J’attends les clefs

J’ai peur. Il fait froid. Je me serre contre la fourrure de Jacquot. C’est notre chien. Adélaïde m’a dit de ne pas le quitter lorsqu’elle est partie avec Louise. Elle m’a laissé dans le jardin derrière la maison. « Reste avec Jacquot. Je vais chercher les clefs. Je reviens très vite ». Adé c’est notre baby-sitter. Elle vient nous chercher tous les soirs à l’école, récupère Louise dans la cour de la maternelle et moi à la sortie du CP. Elle s’occupe de nous jusqu’à ce que Papa ou Maman rentre.

On s’amuse bien avec Adé. On joue à aller faire les courses : on prend le bus jusqu’en ville. On ne paie pas. Je n’aime pas ça, c’est interdit. Adé se moque : « Quel trouillard ! ». Dans le magasin, Adé nous achète des bonbons et on l’attend pendant qu’elle essaie des robes, des jupes, des T-shirts. Ou du maquillage. Deux fois on a « sonné » en sortant du magasin. Un monsieur nous a couru après. Adé a dû montrer ce qu’il y avait dans son sac. Elle avait oublié de payer du rouge à lèvres. Elle a fait semblant de me gronder : « C’est mon petit frère qui l’a mis dans mon sac. » J’ai promis de ne rien dire à Papa et Maman.

Un autre jeu d’Adé, c’est la moto. Elle appartient à son copain, Georges. Ils viennent nous chercher à l’école et vrrroum c’est parti. « On ne bouge pas ! On s’accroche au porte-bagages », ordonne Georges. Louise rit. Moi aussi : je ne veux pas montrer que j’ai la trouille. Quand Louise est tombée et qu’elle a saigné de la tête, on a menti : « Elle est tombée dans la cour de l’école », a dit Adé.

Adé n’avait encore jamais joué à oublier les clefs de la maison chez elle. Je ne sais pas pourquoi elle m’a laissé ici avec le chien. J’aurais pu l’accompagner comme Louise. Il fait nuit maintenant. Jacquot est gentil, il me réchauffe. Mais soudain il s’énerve et aboie. Quelqu’un passe dans la rue au fond du jardin. On dirait qu’il s’arrête juste derrière notre mur. J’ai envie de crier. Il viendrait me délivrer. Mais si c’était un voleur ? Un voleur d’enfants ? Ça existe. Papa et Maman nous disent de faire attention, de ne pas monter en voiture avec des gens qu’on ne connaît pas. Le passant est reparti.

Et si Adé et Louise s’étaient perdues ? Ça arrive, même quand on connaît son chemin. Adé a peut-être tourné à droite alors qu’il fallait aller tout droit ? Elle est un peu « tête en l’air » Adé. C’est ce que dit Maman. Je ne suis pas d’accord : elle marche en regardant ses pieds. Mais Maman m’a expliqué : cela veut dire ne pas faire attention à ce qu’on fait, oublier ses clefs par exemple.

J’ai peur. J’ai faim aussi. Jacquot n’a pas de croquettes sinon j’en aurais bien mangé un peu. Je vois des lumières de voiture derrière le mur. Une portière claque. On marche. Jacquot dresse les oreilles. Je tiens son collier. Il me protège. Et si c’était un policier ? Je tente le tout pour le tout : « Au secours ! Sauvez-nous ! ». Il va jeter une échelle de corde, je vais grimper, il va m’attraper et… La voix de Papa : « Pierre, que fais-tu là ? Où est Louise ? Où est Adélaïde ? ». Aïe. Je suis partagé entre la joie d’être sauvé et la crainte d’être grondé. Papa a fait le tour puis est rentré dans la maison. Il arrive dans le jardin. J’explique tout à toute allure. Il m’embrasse très très fort. Juste au moment où je vais pleurer, la porte s’ouvre de nouveau. Adé et Louise ! Et Maman !

Papa nous a fait des coquillettes avec du jambon. Jacquot a eu droit à un bel os. Maman a ramené Adé chez elle.

Avec Claire, notre nouvelle baby-sitter, on s’amuse autrement : on invente des histoires avec des loups gentils qui ressemblent à Jacquot et des enfants comme nous qui n’ont peur de rien. Ou presque…


Histoire Pour Dormir de Jeanne Mazabraud
Illustration de Lou Lubie
Via Short Edition

Coline a trop la honte

Ma Camille,

Ma cousine préférée, c’est la pire journée de ma vie. Il n’y a qu’à toi que je peux la raconter. Tu me manques, depuis les vacances chez Papi et Mamie cet été.

La rentrée au collège, ça change vraiment. Même si je suis contente d’être en 6ème, j’ai eu un peu de mal à m’habituer. Et à trouver les classes, quand on change entre deux cours. On est mille au collège, tu te rends compte ?! Dans notre classe, les garçons sont trop nuls. Tous des gamins et la moitié plus petits que les filles ! Et pas super beaux, tu vois. On n’a pas Justin Bieber et les One Direction ici ! J’espère que pour toi c’est mieux en 4ème ?

La semaine dernière, un nouveau est arrivé dans notre classe. Il s’appelle Tom. Il a un an de plus que nous et il vient de Barcelone. Il n’est pas espagnol, mais comme son père change souvent de travail, il a habité dans plein de pays depuis qu’il est né. En Espagne, en Italie, en Allemagne et même à Londres ! Trop la chance ! En anglais il est super bon. En maths, bof. Il est plus grand que moi, il a les yeux verts assez clairs et il s’habille stylé. Chemise IKKS, chèche Desigual, ça lui va trop bien, j’adore. Les autres garçons, ils ont des vestes à capuche kéké… mdr !

Tout de suite, Elisa et Margot ont essayé de se faire remarquer. Mais il est resté avec les autres garçons pendant les récrés, ou à envoyer des textos. Il ne les a pas regardées, elles n’ont pas trop aimé… J. En cours de dessin, cet après-midi, il était assis à côté de moi. Le prof nous a dit de choisir un tableau d’un peintre qu’on aime bien. On devait le dessiner au crayon, avec des ombres. Tu sais comme j’adore dessiner ! Au fait, j’ai presque fini ton portrait, je te le donnerai pour Noël, promis. Moi j’avais choisi la statue du Penseur de Rodin. Je l’ai vue en vrai avec Papa et je l’adore. Tom m’a regardée pendant tout le temps que je dessinais et il a eu l’air étonné. J’étais plutôt contente de moi. Il m’a posé plein de questions après, si je voulais en faire mon métier, tout ça. J’étais trop contente qu’il me parle ! Il m’a dit que j’étais trop forte et il m’a souri. Il est trop beau !

A la sonnerie de 17 h, on a continué à parler tous les deux. On est sortis du collège et on allait vers les arrêts de bus. Tout à coup, gros coup de klaxon. Une voiture noire freine devant moi et Maman crie par la vitre : « Mon bébé, je suis venue te chercher, surpriiiiiise ! ». Trop la honte de ma vie. Je voulais disparaître dans un trou de souris, n’importe où. Tom a rigolé et m’a dit : « Bon ben salut, c’est l’heure du biberon ! ».

Plus jamais je ne retournerai à l’école. Tom me prend pour une petite gamine, c’est sûr ! Moi, je ne parle plus à ma mère depuis tout à l’heure. Elle est dégoûtée aussi, elle était sortie du boulot plus tôt pour venir me chercher.

Plein de bisous,

Coline (ta cousine morte de honte).


Illustration de Miia Illustratrice
Histoire de Flo Tanor
via short edition

Une amie pour de vrai

Caroline est inquiète. Ça fait plus d’un mois que Lili, sa meilleure amie, se comporte bizarrement. Elle semble en permanence perdue dans ses pensées et a toujours l’air triste. En classe, la maîtresse, Madame Martini, a remarqué le changement elle aussi. Elle n’arrête pas de la rappeler à l’ordre : « Vous êtes devenue muette, Mademoiselle Bilder ? Je vais finir par croire que vous participez au concours de la meilleure carpe de l’année ! ». Rien n’y fait. Lili la rousse se contente de baisser les yeux en rougissant. Mais ses résultats scolaires, jusque-là très bons, ne cessent de baisser.

— Mais qu’est-ce que tu as ? demande une nouvelle fois Caroline à son amie, après la classe. Si tu continues comme ça, Mme Martini va convoquer tes parents ! C’est ça que tu veux ?

Lili et elle sont dans leur refuge, un petit coin de verdure circulaire entouré de thuyas, au fin fond du grand parc situé à dix minutes de leurs maisons. Les promeneurs le boudent, elles y sont tranquilles.

Comme d’habitude, Caroline tente de redonner la joie de vivre à son amie. Elle essaie de la faire rire en passant en revue les potins de leur classe : Florence, qui veut se faire refaire le nez pour ressembler à Violetta, son idole (n’importe quoi) ; la grosse Maud qui inonde de petits cadeaux le beau gosse de la classe, espérant sans doute gagner ses faveurs (la pauvre) ; le petit Lucien, qui, entre deux sommes sur sa table, affirme à qui veut l’entendre qu’il sera premier de la classe avant la fin du deuxième trimestre (dans ses rêves !). Et the scoop du moment : Monsieur Dujardin, le maître du CM2, qui drague notre maîtresse de CM1, Madame Martini (presque aussi palpitant que les amours de Justin et Selena !). D’habitude, Lili adore parler de ce genre de choses mais, aujourd’hui encore, elle semble n’y trouver aucun intérêt.

— Tu as le cahier ? tente alors Caroline.

Le cahier est important dans la relation de la brune et de la rousse. Elles y mettent, chacune à leur tour, les idées qui leur passent par la tête, des photos – de mode, de leurs chanteurs ou acteurs favoris –, des paroles de chansons, des poèmes, des dessins.

— Non, je l’ai laissé à la maison.

— Ça fait au moins deux semaines que tu l’as… Ecoute, j’en ai assez, Lili ! Je suis ton amie pour de vrai ou pour de faux ? Allez, dis-moi ce qui ne… Mais qu’est-ce que tu as dans la main, Lili ?

— De quoi dormir, pour toujours.

— Mais t’es folle ! Dormir pour toujours, n’importe quoi ! Tu veux m’abandonner ? Non, sérieux, parle-moi.

— Mes parents ne m’aiment pas. J’ai l’impression de ne pas compter pour eux.

— N’importe quoi ! Ils viennent à toutes les réunions et à tous les spectacles de l’école ! C’est bien la preuve qu’ils s’intéressent à toi !

— Non, ils ne voient que mon grand-frère. Il réussit tout ce qu’il fait. Alors moi, à côté…

— Mais tu es toujours dans les premières de la classe !

— Ça ne compte pas à leurs yeux. A la maison, y en a que pour mon frère. Quand on rencontre des voisins ou des amis de mes parents, c’est pareil. C’est comme si je n’existais pas. Et puis tout ce qu’il demande, il l’a, ce fifils à papa-maman !

— Moi, je suis fille unique, alors je n’ai pas ce problème. Mais si tu le ressens comme ça, alors tu dois avoir raison.

— Tu crois ?

— Oui, mais je suis sûre aussi que tes parents t’aiment. Il faut juste que tu arrives à le ressentir. Attends, j’ai une idée. C’était quoi le grand rêve de ta mère quand elle était jeune ? Celui qu’elle n’a pas réalisé, je veux dire.

— D’être dessinatrice de mode.

— C’est d’elle que tu as hérité alors, parce que tu dessines drôlement bien !

— Pas aussi bien qu’elle.

— Tu rigoles ! Moi, j’adooore ce que tu fais. Tu sais quoi, j’ai vu quelque part que la mairie organise un concours de dessins pour les neuf-dix ans. Je t’apporte le règlement demain, d’accord ?

— D’accord, merci Caro, dit Lili avec un sourire timide qu’on ne lui avait plus vu depuis longtemps.

— Lili, donne-moi ces somnifères. Je vais les déposer à la pharmacie, pour qu’ils soient recyclés. C’est ce que fait ma mère avec les médicaments qu’on n’utilise plus. Parce que si t’es morte ou endormie pour cent ans comme la Belle au bois dormant, tu ne pourras pas participer au concours, ajoute Caroline, en faisant une grimace comique qui tire un nouveau sourire à Lili.

Cinq mois plus tard, Lili finit l’année scolaire en tête de sa classe. Et elle remporte le premier prix du concours de dessin, qu’elle a préparé avec Caroline, dans le plus grand secret. Elle n’oubliera jamais les larmes de joie et de fierté qui brillaient dans les yeux de sa mère et de son père le jour de la remise des prix. Et le V de la victoire, que lui a fait son frère, de loin. Elle en parle et en rit souvent avec Caroline, sa meilleure amie pour de vrai.


Histoire Pour Dormir deMichèle Harmand
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Noucha

Je m’appelle Noucha, j’ai 11 ans, et mon héroïne préférée, c’est moi !

Tout dans ma vie est magique, héroïque et fantastique. J’habite la plus belle maison du quartier, même si le toit s’effondre un peu et que de longues fissures courent sur les murs.

Ma famille est la plus fabuleuse de toutes. Ma maman a le don de soigner les gens et de guérir les enfants. Mon papa est devenu un jour si parfaitement invisible que personne au monde ne peut plus le trouver. Mais moi je sais que de là où il est, il veille sur moi.

Comme ma maman sait que mes incroyables pouvoirs me permettent de me débrouiller toute seule, elle n’est jamais à la maison. Chaque matin, je descends l’escalier pour aller prendre mon petit-déjeuner avant de partir à l’école. Sur la table de la cuisine, je trouve une petite assiette avec les tartines que je préfère et une cafetière pleine de chocolat chaud. C’est ma maman qui a tout préparé avant d’aller travailler, sans que j’entende le moindre bruit. A moins que ce ne soit une autre fée qui cherche à me faire plaisir ? A vrai dire, je n’en sais rien.

Quand j’ai terminé mon petit-déjeuner, il est temps de partir, et c’est mon moment préféré. Parce que je ne vais pas à l’école, moi : je vole vers l’école.

Je pars en sautillant sur le chemin et quand plus personne ne me regarde, mes semelles se détachent doucement du sol. Mon corps s’élève lentement dans les airs, comme une plume soulevée par le vent. Je glisse au-dessus du chemin, je plane par-dessus les toits de tuiles et je survole les jardins qui se ressemblent tous, vus de là-haut.

En prenant de l’altitude, je vois toute la ville devenir minuscule. La forêt immense, sombre et inquiétante devient une petite touffe de verdure vivante, comme un animal poilu qui dort paisiblement. La rivière dans laquelle j’ai si peur de tomber n’est plus qu’un fin lacet argenté et brillant, qui ondule sous le soleil.

Pendant que je vole, je peux voir à travers les murs et sous la surface de l’eau. J’aperçois les poissons qui frétillent et dansent entre les algues. Je peux même voir les autres enfants de ma classe prendre leur petit-déjeuner avec leurs parents avant de partir à l’école. Le monde entier est un livre ouvert que je survole comme un oiseau. Au pied de la montagne, je vois la large toiture grise de l’hôpital. C’est là que travaille ma maman, toute la journée et parfois même la nuit. Je regarde la façade blanche avec ses toutes petites fenêtres et je pense fort à elle pour lui donner du courage. Elle doit être en train de soigner et d’aider quelqu’un d’autre, peut-être même une petite fille comme moi. Je ne sais pas si une héroïne a le droit d’avoir ce genre de pensées, mais je dois avouer que ça me rend parfois un peu triste.

Heureusement, j’aperçois maintenant l’endroit que je préfère au monde. C’est une longue maison plate avec des murs de briques rouges et de larges fenêtres. On y trouve les réponses à toutes les questions qu’on peut se poser et des millions de merveilleuses histoires venant des quatre coins du monde. Cet endroit, c’est la bibliothèque. J’y passe de longues heures après l’école à attendre que ma maman vienne me chercher. Un jour, j’ai essayé de compter les livres sur les étagères, mais il y en a tellement que je n’ai pas réussi. Je me suis promis que je les lirai tous, jusqu’à ce que j’en trouve un avec une héroïne aussi formidable que moi.

Je suis presque arrivée à l’école et j’entame doucement ma descente. Le sol se rapproche et je vois la marelle de la cour de récréation de plus en plus clairement. Je me laisse tomber tranquillement comme une feuille d’automne qui tourbillonne avant d’atterrir et mes pieds touchent le sol juste devant la porte.

La maîtresse attend sur le seuil. Elle a un air sévère, sa bouche est toute pincée et ses bras sont croisés sur son énorme poitrine.

— Eh bien Noucha, on rêvasse encore ! Allez, dépêche-toi, va rejoindre tes camarades sous le préau !

Je souris poliment à la maîtresse et je file en courant. Rêvasser, moi ? Je fais bien mieux que ça ! Je voyage sans bouger, je m’évade comme par magie, je peux faire du monde tout ce que je veux ! Il me suffit de fermer les yeux et de laisser le miracle opérer.

Mais les gens qui n’ont pas d’imagination ne pourront jamais soupçonner l’ampleur de mes pouvoirs. Ce n’est pas de leur faute, après tout. Tout le monde n’a pas la chance d’être aussi magique, héroïque et fantastique que moi !


Noucha
Un Histoire Pour Dormir de Sandra Bartmann
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Feu de dragon

Bibop était un petit dragon aux écailles orange. Il habitait la Montagne Grise avec sa maman depuis qu’il était né. Cela faisait bientôt cent ans. Cent ans, c’était l’âge de raison des dragons. Bibop allait enfin apprendre à cracher du feu. Il attendait ce moment avec impatience.

Le jour de son anniversaire arriva enfin. Bibop se leva tout joyeux et entra dans la cuisine en chantonnant. Sa maman sursauta et cacha quelque chose dans son dos.

– Bibop ! Je ne t’avais pas entendu arriver ! Bon anniversaire mon chéri.

Elle posa un torchon sur ce qu’elle était en train de faire et s’approcha de lui. Elle lui fit un bisou sur le front.

– Que veux-tu manger ?

Il voulait du mouton grillé. Elle sourit. C’était son encas préféré. Pendant qu’elle cuisinait, Bibop se glissa derrière elle et alla soulever le torchon. Il était persuadé qu’il trouverait le manuel du petit cracheur de feu. Il fut déçu de découvrir un livre sur le vol.

– Bibop ! C’était pour ce soir ! fit sa maman.

– C’est pas ça que je voulais ! répliqua le petit dragon.

La mine de sa maman changea. Elle fronçait les sourcils. Elle soupira et s’assit. Elle invita Bibop à faire de même mais il était trop agacé pour obéir.

– Tu voulais tellement cracher du feu que je n’ai jamais su comment te le dire… Ton papa était un lézard géant.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire que tu ne pourras jamais cracher du feu.

Jamais. Cracher. Du. Feu. Le cœur de Bibop s’arrêta de battre et repartit beaucoup plus fort. Il ne pouvait pas y croire. Ce n’était pas possible. Il en avait toujours rêvé !

– Ça ne veut pas dire que tu ne seras pas un vrai dragon. Tu es même celui qui vole le mieux ! continua sa maman. Mais il faut que tu acceptes que tu ne pourras pas cracher du feu. Je suis désolée, Bibop.

– Ce n’est pas possible ! hurla le petit dragon en mettant sa tête entre ses pattes.

Il n’avait jamais été aussi triste. Il se saisit de son petit sac à dos et sortit en claquant la porte. Il imaginait déjà les moqueries de ses camarades quand ils apprendraient qu’il ne pourrait jamais cracher de feu. Au bout de la rue, l’école était à droite, la sortie du village à gauche : il préféra quitter le village. Arrivé à la sortie, il décolla.

Il n’avait jamais volé tout seul aussi loin de chez lui. Il ressentit un sentiment de fierté et de liberté. Il avança encore. Monta encore plus haut. Le village n’était plus qu’un petit point sur la Montagne Grise. Et bientôt, la Montagne Grise s’effaça à son tour. Au même moment, la Montagne Rouge apparut à l’horizon : on l’appelait ainsi car de la lave rouge et brûlante en sortait quand elle se mettait en colère. Il eut alors une idée un peu folle. Si sa maman ne voulait pas lui apprendre à cracher du feu, la Montagne Rouge le ferait. Il bifurqua dans sa direction.

Bibop volait depuis plusieurs heures. La Montagne Rouge avait grandi. Elle grondait très fort. Les autres animaux fuyaient mais Bibop avança encore, jusqu’à la toucher. Le petit dragon voulait monter jusqu’en haut. Il vola jusqu’au cratère. De la fumée s’en échappait. Au fond de la montagne, il y avait aussi de la lave en ébullition. Mais Bibop voulait encore s’en approcher. Il voulait comprendre le phénomène pour le reproduire. Comment pouvait-il créer du feu dans sa gorge ? Bibop descendit un peu dans le cratère. Il planait à mi-hauteur, quand la lave commença à monter.

– Montagne ? cria-t-il. Montagne ! Dis-moi comment tu fais ? Mon…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une violente secousse entraîna la chute d’une roche qui vint frapper son aile gauche. Il perdit l’équilibre, cria, et parvint tant bien que mal à s’agripper à la paroi. La douleur irradiait son aile. Elle devait être cassée : impossible de voler. Il commença à paniquer. Il sentait la lave se rapprocher sous ses pattes tremblantes…

Soudain, un vent frais balaya ses épaules. Il leva les yeux et reconnu sa maman.

– Ne bouge pas, je vais te sortir de là ! lui cria-t-elle.

Elle entoura son corps de ses serres puissantes et l’arracha à la paroi. Elle le souleva rapidement dans les airs, hors du cratère. Plusieurs dragons du village les attendaient, planant au-dessus de la Montagne Rouge. Ils avaient accompagné sa maman pour l’aider à le retrouver. Ils partirent devant en les voyant arriver tous les deux.

Leur groupe n’était qu’à quelques centaines de mètres de la Montagne Rouge quand celle-ci explosa. De la lave gicla dans tous les sens. Des rochers enflammés fusèrent. Pour s’en protéger, les dragons crachèrent leurs flammes en direction des projectiles, ce qui les bloqua. Ils étaient saufs !

Ils s’arrêtèrent trois heures plus tard. Les dragons se tournèrent vers Bibop.

– Heureusement que les oiseaux ont pu nous dire dans quelle direction tu allais. On a failli arriver trop tard !

– Je me demande bien pourquoi tu es allé dans le cratère…

– Je voulais apprendre à cracher du feu comme la montagne, fit Bibop en s’époussetant. Les dragons ouvrirent de grands yeux.

– Ton fils est inconscient ! dit un premier dragon à l’attention de la maman de Bibop.

– Il vous a mis tous les deux en danger, ajouta une autre dragonne.

Bibop était au bord des larmes. Il se sentait coupable d’avoir mis en danger la vie de sa maman.

– Arrêtez ! s’exclama la maman de Bibop. Vous ne voyez pas qu’il se sent déjà assez mal ? Moi, j’ai vu un petit dragon déterminé et très courageux.

Les dragons se turent et elle s’approcha de son fils.

– Je suis désolée de ne t’avoir rien dit au sujet de ton papa. Si tu avais su la vérité, tu n’aurais jamais tenté une aventure pareille. Je ne te mentirai plus.

Bibop sourit et serra très fort sa maman de son aile valide. Son ventre gargouilla alors très fort. Elle rit :

– Allez, rentrons ! Ton mouton grillé t’attend à la maison.


Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Pour Dormir de Marièke Poulat

Jules de Mérignac

Le petit Jules ne supporte plus les moqueries acerbes de ses camarades. À douze ans, une furieuse acné XXL l’a saisi au sortir de l’enfance et ne lui a laissé aucun répit.

Mais aujourd’hui, Jules a décidé que trop, c’est trop. Au navrant « face de pet » que lui lance Cédric lorsqu’il franchit la grille de l’école, Jules se retourne et darde de ses pustules menaçantes le caïd de la cour de récréation :

— Pourquoi ?

La question désarçonne Cédric, qui s’attendait visiblement à ce que Jules continue à traîner comme d’habitude sa carcasse de boutonneux jusqu’au fond de la cour sans se retourner.

— Ben euh… t’as vu ta tête ? sourit Cédric. Le fier meneur reprend vite ses esprits, bombe le torse, avant de poursuivre, triomphant :

— Calculette !!

— Ah non ! C’est un peu court, Cédric la barrique !

Trop, c’est trop ! Et tant pis s’il se prend la raclée du siècle ! Jules jette son cartable au milieu de la cour, conscient que tous les regards sont maintenant rivés sur lui :

— On pourrait dire bien des choses en somme ! (bon d’accord, ça, Cyrano, le vrai, celui de Bergerac qui cause comme un dictionnaire, il l’a déjà dit, mais attendez un peu de voir ce que Jules-le-Cyrano-du-vingt-et-unième-siècle va vous déclamer !)

Haroun Tazieff :

Quel est donc ce magma en fusion sous la peau,

Capuchonné de blanc, le Kilimandjaro ?

Spéléologue :

Moi, mon pote, si j’avais de telles stalagmites,

Je creuserais entre elles un tunnel au plus vite !

Karl Lagerfeld :

Nul vêtement au monde, aussi couvrant soit-il

Ne pourrait masquer ce poison juvénile !

Raimu :

Bonne mère si j’avais de telles crevasses

Il faudrait sur le champ que je les escagasse !

Précieux :

Doux Jésus si j’avais tous ces affreux tétons,

Bouh ! J’aurais bien trop peur, rien qu’en les effleurant

D’éclabousser la glace, ô mon Dieu quel affront !

Salir ainsi mon reflet de prince charmant !

Homme politique :

Je ne ferai, c’est sûr, aucune concession,

Karcher ou bazooka, exit tous ces boutons !

Ingénue :

De quoi se nourrissent-ils, dorment-ils la nuit ?

Leur parles-tu français, anglais ou swahili ?

Physicien :

Subissent-ils la loi des vases communicants ?

Lorsque l’un disparaît, l’autre gonfle instamment ?

Igor et Grishka Bogdanov :

Un tel spécimen ne peut que provenir

D’une autre galaxie, il faut craindre le pire !

Dictateur :

J’ai pour éradiquer cette vermine immonde,

Une arme nucléaire qui fera des merveilles

Celui qui ne sait pas qui est le Roi du monde,

N’est qu’un pauvre inconscient à nul autre pareil !

Écolo :

Est-ce là la preuve du réchauffement cutané ?

Je vous l’avais bien dit, nous sommes tous pollués !

Méga super écolo :

À force de manger ces maudits OGM

On fabrique des monstres, de vraies tronches d’aliens !

Tu vois mon cher Cédric, c’était plutôt facile

De se moquer en rimes, avec des mots habiles,

Je pourrais maintenant aussi me défouler

Sur ta propre personne, car avec ton air niais,

Ton embonpoint certain, ton barbelé dentaire,

J’aurais de quoi en rire pendant un millénaire !


Illustration de JAB
Histoire Pour Dormir de Céline Santran
via short edition

Pas facile d’être une princesse

Je m’appelle Elisabeth et j’habite au château de Versailles. À travers la fenêtre de ma chambre, je peux apercevoir l’orangeraie créée par un célèbre paysagiste, André Hessin. C’est ce que m’a appris ma nourrice, Madame Delatour, qui prend soin de moi depuis ma naissance, il y a douze ans.

J’ai un grand frère, Louis, d’un an mon aîné. À 13 ans, il est le centre d’attention à la cour, juste après mon père, le Roi de France. Nous avons tous deux été élevés dans le luxe. À mon avis, c’est le seul avantage à être Princesse de France. Je n’ai vu mon père, le Roi, qu’une dizaine de fois et ma mère, la Reine, me rend visite une heure chaque mois.

À ma naissance, mes parents ont créé une alliance avec l’Autriche, pour sceller la paix entre leurs deux pays. Ainsi, quand ils le décideront, j’épouserai le prince d’un pays dont je ne connais rien. Ce jour ne tardera pas, je le sais.

À la cour, les jeunes filles doivent apprendre à bien se tenir. Je préférerais mille fois savoir me battre plutôt que de passer des heures chaque jour à faire de la couture ou à broder et autant de temps à apprendre les bonnes manières, sans oublier l’heure réservée aux danses de salon. Je n’ai le droit qu’à une heure de promenade par jour, sous l’œil vigilant de Madame Delatour. C’est mon seul plaisir. Chaque jour, je fausse compagnie à ma gouvernante pour aller à l’orangeraie. Si elle savait où je me rendais, elle me ferait porter un masque pour ne pas que mon teint se gâte. Ces attirails sont vraiment inutiles quand je cours dans les bois.

Je réfléchissais à la manière dont je pourrais me débarrasser de Madame Delatour lors de la prochaine promenade, lorsque mon cours de bonnes manières a pris fin. Ma gouvernante, qui m’attendait derrière la porte, portait déjà son masque. En descendant les grands escaliers de pierre, j’ai trouvé l’idée qui me permettrait de m’échapper.

— Attendez-moi ici, je dois aller chercher mon masque.
Devant l’air étonné de ma gouvernante, j’ai ajouté :
— Vous me dites sans cesse que le soleil gâte le teint.
— Bien, mais pressez-vous, a soupiré Madame Delatour.

J’ai couru jusqu’à l’escalier de la cour arrière, qui mène tout droit à l’orangeraie. Une fois arrivée, je me suis assise devant le premier oranger. J’ai senti une présence, à quelques mètres de moi. Je me suis levée d’un bond, craignant que Madame Delatour m’ait trouvée, mais c’était un garçon de mon âge qui se tenait devant moi.

— Bonjour, je m’appelle Elisabeth.
— Je suis Antonin. Mais je sais qui vous êtes.
— Ah oui ?
— Oui, vous êtes la princesse et je dois prévenir madame Delatour si je vous vois.
— Mais vous n’en ferez rien.
— Ah non ? a-t-il demandé, amusé.

Nous avons passé l’heure suivante à nous poursuivre dans les jardins. Il se faisait tard, il était temps pour moi de retrouver Madame Delatour.

— Elisabeth, c’est assez ! Aujourd’hui était la dernière fois que vous échappez à ma surveillance, je vous le garantis ! Vous vous êtes encore salie ! Si votre mère apprenait que vous courez ainsi…
— Elle n’en saura rien, la coupais-je.
— Vous devez vous tenir, vous êtes…
— Princesse de France, je le sais, dis-je en soupirant.

Les jours ont passé, Antonin et moi étions tout le temps ensemble. Il était le fils d’une des lingères, mais cela m’importait peu, j’étais amoureuse de lui. Je n’avais aucune envie d’épouser un parfait inconnu.

Malheureusement, après trois semaines, notre jeu ne marchait plus. Madame Delatour est venue me chercher après mon cours de bonnes manières, et, plutôt que d’aller dans les jardins, nous sommes retournés dans mes appartements.

— Saviez-vous, Elisabeth, que madame Valin avait un fils ?
— Je l’ignorais.
— Vous vous jouez de moi, ce qui est indigne d’une demoiselle de qualité ! Vos parents étaient très déçus lorsque je leur ai rapporté votre conduite ! Conter fleurette au fils de la lingère, où êtes-vous allée chercher pareille idée ?
— C’est que…
— C’en est assez ! Vos parents ont décidé d’avancer votre mariage avec le prince d’Autriche.
— Mais…
— Dès demain, la modiste viendra vous préparer pour la cérémonie. Toute la cour sera présente. Quelle chance pour vous, qui voulez toujours attirer l’attention !

Le lendemain, malgré mes protestations, mes parents ne voulaient rien entendre et étaient restés campés sur leur position. La modiste est arrivée au début de la matinée et m’a fait essayer chapeaux et gants. On m’avait sélectionné trois robes blanches et je devais en choisir une. C’était le seul choix qu’on m’avait laissé. La première était trop longue et la seconde trop bouffante. La troisième était parfaite : la jupe était en coton blanc cassé parsemé de fleurs roses et les bordures rappelaient la couleur des fleurs. Les larmes aux yeux, j’ai jeté un regard vers les jardins que je ne reverrai sans doute jamais. Près de l’orangeraie, Antonin me regardait.

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Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Elisa Houot
via short edition

La rencontre

Histoire Pour Dormir | Je rentrais du collège en passant par le parc, comme tous les jours, et soudain, il était là, devant moi. C’était la première fois que je le voyais. Il était si beau que je me suis arrêtée à quelques mètres, bouche bée… Mon cœur battait à cent à l’heure !

Assis tranquillement sur un banc, il regardait les promeneurs l’air indifférent. J’aurais voulu aller lui parler mais avant que je ne m’approche de lui, il s’est levé et il est parti. Je n’ai pas osé le suivre… Alors je suis rentrée chez moi.

Toute la soirée, son image m’a poursuivie… Ses beaux yeux verts, son allure nonchalante. Je n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose et il m’a fallu du temps pour finir mes devoirs…

Le lendemain, j’espérais tellement le revoir que j’avais comme une boule dans le ventre ! J’ai marché lentement, très lentement dans le parc jusqu’au banc où je l’avais aperçu la veille. Il était là !
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine en le voyant ! Je le trouvais encore plus beau que la veille !

Allongé, les yeux fermés, il semblait dormir.
Je me suis approchée de lui sans faire de bruit, m’arrêtant devant le banc. Doucement, j’ai avancé ma main, voulant le toucher, le réveiller, lui parler…
Mais il a soudain ouvert grand les yeux et m’a fixée, comme si il avait deviné ma présence ! J’ai sursauté et me suis reculée, honteuse qu’il m’ait surprise.
Il s’est levé, m’a lancé un dernier regard puis s’est éloigné.

Pendant trois jours, j’ai fait semblant de rien en passant devant lui au parc. J’avais tellement honte de moi que je me dépêchais de rentrer à la maison, sans m’arrêter pour le regarder. A chaque fois, j’avais l’impression qu’il m’observait mais je n’osais pas me retourner pour vérifier…

Durant le week-end, je n’ai pensé qu’à lui…
Il était si beau, j’avais vraiment envie de l’aborder, mais comment faire ? Et puis, j’ai eu une idée. Le lundi, en rentrant du collège, prenant mon courage à deux mains, je me suis assise sur son banc, à côté de lui.
J’avais mon goûter avec moi et j’ai commencé à le manger, comme si de rien n’était.
J’ai vu qu’il me regardait fixement alors, les mains un peu tremblantes, j’ai partagé mon goûter et je lui ai offert la moitié… Il s’est levé et est parti sans même y toucher…

Je n’allais pas me décourager pour si peu ! Peut-être n’aimait-il pas ce que j’avais préparé ? Le lendemain, je me suis assise sur le banc et lui ai tendu la moitié de mon goûter, une part de gâteau au yaourt fait maison…
Cette fois, il s’est jeté dessus comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours ! J’étais si contente ! Puis, sans un mot, je me suis levée et je suis partie, avant qu’il ait fini de manger. Je ne voulais pas l’effaroucher.
Les jours suivants, nous avons recommencé le même manège. Je m’asseyais sur le banc, sortais mon goûter et lui en donnais la moitié. Pendant qu’il mangeait, je partais. J’avais l’impression que désormais, il m’attendait…

Au bout d’une semaine de ce petit jeu, je me suis dit qu’il fallait que je passe à l’étape suivante. En rentrant du collège, je me suis approchée du banc, bien décidée à lui parler…
Il n’était pas là !
J’ai scruté les alentours, me disant qu’il était peut-être sur un autre banc, mais rien. Il n’était pas là.

J’étais déçue. Moi qui avais rassemblé tout mon courage pour l’aborder, voilà qu’il me posait un lapin !
Enfin, c’est pas comme si on avait un vrai rendez-vous, mais c’était la première fois depuis des jours qu’il ne venait pas…

Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ? Et si en fait ma compagnie ne lui plaisait pas ? Et s’il ne revenait plus jamais ?

Je me suis assise sur le banc et, triste de ne pas le voir, j’ai fermé les yeux pour ne pas pleurer.

Soudain, j’ai senti une présence à côté de moi…

C’était lui, il était là ! J’étais si heureuse !

J’ai sorti mon goûter et lui ai donné.
Au lieu de se jeter dessus, comme d’habitude, il m’a regardée longuement puis est monté sur mes genoux et s’est frotté à moi… Quelle surprise ! Moi qui le trouvais si sauvage !
Je l’ai caressé et câliné puis nous sommes rentrés ensemble à la maison…
A ma plus grande joie, mes parents ont accepté qu’il reste avec nous.

C’était la première fois que j’adoptais un chat.


Histoire Pour Dormir de Claire Joanne
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com

Le Héros du Jour

Histoire Pour Dormir | Mon vrai nom, c’est Théodora. Autant le dire tout de suite : je ne l’aime pas. Ça fait plouc. Heureusement, tout le monde dit « Dora », c’est déjà mieux.

C’est Albert et Alba Raki qui m’ont choisi ce prénom quand je suis arrivée à la maison. Ils ne m’ont pas demandé mon avis bien sûr, j’étais trop jeune. On dit qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfant et que c’est pour ça qu’ils m’ont prise chez eux quand je suis née. Si j’ajoute que « Théodora », ça veut dire « cadeau de Dieu », ça explique.
Tout un programme !

Eux en tous cas, ce n’en sont pas, des cadeaux. D’abord, ils sont gros. Énormes. Ils ont tout de gros : le ventre et les cuisses, les bras et les fesses ! Même leurs lunettes sont grosses. Mais ça, c’est à cause de la télé. Quand ils ne la regardent pas, ils en parlent. Ce qu’ils préfèrent par-dessus tout, c’est Le Héros du Jour, une émission idiote qui met un inconnu en vedette parce qu’il a fait quelque chose d’exceptionnel et qui gagne son poids en pièces d’un euro.

Je crois bien que mes deux gros sont jaloux de n’être jamais choisis, parce qu’ils n’arrêtent pas de calculer combien de pièces ils valent chacun. Mais en réalité, à part prendre du poids, je ne vois pas ce qu’ils ont fait d’exceptionnel, ni comment ils pourraient gagner.

En plus, ils n’aiment rien ni personne. Même pas moi. Un jour, Alba m’a offert un collier, c’est vrai. Mais j’ai tout de suite vu que c’était parce que ce collier lui plaisait à elle. Autrement dit, ils se servent de moi pour se faire plaisir. Quand j’étais petite, on aurait dit que j’étais leur « chose ». Une sorte de machine à câlins : « Dora, viens sur les genoux de Papa. » « Dora, viens près de Maman, ma chérie. » Et une caresse par-ci, et une caresse par-là. Et gouzi gouzi, et gnagnagna. Ils étaient pompants. Alors, quand j’en avais vraiment marre, je m’approchais lentement et tout à coup, je leur léchais la joue un bon coup, en mettant plein de salive. Ils disaient qu’ils aimaient ça, mais ce n’est pas vrai. Je voyais bien que je leur donnais la chair de poule et après ils me fichaient la paix.

Ou alors, il pouvait m’arriver de faire pipi sur la moquette du salon. Ça, ils détestent. Quand ça arrivait, ils me punissaient : j’avais droit à une tape sur le derrière et je devais rester toute seule dans un coin. Ils n’en ont jamais rien su, mais dans le fond, ça me plaisait. Dans mon coin, j’étais peinarde. Et la tape, ça ne faisait pas vraiment mal, même si je gémissais un peu. C’était pour faire semblant.

Mais tout ça, c’est du passé. J’ai grandi et ils se sont un peu calmés. Sauf pour la télé. Maintenant, quand c’est l’heure du Héros du Jour, ils m’envoient jouer seule au jardin pour être plus tranquilles. C’est même à cause de ça que tout est arrivé.

C’était jeudi dernier. Pendant que mes deux gros râlaient devant leur télé, je musardais au bout de la pelouse, près du jardin d’Isabelle. Isabelle, c’est la voisine. Je l’aime bien, elle est gentille avec moi. Souvent, elle me donne une douceur à manger quand elle me voit jouer près de la clôture. Bref, j’étais là, en train d’espérer un bonbon, quand j’ai vu quelqu’un que je ne connaissais pas. Un homme avec une grosse moustache. Il était dans le jardin d’Isabelle, au milieu des buissons. Au début, je croyais que c’était un jardinier. Mais il s’est mis à avancer vers la maison en se cachant. Ce n’était pas normal.

Et puis tout est allé très vite. Quand j’ai vu la batte de baseball, j’ai senti le danger. Alors sans trop réfléchir, je me suis glissée par un trou dans la clôture et j’ai foncé sur le moustachu en donnant de la voix pour appeler à l’aide. Moustache s’est retourné vers moi juste au moment où je lui sautais dessus. On a roulé par terre tous les deux et il s’est assommé tout seul, en se cognant la tête contre sa batte de baseball.

J’étais toute fière de mon coup quand j’ai entendu cavaler dans mon dos. C’était une équipe de la police qui traquait le type. J’ai appris ainsi que j’avais neutralisé un dangereux prisonnier évadé. Sur le coup, bizarrement, je me suis dit : « J’en connais qui essaieraient d’en profiter pour passer au Héros du jour ». Bref, c’était à prévoir, Albert et Alba, attirés par le remue-ménage, n’ont pas tardé à faire leur apparition.

J’avais deviné juste : le lendemain, la télé débarquait. Comme prévu, mes deux gros ont essayé de se faire passer pour les vedettes de l’histoire. Mais le gars de la télé était au courant de tout. Vous auriez dû voir leur tête quand il leur a dit en souriant :

― Évidemment, dans le cas présent, le poids en euros sera remplacé par le poids en croquettes Gourmet-Toutou, puisque Dora, notre héros du jour, est un chien.

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Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset


Illustration de Lou Lubie
Histoire Pour Dormir de Albert Dardenne
via short-edition.com

Morti veut gagner des millions

Morti était un gentil petit cochon. Il était le troisième garçon de la famille Petitcochon. Il partageait sa petite chambre avec ses deux grands frères Boudi et Sauci. Les trois petits cochons dormaient dans des lits superposés et Morti était tout en haut.

Tous les matins, Madame Petitcochon venait les réveiller en ouvrant en grand la fenêtre de leur chambre. Morti ne voulait pas sortir de son lit tout chaud. Dehors, il faisait froid et il faudrait marcher dans l’herbe humide pour aller jusqu’à l’école. Morti n’aimait pas trop l’école. Les additions, c’était facile. Mais il y avait les conjugaisons et Morti avait horreur des conjugaisons. Je chante, tu chantes, il chante… Parfois, il y a un S à la fin du mot et parfois pas de S. C’était n’importe quoi. Morti attendait avec impatience la sonnerie de la fin d’après-midi, la sonnerie du goûter !!!

Monsieur Petitcochon, le papa, tenait une épicerie. Les enfants s’arrêtaient à l’épicerie en sortant de l’école. Ils avaient le droit de prendre chaque jour un bonbon de leur choix. Morti prenait toujours le plus gros bonbon. Le papa de Morti était très gentil, il travaillait dur pour donner une bonne éducation à ses garçons. Il vendait pleins de trucs bons : des gâteaux, des chips, des cacahuètes. Il vendait aussi des trucs bizarres : du saucisson et du jambon…

Enfin, son papa vendait des billets de loto, des billets pour gagner plein d’argent. Morti avait toujours vu les clients de son papa acheter des billets de loto. Le papa de Morti avait expliqué à ses enfants que celui qui gagnerait demain deviendrait vraiment très riche, parce que le tirage du vendredi 13, c’était le gros lot. Cette nuit-là, Morti eut beaucoup de mal à s’endormir, il rêva qu’il gagnait le gros lot, qu’il était très riche et qu’il n’avait plus besoin d’aller à l’école… Alors le lendemain, Morti passa comme d’habitude à l’épicerie. Par chance, c’était un employé de son papa qui tenait la boutique. Morti sortit de sa poche tous les sous de son Noël et son anniversaire et finit par choisir un ticket de loto qu’il trouvait très beau. Il paya et enfouit vite son ticket au fond de sa poche, il ne voulait pas que ses frères soient au courant de son achat. Le soir, alors que toute la famille était assise devant la télévision, Morti dévorait des yeux les numéros du loto qui s’affichaient à l’écran. Il avait appris les siens par cœur. Le cœur de Morti battait à cent à l’heure ! Les trois premiers numéros étaient bons. Morti se leva et s’approcha de l’écran.
— Assieds-toi ! cria Sauci qui ne voyait plus l’écran.
Mais Morti était fasciné par les chiffres qui apparaissaient un à un. Le 22, le 27 et le 34… Argh, c’étaient exactement les chiffres que Morti avait joués. Il sentit ses pattes trembler et il se mit à réfléchir à toute vitesse : je vais acheter des millions de bonbons, une maison pour mes frères, une maison solide, pas en paille ou en bois ! Je donnerai plein d’argent à tous mes amis…
— Que t’arrive-t-il Morti ? Tu es tout pâle ! C’est à cause du loto ?
Morti ne savait que dire. Il finit par hocher doucement la tête…
— Mais pourquoi ? Explique-nous ? demandèrent ses parents.
Morti tout gêné, regarda ses chaussures et raconta timidement toute l’histoire…

Alors la famille Petitcochon eut beaucoup d’argent… Enormément d’argent !! Papa Petitcochon embaucha quelqu’un à sa place pour travailler à l’épicerie. Il fit construire une énorme maison de quatre étages dans laquelle chaque petit cochon avait une immense chambre, chacune avec son jacuzzi.

Maman Petitcochon allait tous les jours chez le coiffeur. Les voisins de la famille Petitcochon étaient très jaloux.

Un jour, Madame Jolivache, la voisine, vint leur rendre visite. Elle leur expliqua qu’elle avait besoin d’argent pour réparer sa clôture abîmée. Madame Petitcochon, qui était très amie avec Madame Jolivache, lui donna de l’argent pour refaire sa clôture. Le lendemain, c’est Monsieur Méchantloup qui vint leur rendre visite parce qu’il voulait changer sa voiture. Comme Monsieur Petitcochon était maintenant bien copain avec Monsieur Méchantloup, il lui donna de l’argent pour s’acheter une voiture. Et puis le lendemain, il y eut trois autres voisins : la famille Canardot qui voulait construire une piscine pour le petit dernier (qui était drôlement vilain paraît-il). Monsieur Lecoq, lui, avait besoin de s’acheter une montre en or pour réveiller le village pile à l’heure. Et enfin, Monsieur Seguin, le berger, qui voulait acheter cent cinquante-trois téléphones portables pour toutes ses chèvres afin de pouvoir les joindre à tout moment, en cas de danger par exemple.
Jour après jour, toute la ville sollicitait les Petitcochon. Alors, Monsieur et Madame Petitcochon, qui voyaient leur fortune s’envoler, refusèrent de donner plus d’argent.

Et, ce qui devait arriver arriva : plus personne ne parla à la famille Petitcochon, ni ne vint frapper à leur porte.

Un matin, Madame Petitcochon se sentait un peu fatiguée. Elle ne réveilla pas ses trois garçons. Après tout, ils étaient riches pour le restant de leur vie. Alors l’école, c’était peut-être pas vraiment nécessaire, se dirent Monsieur et Madame Petitcochon. Et les jours suivants, les petits cochons se réveillèrent à midi. Tous les après-midis, ils barbotaient dans leur piscine.
La vie semblait si facile…
Finalement, ils avaient juste un problème : ils n’avaient plus d’amis. Plus personne ne rendait visite à la famille Petitcochon : ni les voisins, ni les copains de l’école.

Morti se sentit tout triste, tout seul dans sa grande piscine.

Il réfléchit et se dit : c’était sans doute mieux avant, sans tous les sous.

Et comme tous les Petitcochon étaient devenus très tristes, Monsieur et Madame Petitcochon décidèrent de donner tout l’argent à leur village pour construire une piscine géante où tout le monde pourrait s’amuser ensemble !

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Histoire Pour Dormir de Jacques Veranda
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com