travers, sans qu’elle eût la liberté d’y trouver à redire. La pauvre Blanche se mourait de chagrin, et elle devint si maigre, qu’elle faisait pitié à tout le monde. Elle n’avait pas vu sa sœur, depuis trois ans qu’elle était reine, parce qu’elle pensait qu’une personne de son rang serait déshonorée d’aller rendre visite à une fermière ; mais, se voyant accablée de mélancolie, elle résolut d’aller passer quelques jours à la campagne, pour se désennuyer. Elle en demanda la permission au roi, qui la lui accorda de bon cœur, parce qu’il pensait qu’il serait débarrassé d’elle pendant quelque temps. Elle arriva sur le soir à la ferme de Vermeille, et elle vit de loin, devant la porte, une troupe de bergers et de bergères, qui dansaient, et se divertissaient de tout leur cœur.

« Hélas ! dit la reine en soupirant, où est le temps que je me divertissais comme ces pauvres gens ? Personne n’y trouvait à redire. »

D’abord qu’elle parut, sa sœur accourut pour l’embrasser. Elle avait un air si content, elle était si fort engraissée, que la reine ne put s’empêcher de pleurer en la regardant. Vermeille avait épousé un jeune paysan, qui n’avait pas de fortune, mais il se souvenait toujours que sa femme lui avait donné tout ce qu’il avait, et il cherchait par ses manières complaisantes à lui en marquer sa reconnaissance. Vermeille n’avait pas beaucoup de domestiques, mais ils l’aimaient, comme s’ils eussent été ses enfants, parce qu’elles les traitaient bien. Tous ses voisins l’aimaient aussi, et chacun s’empressait à lui en donner des preuves. Elle n’avait pas beaucoup d’argent, mais elle n’en avait pas besoin ; car elle recueillait dans ses terres, du blé, du vin, et de l’huile. Ses troupeaux lui fournissaient du lait, dont elle faisait du beurre et du fromage. Elle filait la laine de ses moutons pour se faire des habits, aussi bien qu’à son mari, et à deux enfants qu’elle avait. Ils se portaient à merveille, et le soir, quand le temps du travail était passé, ils se divertissaient à toutes sortes de jeux.

« Hélas ! s’écria la reine, la fée m’a fait un mauvais présent, en me donnant une couronne. On ne trouve point la joie dans les palais magnifiques, mais dans les occupations innocentes de la campagne. »

À peine eut-elle dit ces paroles, que la fée parut.

« Je n’ai pas prétendu vous récompenser, en vous faisant reine, lui dit la fée, mais vous punir, parce que vous m’aviez donné vos prunes à contrecœur. Pour être heureux, il faut comme votre sœur, ne posséder que les choses nécessaires, et n’en point souhaiter davantage.

– Ah ! madame, s’écria Blanche, vous vous êtes assez vengée ; finissez mon malheur.

– Il est fini, reprit la fée. Le roi, qui ne vous aime plus, vient d’épouser une autre femme ; et demain, ses officiers viendront vous ordonner de sa part, de ne point retourner à son palais. »

Cela arriva comme la fée l’avait prédit : Blanche passa le reste de ses jours avec sa sœur Vermeille, avec toutes sortes de contentements et de plaisirs ; et elle ne pensa jamais à la cour, que pour remercier la fée de l’avoir ramenée dans son village.

Histoire pour enfants : Anta et Mamadou

Histoire Pour Dormir: Anita et Mamadou

Anta et Mamadou Un jeune homme du nom de Mamadou, qui voulait apprendre à lire et à écrire, partit un jour à la recherche d’une école.

Il quitta sa province pour se rendre dans la région du Kayor, au Sénégal.

Là vivait un savant qui enseignait aux enfants.

Mamadou resta auprès de son maître aussi longtemps que nécessaire.

Quand il sut lire et écrire parfaitement, il décida de rentrer chez lui.

Le jour de son départ, un camarade de classe, qui appartenait à l’espèce des génies, lui dit : Nous sommes amis.

Puisque tu t’en retournes chez toi, je vais te charger d’un message pour mes parents et je te transporterai dans ton village à la vitesse de l’éclair.

Tu ne sais pas qui je suis, mais moi je te connais bien, car nous sommes nés au même endroit.

Nous autres, les génies, nous vous reconnaissons très bien mais vous, les humains, vous ne pouvez pas nous apercevoir.

Quand tu seras chez toi, mets à ton doigt cette bague d’argent, et tu : underline;”>pourras voir les génies et leurs villages.

Si tu l’ôtes ou si tu la perds, tout disparaîtra de nouveau.

Le génie demanda ensuite à Mamadou de s’asseoir sur son tapis et de fermer les yeux.

À peine Mamadou avait-il obéi qu’il se retrouva, comme par magie, dans son village.

Le lendemain matin, Mamadou passa la bague à son doigt.

Il aperçut alors tous les génies et leurs villages.

Il alla rendre visite à la famille de son camarade.

Le génie, votre parent, vous envoie le bonjour, leur dit-il.

Et où est-il, notre cher enfant ? lui demanda-t-on.

Je l’ai laissé dans un village du Kayor.

Il continue de fréquenter l’école.

Ah, s’écrièrent les parents, notre brave petit se conduit bien ! Et toi, Mamadou, il faut que tu t’en retournes chez toi, mais, chaque fois que tu auras du temps libre, ne manque pas de venir nous voir.

Mamadou s’en retourna chez ses parents, mais, chaque fois qu’il en avait l’occasion, il rendait de longues visites aux génies.

C’est qu’il avait vu la sœur de son camarade, Anta, une jolie demoiselle, et qu’il désirait l’épouser.

Lorsqu’il lui fit sa déclaration, Anta répondit : Je ne demande pas mieux ! Pourtant, j’hésite à me marier avec un être humain… Vous êtes si coléreux ! Et si bavards ! Et vous mentez si facilement ! Chez nous, il n’en va pas de même : jamais un génie ne s’emporte, jamais il ne trahit un secret ; il ne parle que pour dire la vérité.

Mamadou protesta : Quand nous serons mariés, tu verras que, moi non plus, je ne m’emporte pas et que jamais je ne mens ! S’il en est ainsi, le mariage est conclu ! Je t’accepte : underline;”>pour mari.

Mais je te défends de révéler à quiconque que tu as épousé une femme de l’espèce des génies ! C’est entendu ! promit Mamadou.

Eh bien, déclara Anta, nous pouvons célébrer notre mariage.

Depuis, Anta et Mamadou vivaient heureux.

ais un jour qu’Anta avait quitté à l’aube le village pour se rendre dans sa famille, Mamadou se réveilla pour constater que, pendant la nuit, son grenier de mil avait pris feu, son pur-sang était mort, et son puissant taureau était tombé au fond du puits.

Mamadou, et toute sa famille avec lui, était désespéré.

Anta revint en fin de journée.

En s’approchant de la case de son mari, elle entendit la mère de celui-ci se lamenter : En un seul jour, voilàton grenier de mil dévoré par les flammes ! Ton cheval de race meurt ! Puis c’est ton grand taureau – un taureau de cinq ans ! – qui périt aussi ! Cette maison va être ruinée dans peu de temps ! Cela devait arriver !C’est la conséquence de ton mariage avec une femme de l’espèce desgénies ! À ces paroles, Anta décida de retourner dans sa famille.

Mais avant de disparaître, elle suivit Mamadou jusqu’aux champs usqu’aux champs et, lorsqu’il s’endormit pour la sieste, elle lui ôta sa bague d’argent.

À son réveil, Mamadou ne pouvait plus apercevoir les génies ni leurs villages.

Il essaya de suivre le chemin qui menait chez Anta, en vain.

Le village avait disparu.

Un beau jour, Anta revint dans le village de Mamadou.

Elle trouva celuici endormi, et le réveilla.

Il s’écria : « Anta ? ! D’où viens-tu ? Je viens de mon village.

Ce n’est pas vrai ! Vous l’avez tous quitté !Non.

Nous l’habitons toujours.

Alors pourquoi ne vivons-nous plus comme autrefois ? C’est qu’à présent notre mariage est rompu de par ma volonté ! Pourquoi l’as-tu rompu ? Parce que tu n’as pas tenu ta promesse ! Quand tu m’as demandé de devenir ta femme, ne t’ai-je pas déclaré qu’il me serait difficile de le rester parce que, vous autres humains, vous vous emportez, vous mentez et vous bavardez à tort et à travers ? Et quand donc me suis-je emporté ? En quoi ai-je menti ? Pourquoi dis-tu que j’ai été bavard ? Tu as eu la langue trop pendue.

Mais à quel propos ? Dis-le-moi enfin ! Souviens-toi du jour où ton grenier de mil fut consumé, où ton cheval est mort et ton grand taureau est tombé dans le puits.

Tout cela, je ne l’ignorais pas ! Mais je suis partie pour ne plus revenir, car j’ai entendu ta mère se plaindre de moi, ce qui est la preuve que tu lui as révélé notre secret et que tu as trahi ta promesse.

Je vais te raconter ce qui s’est réellement passé : : j’étais restée près de toi jusqu’à l’aube.

Azraël, l’ange de la mort aux bras parsemés d’yeux et portant un arbre sur la tête, est venu.

Il voulait s’emparer de toi.

Je l’ai repoussé et rejeté sur ton grenier de mil, qui a brûlé.

Il a essayé alors d’emporter ta mère.

Je l’ai jeté sur le cheval, qui s’est effondré sous son poids.

Il s’est néanmoins entêté à rester, prêt à se venger sur ta sœur.

Et moi, une troisième fois, je l’ai combattu et repoussé.

Il est tombé sur le taureau, qui mourut en basculant dans le puits.

Si je t’avais laissé mourir, ainsi que ta mère et ta sœur, que serait devenue ta maison ? Elle aurait été perdue ! Et si vous êtes tous encore en vie, ce fut grâce à l’incendie du grenier de mil, à la mort du cheval et à celle du taureau ! Ne vaut-il pas mieux que les choses se soient passées ainsi ? Tu m’as trahie, mais avant de te quitter pour toujours, je devais te révéler la vérité.

Et Anta s’en alla.

Jamais Mamadou ne la revit.

Hansel et Gretel – Histoire – conte pour enfants.

Il était une fois, à l’orée d’une forêt vivaient un bûcheron, ses deux enfants Hansel et Gretel, ainsi que leur belle-mère.

Cette année là, l'hiver fut très rude et le pain vint à manquer.

Le bûcheron, qui était très pauvre, répétait sans cesse : – "Qu'allons nous devenir? Comment nourrir nos enfants? " Une nuit, fatiguée de ses lamentations, sa femme lui dit: – "Voilà ce que tu feras!" -"Dès l'aube, tu les conduiras au plus profond de la forêt et tu les abandonneras! » Le bûcheron refusa immédiatement.

-"Ainsi préfères-tu que nous mourrions tous les quatre!" s'énerva t’elle.

Elle insista tant, que le bûcheron, désespéré, accepta.

Hansel, qui avait tout entendu, informa sa soeur du noir projet de leurs parents.

-"C'est affreux!" dit-elle.

Mais Hansel avait une idée en tête.

Il sortit discrètement de la maison et alla gratter la neige à la recherche de cailloux noirs.

Au lever du jour, le bûcheron proposa aux enfants d'aller couper du bois.

Ils marchèrent de longues heures dans la neige.

Arrivés à destination, leur père leur dit : -"Reposez-vous les enfants, je serai bientôt de retour.

" Les heures défilaient mais leur père ne revenait pas.

Le soleil pâlissait…Gretel se mit à pleurer.

-"Nous voilà perdus au fin fond de la forêt !" Hansel prit la main de sa petite soeur et y glissa quelques cailloux.

-"Ne t'en fais pas nous serons bientôt à la maison" dit-il.

Ils retrouvèrent très facilement le chemin du retour grâce aux pierres noires que le garçon avait semées dans la neige.

Le bûcheron, qui se sentait coupable, fut très soulagé, mais leur belle-mère était très contrariée.

Le soir même, elle proposa de les abandonner dès le lendemain.

Hansel qui avait encore tout entendu, se dépêcha d'aller ramasser d'autres cailloux, mais la porte de leur chambre était fermée à clé.

Le lendemain matin, leur belle-mère leur donna un morceau de pain et, accompagnés de leur père, ils se mirent à nouveau en route.

Peu avant le crépuscule, le bûcheron parvint à s'éclipser, laissant Hansel et Gretel, seuls dans la forêt.

Le petit garçon était très confiant.

Il avait jeté des miettes de pain sur tout le chemin.

Il déchanta très vite lorsqu'il vit un oiseau s'envoler avec l'une d'entre elles dans le bec.

-"Nous sommes perdus pour de bon cette fois-ci" dit Gretel.

Hansel ne répondit rien… sa soeur avait raison.

Une fois la nuit installée, les enfants avançaient dans le noir.

Ils étaient terrifiés et affamés.

Leur unique morceau de pain avait été sacrifié.

Les oiseaux s'étaient bien régalés.

Alors qu’ils commençaient à perdre espoir, ils aperçurent une faible lumière.

Ils coururent dans sa direction.

Ce qu'ils découvrirent les stupéfia ! Une maison ! mais pas une maison ordinaire.

Une maison tout en bonbons! N'écoutant que leurs ventres, ils se précipitèrent sur la bâtisse pour en grignoter tous les coins.

Des murs en pain d'épice! Comme c'est délicieux! De la neige de chantilly! Incroyable! Des buissons barbe à papa et des sucreries par milliers! Quel régal ! Soudain une voix gronda à l'intérieur: -" Qui va là? " La porte d'entrée s'ouvrit et une vieille dame très laide apparut sur le seuil.

-"Quelle honte ! Manger la maison des gens ! Ce sont bien là d’étranges manières !" reprocha t’elle.

Hansel et Gretel lui expliquèrent leur mésaventure et elle les invita à entrer.

-"Mes pauvres enfants" dit- elle avec douceur.

Elle leur apporta à tous deux un grand bol de chocolat chaud ainsi qu'une montagne de biscuits.

Après le repas, elle leur prépara deux petits lits douillets dans lesquels ils s'endormirent rapidement.

À l’aube, la vieille dame agrippa Hansel et le sortit de son lit.

Elle l'entraîna au salon, souleva un grand rideau et le jeta dans la cage qui se cachait derrière.

Sa gentillesse et sa maison en sucre était une ruse pour attirer les enfants chez elle, parce qu'en vérité c'était… UNE SORCIERE ! Elle secoua Gretel dans son sommeil: -"Debout ! Prépare à manger à ton frère, il est aussi sec qu'un os! Tâche de l'engraisser que je puisse le manger!" Les jours qui suivirent, la sorcière venait chaque matin s'assurer qu'Hansel prenait du poids.

-" tends ton doigt mon petit, que je vois si tu es assez gros!" Hansel lui tendait toujours un os.

La vieille dame, qui avait très mauvaise vue, enrageait : -"Comment peux-tu rester si maigre?" Un jour, elle ne voulut plus attendre et ordonna à Gretel de préparer le four.

– " Aujourd'hui il y aura du Hansel au menu !" Au bout d'une heure, elle ordonna à la petite fille : – " Faufile toi à l'intérieur du four et dis moi si il est assez chaud ! " – " Mais je ne sais pas comment faire " mentit Gretel.

-" Ce que tu peux être gourde ! Viens que je te montre ! " dit l'affreuse femme.

Tandis qu'elle se penchait en avant devant le four, Gretel la poussa de toutes ses forces ! puis elle délivra son frère pendant que la sorcière partait en fumée.

Dans la maison, ils trouvèrent des joyaux et des pièces d'or en grande quantité.

Les poches pleines de richesses, ils s'élancèrent dans la forêt.

Après de longues heures de marche, ils retrouvèrent enfin leur maison.

À leur arrivée, leur père pleura de joie.

Entre-temps, sa femme avait succombé, foudroyée par la maladie.

Il ne s'était jamais remis de l'avoir écoutée.

Hansel et Gretel annoncèrent en coeur que leurs soucis étaient bien finis et sur ces paroles ils vidèrent leurs poches de tout leur trésor.

Histoire pour enfants : Ammamellen et Élias

Ammamellen et Élias Ammamellen avait une sœur et toutes les fois qu'elle mettait au monde un garçon il le tuait Les choses se passèrent ainsi jusqu'à ce qu'un jour, ayant accouché en même temps que sa servante la sœur d'Ammamellen lui donna son fils et prit avec elle l'enfant de cette dernière Ammamellen vint saisit cet enfant et le tua Le fils de la femme libre resta chez la servanteservante il grandit et devint homme il s'appelait Élias Il n'est rien qu'Ammamellen, qui n'était pas dupe de la supercherie ne tentât pour attirer Élias dans un piège et le tuer Mais le garçon était plus rusé que lui et il ne put accomplir ses projets de meurtre.

un jour Élias se rendit chez Ammamellen il avait très soif et Ammamellen tenait secret le lieu où l'on trouvait de l'eau dans la montagne Le sol de la montagne était de roche dure et ne conservait pas l'empreinte des pieds Ammamellen allait la nuit avec ses serviteurs faire boire les troupeaux et rentrait pendant que tout le monde dormait encore Élias prit alors les souliers des serviteurs et les enduisit de graisse Le lendemain il suivit leurs traces Là où les souliers avaient touché le rocher, ils avaient laissé de la graisse le garçon Le garçon put ainsi arriver jusqu'à l'eau Ammamellen l'avait vu et le suivait Au moment où Élias, penché au-dessus de l'eau, s'apprêtait à boire il aperçut l'image d'Ammamellen qui tirait son sabre et allait l'en frapper sur la nuque Il eut juste le temps de s'élancer et de s'enfuir de l'autre côté un autre jour Ammamellen marcha jusqu'à une vallée et, avec des pattes d'animaux morts, il y fit des traces de chamelles, de chèvres de brebis et d'ânes Il y mit aussi trois vieux chameaux l'un borgne l'autre galeux et le troisième ayant la queue coupée Il rentra chez lui et, le lendemain il proposa à Élias, en échange de sa tranquillité « Va visiter cette vallée au loin, tu nous diras ce qu'il s'y trouve.

» Élias se rendit dans la vallée et, lorsqu'il fut de retour Ammamellen lui demanda « Eh bien, as-tu visité cette vallée ? » Oui, répondit Élias je l'ai visitée Et que s'y trouve-t-il ? Le pays te plaît-il, oui ou non ? il me plaît seulement il y a des traces d'animaux morts et trois vieux chameaux dont l'un est borgne l'autre galeux et le troisième a la queue coupée Comment distingues-tu la trace d'un animal vivant d'un animal mort ? La trace d'un animal vivant revient sur elle-même tandis que celle d'un animal mort ne revient pas À quoi reconnais-tu qu'un vieux chameau est borgne ou qu'il a ses deux yeux ? Le chameau borgne mange toujours les arbres du côté de son bon œil et le chameau galeux ? On reconnaît un chameau galeux parce qu'il se gratte à tous les arbres qu'il rencontre Et qu'est-ce qui te fait distinguer un chameau dont la queue est coupée de celui qui a sa queue ? Lorsqu'un chameau qui n'a pas de queue vient à fienter les crottes restent en tas tandis que celui qui a sa queue s'en sert pour les disperser Quelque temps plus tard, Ammamellenn, qui ne s'avouait pas vaincu alla dans un certain endroit et ramassa beaucoup d'herbes dont il fit plusieurs tas Il revint et dit à Élias Demain tu iras à tel endroit et tu rapporteras l'herbe que j'y ai mise en tas Le lendemain Ammamellen prit les devants et se blottit dans un tas d'herbe attendant Élias pour le tuer Celui-ci vint et rassembla toute l'herbe excepté un tas dont il ne voulut pas s'approcher Ses compagnons l'interrogèrent Tu as rassemblé tous les tas d'herbe s tas d'herbe, pourquoi laisses-tu celui-là ? Celui-là respire, dit Élias les autres ne respirent pas En entendant cela Ammamellen se leva précipitamment, saisit son javelot et le lança contre Élias qu'il manqua Il s'écria alors « Va, je m'incline devant toi, fils de ma sœur, que ma sœur a enfanté et qu'elle a fait enfanter à sa servante.

» Et, depuis ce jour Élias peut vivre près de sa mère en toute tranquillité.

Tout Au Fond Du Jardin

— Quelle belle demeure ! s’exclama la mère de Lizzie alors qu’elle garait la voiture dans l’allée, à côté du camion de déménagement loué par son père.

Lizzie regarda la bâtisse qui lui faisait face et soupira. Sa nouvelle maison faisait plus peur qu’autre chose avec ses grands volets de bois décrépi, son toit aux ardoises manquantes et son immense jardin plongé dans le noir de la nuit. A vrai dire, Lizzie aurait sûrement refusé de passer l’entrée si elle n’avait pas aperçu la silhouette de son père, éclairée par la chaleureuse lumière du hall d’entrée, lui faisant de larges signes de la main depuis le seuil de la maison.

Lizzie attrapa son sac à dos et descendit de la voiture. Les gravillons de l’allée envahie par les mauvaises herbes roulaient sous ses pieds tandis qu’elle s’approchait du perron.

— Alors, ma puce, qu’est-ce que tu en penses ? demanda le père de Lizzie après qu’elle l’eut embrassé sur les deux joues.

Devant la petite moue de sa fille, le grand homme lui ébouriffa les cheveux et rit.

— Les travaux ne sont pas encore finis mais tu verras, on va se plaire ici ! Je suis passé devant ta nouvelle école en arrivant et je suis sûr que tu vas t’y faire plein d’amis. Je te montre ta chambre ?

Lizzie acquiesça. Elle espérait que sa chambre serait moins sinistre que le reste de la maison.

Après avoir monté les escaliers de bois aux marches grinçantes, elle suivit son père dans un long couloir jusqu’à la porte du fond. C’était sa chambre. Elle était grande, haute de plafond mais quasiment vide. Seuls un matelas et sa commode y avaient trouvé leur place.

Son père lui assura que toutes ses affaires arriveraient le lendemain.

Lizzie déposa son sac à terre et regarda un instant sa chambre sans émettre de commentaire. Elle se retourna ensuite pour prendre la main de son père, chaude et rassurante.

— On va manger ? demanda-t-elle.

Pour toute réponse, son père sourit et l’entraîna vers la cuisine.

Le repas se déroula dans un silence quasi complet : Lizzie songeait à sa nouvelle vie et ses parents semblaient fatigués par la longue journée de déménagement. Son père débarrassa rapidement la table tout en expliquant à sa fille que sa mère et lui repartiraient tôt le lendemain avec le camion, pour aller chercher le reste de leurs affaires.

Lizzie acquiesça doucement, embrassa ses parents qui lui souhaitèrent bonne nuit et s’éclipsa.

De retour dans sa chambre, la petite fille sortit rapidement ses affaires de son sac et se prépara à dormir. Il était tard et elle tenait à explorer la maison tôt le lendemain matin.

Elle jeta un œil par la grande fenêtre dont les volets étaient restés ouverts. Le fond de la propriété se confondait avec la nuit tant elle était étendue. Il semblait à Lizzie qu’une des buttes que formait le jardin en friche bougeait, comme si elle grandissait puis rapetissait, avant de grandir de nouveau.

Lizzie secoua la tête. Ce qu’elle avait vu était sûrement dû au brouillard qui se levait. Son pyjama enfilé, elle se glissa entre les draps et s’endormit dès qu’elle posa la tête sur son oreiller.

C’est le froid qui réveilla Lizzie le lendemain matin, bien qu’elle se soit enroulée dans sa couverture durant la nuit. Le soleil était tout juste levé mais donnait une toute autre vision du domaine.

Le jardin scintillait de la rosée du matin et les grandes fenêtres, si sinistres de nuit, inondaient de clarté l’ensemble de la maison. Toute la demeure semblait métamorphosée par la lumière du jour.

Lizzie comprenait à présent pourquoi ses parents étaient tombés amoureux de cette vieille bâtisse.
Elle remarqua alors quelque chose en regardant le fond du jardin, comme elle l’avait fait avant de se coucher. Ce qu’elle avait vu bouger n’était définitivement pas une butte de terre comme les autres : C’était comme si elle scintillait et semblait même onduler !

Décidée à découvrir ce qu’il se passait sur son nouveau terrain de jeux, elle s’habilla puis descendit prendre son petit-déjeuner. Ses parents, avant de repartir chercher les dernières affaires, lui avaient laissé un mot sur la table de la cuisine.

Ma chérie,

Nous sommes partis très tôt ce matin avec le camion et avons préféré ne pas te réveiller. J’ai laissé tout ce qu’il te faut sur la table pour ton petit-déjeuner. Des sandwichs sont prêts dans le frigo pour ce midi.
Tu peux visiter la maison et le jardin mais ne monte pas dans le grenier, l’escalier est dangereux.
Nous ne savons pas encore quand nous rentrerons, mais nous serons là pour le dîner !
Passe une bonne journée !

Bisous, Maman

PS : J’ai mon téléphone portable avec moi, Papa a branché le téléphone fixe dans l’entrée. N’hésite pas à m’appeler s’il y a le moindre souci ! (J’ai laissé mon numéro à côté du combiné)

— Chouette ! s’exclama Lizzie, j’ai la maison pour moi toute seule !

Puis elle engloutit avec plaisir une tasse de chocolat chaud sortie tout droit du micro-ondes, un jus d’orange et des tartines au beurre et à la confiture.

Immédiatement après, Lizzie se précipita dehors pour explorer le jardin. Il faisait beau et chaud en cette fin de mois d’août.
Le jardin semblait encore plus grand que lorsqu’elle le regardait depuis la fenêtre de sa chambre. L’herbe était très haute, les arbres touffus et des buissons sauvages avaient poussé un peu partout.

Lizzie mit quelque temps à arriver au fond du jardin. Après avoir gravi une dernière butte de terre, elle s’arrêta net. Un incroyable animal était couché là !

Il avait quatre pattes griffues, une longue queue pointue et de larges ailes qu’il avait rabattues sur son dos. Sa peau était recouverte d’écailles rousses et, de part et d’autre de sa tête, poussaient deux cornes blanches. Son museau était large et encadré de grosses moustaches ondulantes. Enfin, ses immenses yeux noirs aux reflets bleus donnaient l’impression que la bête était aussi sage que puissante.

Ses contours paraissaient flous, comme s’il n’était pas vraiment là. Une énorme chaîne en acier emprisonnait ses pattes, ses ailes et son cou, l’empêchant de bouger.

L’animal regardait Lizzie avec une curiosité mêlée d’espoir, tandis qu’elle le détaillait des yeux, bouche bée.
Elle était plongée dans ses pensées lorsqu’une voix s’éleva.

— Bonjour, petite. Cela fait longtemps que je t’attends, passant mon temps à regarder la lune et le soleil se succéder indéfiniment. Mais le jour de ma délivrance est enfin arrivé. Tu es là pour cela, n’est-ce pas ? Pour me libérer de ces chaînes qui m’empêchent de retourner dans mon propre monde ?
— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivé ici ? demanda Lizzie, intriguée.
— Je suis le Dragon, petite. Le Dragon de Lysandrûl. J’ai été enchaîné ici par un humain voici des années. Je n’ai pu préserver qu’à moitié mon corps de la mort en l’envoyant dans mon monde. C’est pour cela que je t’apparais transparent. Une partie de moi survit en Lysandrûl grâce à mes pouvoirs, mais je ne suis pas assez puissant pour me défaire seul de ces chaînes ensorcelées. Peux-tu m’aider ?
— Mais je ne suis pas assez forte pour casser ces chaînes. Mon père, lui, le pourra. Ce soir, quand il reviendra, il vous délivrera et vous pourrez rentrer chez vous !
— Ton père ne pourra rien pour moi, il ne peut pas me voir. Seuls les enfants peuvent me voir, car ils sont les seuls à croire réellement en l’existence des êtres des autres mondes. Il est important de croire aux contes de fées, souviens-t’en !
— Oui, monsieur le Dragon, acquiesça Lizzie sagement.
— C’est bien. L’homme qui m’a emprisonné ici a autrefois vécu dans cette maison qui est maintenant la tienne. La clé qui ouvre le cadenas doit s’y trouver.
— Mais la maison est si grande ! Comment vais-je faire ?
— Il s’agit d’une clé ancienne et argentée, assez grande et décorée de motifs. Elle est peut-être rouillée ou restée aussi belle qu’à son premier jour… On ne sait jamais avec la magie. Je ne peux pas t’aider davantage car je suis bloqué ici. Bonne chance, petite, je compte sur toi pour la retrouver !

Lizzie hocha gravement la tête mais n’ajouta pas un mot. Elle courut vers la maison sans un regard en arrière. Une journée ne lui serait pas de trop pour fouiller sa nouvelle demeure avant le retour de ses parents.

Arrivée devant la porte d’entrée, elle décida de commencer par le rez-de-chaussée. Tous les tiroirs de la grande cuisine furent retournés, les placards vidés, mais la fillette ne trouva rien de plus qu’une toute petite clé rouillée qu’elle reposa avec dépit à côté d’une pelote de ficelle.

Elle ne trouva rien d’intéressant non plus dans le secrétaire du couloir ni dans l’armoire de la salle à manger. Il ne restait qu’une vieille commode dans le petit salon, mais seuls quelques petits moutons de poussière subsistaient dans ses huit tiroirs.

Le couloir du premier étage était désespérément vide. Seules quelques traces plus sombres sur la tapisserie permettaient de penser que des meubles avaient été posés là, empêchant le soleil de décolorer les murs. Lizzie espérait que ces meubles disparus ne contenaient pas la fameuse clé, ou alors, il serait très difficile de la retrouver.

Les six chambres étaient toutes vides, sauf la sienne et celle de ses parents, mais leurs meubles venaient exclusivement de leur ancienne maison.

Les trois salles de bain, avec leurs nombreux rangements, furent plus longues à fouiller. Mais elle en sortit bredouille, l’estomac criant famine. Elle redescendit pour prendre une pause et manger les délicieux sandwichs préparés par sa mère. Elle espérait que ses parents ne seraient pas de retour bientôt, car il lui restait le grenier à passer au peigne fin, la pièce que sa mère lui avait interdit de pénétrer. Mais tant pis, il fallait coûte que coûte délivrer le dragon de Lysandrûl ! Le grenier était la plus grande pièce car elle s’étendait sous les combles, sur toute la longueur de la maison.

C’est avec un peu d’appréhension que Lizzie monta les marches du petit escalier en bois. Elles étaient étroites, très hautes et il n’y avait pas de rambarde à laquelle se rattraper si elle trébuchait. La fillette espérait que ses parents ne remarqueraient pas les traces de ses pas dans la couche de poussière. Il faisait très sombre sous le toit, les rares fenêtres étant condamnées par des panneaux de bois. Heureusement, il y avait de l’électricité et une ampoule poussiéreuse s’alluma lorsqu’elle actionna l’interrupteur. Mais lorsque Lizzie put voir tout ce qui était entreposé là, elle poussa un long soupir de découragement. Chercher une clé dans tout ce bric-à-brac, c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin !
Prenant son courage à deux mains, elle commença à tout retourner dans la pièce. Il y avait de tout, des vêtements par piles entières dont elle fouilla chaque poche, des caisses de vaisselle dont elle souleva tous les couvercles, des cartons de jouets qui étaient pour certains en très bon état et qu’elle décida de descendre dans sa chambre et d’autres au moins aussi vieux que ses grands-parents ! Les précédents propriétaires avaient accumulé beaucoup de choses au fil des années et avaient tout laissé en partant.

Couverte de poussière, Lizzie dut malheureusement se rendre à l’évidence à la fin de la journée. La clé n’était pas dans la maison. Alors qu’elle descendait pour fouiller le jardin où elle avait aperçu un petit cabanon le matin même, elle entendit un camion klaxonner. Ses parents étaient rentrés !

Elle essuya rapidement ses vêtements pour enlever le gros de la poussière et se précipita vers le rez-de-chaussée. Elle arriva dans le hall d’entrée au moment où son père ouvrait la porte.

Lizzie allait se jeter dans ses bras lorsqu’elle aperçut le trousseau de clés dans la main de son père. Outre la clé de l’entrée et sa clé de voiture, une imposante clé argentée brillait entre ses doigts !

— Où as-tu trouvé cette clé, Papa ?
— Bonjour à toi aussi ma chérie, j’espère que tu as passé une bonne journée ! Cette clé était sur le trousseau que l’on m’a donné lors de la vente de la maison. Je ne sais pas ce qu’elle ouvre mais elle est jolie, n’est-ce pas ?
— Oui Papa, très jolie ! Tu peux me la donner, s’il te plaît ? J’en ai besoin ! demanda Lizzie d’un ton pressant.
Son père la regarda d’un air interrogateur puis, devant l’impatience de sa fille, détacha la clé du trousseau et la lui donna.
— Merci ! lança Lizzie en courant vers l’extérieur.
— Attends Lizzie, ne va pas dans le jardin, il va bientôt faire nuit, tu risques de te perdre !
Mais Lizzie était déjà loin. Elle entendait ses parents l’appeler depuis la maison mais elle courait vers le Dragon comme si sa vie en dépendait. En la voyant arriver ainsi, le Dragon se redressa.
— L’as-tu trouvée, petite ?
— Oui ! J’ai fouillé toute la maison, mais elle était sur le trousseau de clés de mon père ! C’est bien celle-ci ? demanda-t-elle en brandissant la clé.
Le Dragon, les yeux brillants, ne put qu’acquiescer.
— Recule-toi, fillette, je vais revenir totalement dans ce monde pour pouvoir détruire le sortilège lié aux chaînes.

Le Dragon, dont les contours devenaient de plus en plus nets, grossissait à vue d’œil. Ses écailles étaient maintenant d’un rouge profond et ses cornes d’un blanc éclatant.

Lizzie s’approcha du Dragon avec une pointe d’appréhension. Il baissa sa large tête pour lui permettre d’ouvrir le cadenas situé à la base de son cou. La clé tourna toute seule quand Lizzie la mit dans la serrure. Le souffle chaud du Dragon sur sa nuque avait quelque chose de rassurant mais Lizzie s’éloigna de nouveau. Les chaînes brillaient intensément alors que le Dragon se redressait. Il cracha un long jet de flammes vers le ciel et déploya soudainement ses deux grandes ailes. Les chaînes avaient disparu !

Le Dragon se redressa totalement, majestueux. Puis approcha son museau de Lizzie.
— Merci, petite. Je dois retourner en Lysandrûl à présent. Tu m’as sauvé la vie. J’ai une dette envers toi. Si un jour tu as besoin de mon aide, appelle-moi, je reviendrais.
— Je m’appelle Lizzie. Au revoir, monsieur le Dragon.
— Au revoir, Lizzie.
Le Dragon scintilla un instant et disparut soudainement. Aux pieds de Lizzie, une écaille ovale, d’un rouge profond, brillait entre les brins d’herbe. Elle sourit.


Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Pour Dormir de Léa Gerst
via short-edition

Sandy Et L’avion Rouge

J’adore mon école. Elle est au bout, tout au bout d’un chemin de pierres, là-haut dans les Blue Mountains, les Montagnes Bleues. Dans le dernier virage, à droite, une cascade chante jour et nuit dans un merveilleux berceau de verdure.

L’eau tombe dans les bassins de pierre et forme des sortes de piscines. Les colibris (nous, on dit hummingbirds) passent en un éclair. Leurs battements d’ailes sont si rapides qu’on les voit à peine puiser le nectar des fleurs avec leur bec long et fin. Juste après la cascade, se cachent les ruches dont les abeilles nous donnent du miel délicieux.

Notre école est un grand bâtiment tout simple, à un étage avec une coursive. Toutes les salles de classe donnent sur ce couloir en plein air d’où l’on aperçoit au loin la baie bleue, aussi bleue que l’azur… Au rez-de-chaussée, il y a le bureau de Madame Pearl, la directrice, la salle des professeurs, la cuisine et la cantine. Carolyn nous prépare chaque jour du riz aux pois, rice and peas, c’est un peu notre plat national. On peut en avoir autant qu’on veut. Certains d’entre nous n’hésitent pas à demander une deuxième et même une troisième assiette : c’est leur seul repas de la journée. Sauf à la saison des mangues bien sûr. Il y en a en abondance et on en dévore goulûment plusieurs d’affilée, en laissant le jus couler entre les doigts…

Notre école, c’est le paradis, comme dit le Père Sam qui vient tous les mardis animer notre french club, un cours pas tout à fait comme les autres. Il n’est pas obligatoire. On y apprend une langue étrangère, le français, qui nous servira, plus tard, pour voyager autour du monde. Le Père Sam nous parle de la France, de Paris, de la Tour Eiffel. Il nous a apporté des posters et nous apprend à chanter « Frère Jacques ». Quand je serai pilote, j’irai en France en quelques heures et je rapporterai du parfum pour Mom.

Enfin, c’était le paradis. Et il s’en est fallu de peu que tout cela soit anéanti en quelques heures !

Sandy a failli nous en chasser pour toujours. Sandy n’est pas un bandit comme il y en a à Kingston ou à Spanish Town, dans la plaine de notre île, la Jamaïque. Ni un sorcier comme dans les histoires que raconte ma grand-mère. Sandy, c’est le nom de l’ouragan qui nous est tombé dessus en septembre, l’année dernière.

Je n’ai que six ans mais je m’en souviendrai toute ma vie. La veille, à la cantine, Madame Pearl nous avait demandé de rester à la maison le lendemain. Il ne fallait pas prendre le risque de monter à l’école. Un ouragan était annoncé. Il s’appelait Sandy et risquait de faire beaucoup de dégâts. Il fallait se barricader chez soi, bien fermer les portes et les fenêtres avec des cartons, du bois, des tôles, tout ce qu’on pouvait trouver pour empêcher le vent de s’engouffrer. Et puis attendre.

C’est drôle l’ouragan. D’abord tout est silencieux. Les bêtes, les gens, la nature, tout semble retenir son souffle en attendant le grand coup de vent. On est tous terrés dans nos maisons. Chez nous, on est six : Mom, mes deux grandes sœurs Liz et Steffie, mon frère George, le plus petit – il a quatre ans – moi, Devon, et Grand-Mère. Il n’y a que deux pièces, plus la chambre de Grand-Mère où nous dormons, les deux garçons et elle. Les murs ne sont pas très solides et quand il y a un ouragan, on s’en rend compte, croyez-moi !

Par précaution, j’avais caché nos trésors sous le lit : l’ours de George et mon bel avion rouge – un cadeau du Père Sam qui sait que je veux être pilote –. Tu ne détruiras pas mon avion, Sandy !

On attendait, réunis dans la pièce commune. Et soudain, il arrive ! On entend le vent courir, bondir, voler. Je regarde par une fente de la porte. L’énorme souffle file droit devant lui et emporte tout sur sa route. Crac, les bananiers sont brisés net en trois secondes. Les palmiers résistent mieux ; ils se courbent mais ne cassent pas. Toutes sortes d’objets passent en volant dans tous les sens : des meubles, des bassines, des vêtements ; par la fente j’aperçois le toit de la maison des voisins qui se soulève.

Mom me tire vers l’intérieur de la pièce. Je me blottis contre elle. Grand-Mère agite les lèvres et récite tout bas une prière en patois. Elle m’a raconté l’ouragan Gilbert au siècle dernier. Sa maison avait été complètement détruite. Elle-même avait été sauvée par miracle. Elle s’était réfugiée sous une table qui n’avait pas été emportée par le vent et qui lui avait fait comme une petite caverne au milieu des débris de sa maison, où elle pouvait être protégée et respirer.

Je pense à mon avion et à l’ours de George. Vite, je me glisse dans la chambre et les récupère sous le lit. George est rassuré. Il serre son nounours et moi mon avion rouge. Un avion ça pourrait être tenté par l’aventure : voler dans le grand vent de l’ouragan. Je lui explique tout bas qu’il ne doit pas me quitter. Il est encore un bébé avion. Il doit attendre que je sois pilote.

Quand la pluie a commencé à battre sur le toit, le vent violent est retombé. L’affreux Sandy est parti plus au nord, vers Cuba, New York… Le calme est revenu. On respire.

Le lendemain, nous étions affairés à tout réparer. Madame Pearl est passée pour nous donner la mauvaise nouvelle : le toit de notre belle école n’avait pas résisté. Les salles de classe étaient inondées. Notre french club aussi : l’ignoble Sandy avait emporté tous les posters. La Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe. Tous nos rêves.

Alors, dès que nous avons fini de réparer les dégâts chez nous, nous sommes tous montés à l’école. Les adultes se sont mis au travail. Et nous aussi. Le Père Sam a été formidable : il a aidé Madame Pearl à demander des sous pour que l’école soit reconstruite encore plus belle qu’avant.

Mon avion rouge a désormais un petit hangar au french club. Il faut qu’il apprenne le français lui aussi pour qu’on aille ensemble, à Paris, chercher du parfum pour Mom.

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Jeanne Mazabraud
Via short-edition

Pour une poignée de mangues

Histoire Pour Dormir | Ce matin au breakfast on a eu des mangues. Dorées, juteuses, un peu poivrées. Elles sont délicieuses. On en a eu aussi hier soir pour le dîner et pareil les jours d’avant. À la saison des mangues, on ne mange que ça.

Mommy dit que c’est bon pour la santé et pour son porte-monnaie : il suffit de les cueillir au bord des routes. À l’école, de toute façon, on a droit au lunch : riz, pois et sauce et parfois du poulet. C’est suffisant. Tant que j’irai à l’école, pas de problème.

« Maxine, me dit souvent Mommy, de plus en plus souvent depuis que je vais sur mes dix ans, l’école ce sera bientôt fini. Tu devras m’aider à nourrir la famille. » Nous sommes quatre, deux garçons, deux filles. De pères différents, que nous n’avons jamais vus, ni les uns ni les autres. La plupart des familles de Tivoli Gardens sont dans le même cas.

Mon Daddy, il paraît qu’il vit à New York, Jamaica avenue. Un jour je partirai là-bas pour le retrouver. Tous les Jamaïcains se connaissent. La communauté m’aidera. J’aurai un smartphone et des écouteurs. Et j’irai au collège. Je deviendrai célèbre, comme Usain Bolt et Shelly-Ann Fraser.

Les mères – la mienne s’appelle Georgia – se débrouillent pour faire bouillir la marmite. On a un crédit à la Staline Grocery, sur la place où le Don a aussi ses « bureaux ». Nous les filles, nous évitons de passer près de ce bâtiment. Interdit par les mères. Les bodyguards du Don qui sont armés nous surveillent de loin quand nous longeons les murs jaunâtres. « Hey babe psst psst com’on », sifflent-ils en lorgnant nos petites tresses, nos jambes nues, nos petits seins qui poussent trop vite. Mommy m’a prévenue : le Don est un méchant ogre qui ne fera qu’une bouchée de notre jeunesse. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. Ma copine Tessa non plus, ni ma petite sœur Karlene, mais ce qu’on sait c’est que le Don est le boss de toute la garrison – c’est le nom qu’on donne à notre quartier et à tous les autres du même genre en Jamaïque, des baraques de taule ondulée et de bois qui s’entassent le long de chemins étroits, gorgés de boue à la saison des pluies. Le Don, qui obéit aux chefs du Parti, doit faire rentrer le cash pour eux, il organise la vie de la communauté, distribue le « travail » aux gars et aux filles : faire le guet, passer la ganja et le reste, danser sur les dancefloors – et le reste aussi, dit Mommy avec amertume. Mais ça, c’est quand nous serons grandes. Bientôt. « Too quickly » dit Mommy avec ses yeux tristes et durs quand j’essaie de comprimer mon corps dans une tunique trop étroite.

Aujourd’hui en allant chez Staline j’ai remarqué une grande agitation. Les bodyguards sont nombreux et très nerveux. Un hélicoptère blanc fait des tours au-dessus de la garrison. « Grouillez les filles, rentrez chez vous », nous dit Staline. « Et repérez les souterrains », souffle-t-il mystérieux. Les souterrains ? Comme tout le monde j’en ai entendu parler. Ils conduiraient jusqu’au port, en passant sous les routes et les bâtiments. Et même sous la prison qui n’est pas loin d’ici. Une ville sous les taudis.

Mommy nous attend, inquiète, impatiente. Elle nous ordonne à chacun de mettre tout ce qu’on peut, tout ce qu’on a dans un sac. Je dois aider Karlene et ne pas lâcher sa petite main brune qui, de toute façon, s’agrippe à moi. On entend l’hélico tout proche. Et d’autres bruits éclatent : soudain ça tire dans tous les coins. Cavalcades. Hurlements. Terreur. Les garçons se serrent contre les jambes de Mommy. Karlène pleure à gros sanglots. « Silence, silence » ordonne – implore – Mommy. « Don’t move ». On les sent passer dans la ruelle. Ils filent vers le fond de Tivoli là où habitent Tessa et sa mère. Coups de brutes. Tirs effrénés. Nous tremblons comme des palmiers dans l’ouragan.

L’hélico tourne, tourne. Puis silence. Mommy nous lâche, sort. La pétarade de la kalach’. Mommy, Mommy, non !

Une flaque sombre s’infiltre. Je n’ai pas le temps de retenir les petits. Ils sont déjà sur le seuil. Trop tard. Nouveaux tirs…

Karlene et moi terrées sous la table. La course s’éloigne. Ne pas pleurer. Ne pas hurler. Au fond de la cabane un trou dans la taule, celui que Mommy voulait reboucher sans jamais l’avoir fait ; on se faufile, serrant le sac. Des flammes, un brouillard âcre, des cris et une agitation désordonnée. Où aller ? Inattendu George, notre voisin, se plante devant nous. « Quick, com’on girls ». Il me tire brutalement, je traîne Karlene.

Il fait noir, humide, chaud. Nous sommes sous terre. Le souterrain ? Tivoli Gardens underground, ce n’était donc pas une blague ? Il faut suivre George qui nous chuchote des encouragements (« Yes, good girls, don’t worry ! Hurry up ! »). Nous croisons des ombres. J’essaie de ne pas penser à Mommy abandonnée sur le seuil avec les garçons. J’essaie de tenir bon, la petite main de Karlene dans la mienne. On bute dans les trous, ça pue, mais au bout c’est la liberté. Enfin c’est George qui le dit et je VEUX le croire. Il le FAUT.

Un goût de sel. Le vent de la Baie de Kingston ! Le bleu du ciel et de la mer des Caraïbes. Le grand George nous hisse hors du trou, nous plonge dans l’agitation du port. Des hommes courent en tous sens, se hèlent, crient et, oui, rient. L’un d’eux s’arrête, nous jette deux mangues dans les mains. « Vous aurez des provisions pour la traversée », sourit George encourageant, une poignée de mangues du pays.

Et soudain, sans avoir le temps de penser, ni même de respirer, nous voici sur le pont du cargo. Les sirènes s’enclenchent, les moteurs s’ébranlent. Au loin une fumée noire survolée par un hélicoptère signale Tivoli Gardens. Nous abandonnons tout. Mommy. Notre enfance. Staline et son épicerie.

À nous l’Amérique ?