Salade et balade

— Nathan, va à la ferme chercher une salade ! demande sa maman qui est très pressée.

Nathan ne se le fait pas dire deux fois. Il adore se balader avec son nouveau vélo. Et hop, le voilà parti sur la petite route goudronnée qui passe derrière son jardin.

En cinq minutes, il arrive et distingue devant lui les bâtiments de la ferme.

Le fermier, assis sur son gros tracteur, se prépare à partir. Nathan s’approche et parle très fort, car le moteur du véhicule fait beaucoup de bruit. De plus, le fermier n’est plus tout jeune, il est dur d’oreille et n’entend pas toujours bien.

— Bonjour monsieur ! crie Nathan.

— Bonjour petit !

— Je voudrais une salade, dit Nathan.

— Parle plus fort, je ne t’entends pas !

— Je voudrais une salade ! Une salade ! crie Nathan.

— Une balade ? dit le fermier qui entend toujours aussi mal. Une balade en tracteur ! Tiens, monte !

Et le fermier prend Nathan sous les bras, le soulève et le fait asseoir à côté de lui, sur un tout petit siège.

Nathan est très étonné, mais il se dit : « Chic ! Une balade en tracteur. »

L’homme fait rouler le tracteur sur le chemin et Nathan est vraiment très content de cette promenade improvisée. Au bout d’un moment, le fermier s’arrête à l’entrée d’un champ pour voir ses vaches. Puis il remonte sur sa machine.

Nathan lui demande alors s’il peut conduire un petit peu le tracteur au retour. Le fermier est d’accord pour un court moment, mais en restant bien à côté de lui, prêt à reprendre le volant au moindre danger.

Nathan est content, très fier, car il conduit le tracteur tout seul sur quelques dizaines de mètres.

De retour, le fermier arrête le moteur. Nathan saute du tracteur et dit :

— Merci beaucoup pour la balade, mais j’allais oublier, maintenant il me faudrait une salade.

— Une salade ? Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ! Allez viens.

Et le fermier entraîne Nathan dans le champ à côté et cueille une salade.

Puis Nathan reprend son vélo et rentre à la maison.

— Tu as été bien long ! dit sa maman.

— C’est magique maman !

— Qu’est-ce qui est magique, Nathan ?

— Une salade qui s’est transformée en balade !

La collection de Léo

Léo est soigneux. Il a patiemment constitué sa petite collection d’automobiles miniatures. Il en a de toutes sortes : des anciennes et des nouvelles, des voitures de sport ou des voitures familiales, de toutes les couleurs et de toutes les formes.

Il en possède bien une quinzaine maintenant. Toute sa collection est disposée sur plusieurs étagères de sa chambre.

Au collège, Max lui a déjà demandé plusieurs fois :

— Tu me la fais voir, ta collection ?

— Je ne peux pas l’apporter ici, quand même ! répond Léo à chaque fois.

Mais aujourd’hui, Max a convaincu Léo qui a accepté :

— D’accord, j’apporterai trois petites voitures cet après-midi…

L’après-midi arrivé, durant la récréation, Léo déballe ses trésors : trois petites autos miniatures étincelantes. Tous s’approchent et admirent. Mais bientôt, chacun veut observer les maquettes de plus près. On se les passe de main en main. Le ton monte, certains se plaignent de ne pas les avoir vues.

Léo a la gorge serrée en voyant passer ses petites autos, sans ménagement, de l’un à l’autre.  Elles sont si fragiles ! Alors, il s’exclame :

— Bon, ça suffit maintenant ! Rendez-les-moi !

Mais sa voix se perd dans le brouhaha et il a bien du mal à récupérer sa collection.

Le soir, Léo est triste. Assis à son bureau, il contemple ses trois petites maquettes. L’une a son petit rétroviseur brisé, l’autre a son pare-chocs déglingué. Enfin, la troisième, une voiture décapotable couleur crème, a sa vitre fendue. Il a eu toutes les peines du monde à la reprendre à Kevin qui ne voulait plus la rendre.

Puis Léo repousse ses petites maquettes abîmées dans un coin et il se met à réviser sa leçon pour le lendemain.

Sur son livre de sciences, il regarde la photo d’un insecte très curieux qu’on appelle un « phasme ».

Qu’est-ce qu’un « phasme » ? C’est un petit insecte qu’on ne voit pas sur un arbre parce qu’il ressemble à un petit bout de bois, à une brindille. On dirait qu’il fait partie de l’arbre ! Et il faut vraiment regarder de près pour apercevoir les pattes du petit animal.

C’est comme cela, en se confondant avec la branche, en faisant croire qu’il n’est qu’un minuscule bout de bois, qu’il échappe à la vue perçante des oiseaux qui pourraient le manger !

Léo, intéressé, continue à regarder son livre : il n’y a pas que les « phasmes-brindilles », on trouve aussi des « phasmes-feuilles ». C’est le même principe, mais ces derniers se confondent avec les feuilles des arbres. Et, s’il se sent menacé, le phasme peut rester complètement immobile pendant plus d’une heure afin de se fondre complètement dans son environnement.

Brusquement, Léo lève le nez de son livre. Le phasme lui a appris quelque chose !

« Il y a des trésors et des secrets que l’on ne doit partager qu’avec ses meilleurs amis ! se dit-il, mais avec d’autres, il vaut mieux être discret et faire comme le phasme. »

Satisfait, Léo ferme son livre de sciences. Il a appris une bonne leçon !

Mon « six cents pattes »

Je l’ai capturé sous les fougères qui bordent le vieux mur de pierres du jardin, mon mille-pattes. Non, je dois dire mon « six cents pattes » ou presque, car il n’a pas mille pattes comme je l’ai découvert.

Il doit faire environ trois centimètres de long. La première paire de pattes, ce sont des crochets contenant du venin, mais sans réel danger pour l’homme. Rien à voir avec la scolopendre des régions méditerranéennes qui peut, elle, atteindre dix centimètres de long et dont le venin est assez dangereux.

Je l’ai d’abord examiné sous mon microscope. J’ai essayé de comprendre comment il faisait pour coordonner les mouvements de toutes ses pattes et pour aller dans la bonne direction… Mais je ne sais toujours pas comment il y arrive.

Puis j’ai tenté de compter ses pattes. Je me doutais bien que « mille-pattes » est une appellation commode, mais approximative, et que ma bestiole n’avait certainement pas mille pattes.

Pas facile de les compter ! En l’immobilisant comme j’ai pu dans une petite boîte transparente, je suis arrivé à recenser à peu près six cents pattes. J’avais presque fini : il ne me restait que très peu à compter, mais je n’ai pas pu continuer, car, profitant du couvercle ouvert, le mille-pattes s’est enfui. J’ai cherché sous mon bureau, sous mon lit, sur les murs, dans tous les recoins, pas de mille-pattes !

Tant pis ! Je suis passé à autre chose. Mais bientôt, j’ai entendu un cri provenant de la chambre voisine, celle de ma sœur Julie.

— Maman ! maman ! Il y a une bête sous mon lit !

Je me suis précipité, pensant tout de suite à mon mille-pattes, mais quand je suis arrivé, il avait disparu. J’ai cherché sous le lit, partout, pendant que Julie me regardait avec les sourcils froncés comme si c’était moi, le coupable. Mais je n’ai rien trouvé et je suis reparti bredouille dans ma chambre tout en entendant les récriminations de Julie :

— Maman, je ne veux plus rester dans cette pièce, il y a un mille-pattes !

— Calme-toi, ma chérie, on le retrouvera bien !

— Mais non, maman ! Dis à Arthur de s’arrêter de s’amuser avec ces bêtes dégoûtantes !

J’ai cru bon d’intervenir en disant que je faisais simplement des expériences avec mon microscope, mais maman m’a coupé la parole en me disant de rejoindre ma chambre.

Qui a effacé mes exercices d’anglais ?

C’est arrivé la semaine dernière, en ouvrant mon cahier d’anglais avant de partir au collège. Je remarque que les exercices 3 et 4, page 37, que madame Kelly nous avait donnés à faire, ont disparu. Effacés ! Pourtant, je les avais bien faits la veille, j’en suis sûre ! D’autant plus que la prof m’avait recommandé : « Clémence, n’oublie pas de faire tes exercices ! »

En observant de plus près mon cahier, je remarque des traces de crayon à moitié effacées, exactement là où j’avais écrit ! Ces traces prouvent que j’avais bien fait mes exercices et qu’ils ont été tout simplement gommés !

Par qui ? Il me faut trouver le coupable.

Je ne vois que mon frère Benoît… Je me promets d’être attentive, mais je ne remarque rien. Pourtant, dès le lendemain, stupéfaction ! C’est un autre de mes exercices d’anglais qui a été effacé : toutes les réponses de l’exercice 10 cette fois ! Et j’observe encore les mêmes traces : on devine, derrière quelques mots mal gommés, ce qui reste de mon travail !

Ce ne peut être que Benoît, il faut que je le surveille, celui-là. Et c’est ce que je fais, en lui tendant un piège le soir même. J’ai laissé mon cahier ouvert avec un exercice fait au crayon bien en vue sur mon bureau, ma gomme étant posée juste à côté. Je passe ensuite devant la chambre de Benoît, en faisant du bruit, pour qu’il voie bien que je suis sortie. Au fond du couloir, je rentre discrètement dans la chambre de mes parents qui est vide. De là, en entrouvrant légèrement la porte, j’ai un bon observatoire pour voir qui pourrait pénétrer dans ma chambre.

J’attends quelques minutes.

Rien n’a bougé.

Puis Benoît quitte sa chambre pour aller sans doute dans le salon. Plus besoin donc de rester à mon poste d’observation. Je rentre alors dans ma chambre, et qu’est-ce que je vois ? Mon exercice à moitié effacé ! Et ma gomme posée à côté.

Que s’est-il passé ? Ce n’est pas Benoît, mais alors qui, puisque personne n’est entré dans ma chambre ?

Je ne vais quand même pas suspecter ma gomme : c’est absurde ! Mais sinon, qui d’autre ? Je regarde encore une fois la gomme immobile et je réfléchis. L’exercice n’est pas tout à fait effacé. Alors je me dis que j’ai peut-être interrompu l’action de la gomme en entrant dans la pièce.

Ma décision est vite prise. Je sors de la chambre et j’espionne à travers la fente laissée par la porte que je n’ai pas complètement fermée. Ne faisant aucun bruit, j’observe mon cahier, et surtout ma gomme.

Benoît passe à ce moment-là dans le couloir. Il me regarde avec un drôle d’air. C’est vrai que je dois sembler bizarre en train de guetter ainsi devant ma propre chambre. Vite, pour donner le change, je regarde dans le vague, l’air très absorbé, comme si je réfléchissais à un problème important. Benoît hausse les épaules et rentre dans sa chambre. Immédiatement, je reprends mon poste. Ouf ! Rien n’a bougé.

Durant cinq bonnes minutes, je reste attentive. Rien ne se passe. Je me dis que je suis complètement idiote à rester là, à attendre qu’une gomme veuille bien gommer toute seule peut-être ! Si je raconte un jour ça, on me prendra pour une folle !

Je m’apprête à pousser la porte pour rentrer quand, les yeux écarquillés, je vois ma gomme bondir brusquement sur mon cahier et gommer vigoureusement ce qui restait de mon exercice.

Toute seule ! Oui, toute seule !

En quelques secondes, tout est terminé. Ensuite, d’un bond, la gomme va se reposer tranquillement à sa place d’origine, c’est-à-dire à côté de mon cahier.

Je me précipite dans ma chambre, regarde ma feuille : l’exercice est complètement effacé ! Ma gomme, quant à elle, est parfaitement immobile.

Durant un instant, complètement ahurie, je ne sais pas quoi faire, puis j’ai une idée. Je prends un compas dans ma trousse et je tiens fermement ma gomme entre le pouce et l’index de la main gauche. J’enfonce plusieurs fois la pointe de mon compas dans la masse de caoutchouc.

Aucune réaction, la gomme reste inerte !

Je murmure alors : « Ah ! c’est comme ça, ma petite, on efface mes exercices quand j’ai le dos tourné. Eh bien, tu vas voir ! » Je saisis mes ciseaux et entreprends de découper un bout de la gomme.

Rien ! toujours aucune réaction du morceau de caoutchouc !

Je m’énerve alors et je découpe furieusement dans la masse un gros morceau qui devrait amputer ma gomme de la moitié de sa taille. Maman, que je n’ai pas vue entrer, apparaît à mes côtés et me regarde d’un air affligé : « Alors, c’est comme ça que tu traites tes affaires de classe !… Allez, range-moi tout ça et va au lit, c’est l’heure de dormir ! »

Je range ma gomme mutilée dans ma trousse et je rejoins mon lit.

Le lendemain matin, j’arrive en cours d’anglais sans exercice sur mon cahier, évidemment, puisqu’il a été effacé la veille. Madame Kelly, à qui je viens de raconter mon histoire, regarde attentivement mon cahier et ce qui reste de ma gomme, l’air intrigué.

Je conclus en disant :

— Voilà tout ce qui s’est passé, Madame ! Vous comprenez bien qu’après tout ça, je n’ai pas d’exercice à vous présenter !

Madame Kelly ne répond pas. Elle a un petit sourire étrange aux lèvres. Elle va à son bureau, en rapporte une gomme neuve et me la donne en disant :

— Je crois que tu peux jeter ta vieille gomme. Elle m’a l’air hors d’usage. Et prends celle-ci, elle ne te posera aucun problème, tu sais.

Puis elle ajoute, en fronçant un peu les sourcils :

— Tu as beaucoup d’imagination, mais ça ne t’empêchera pas de faire quelques exercices supplémentaires pour demain : l’exercice 10, celui que tu aurais dû faire pour aujourd’hui, plus les quatre qui suivent !

Adriane

Quand Adriane arriva au collège ce matin de printemps, elle remarqua tout de suite deux belles roses sur le talus face au portail. L’une était rouge et grande, magnifique. L’autre, un peu sur le côté, était de couleur rose, à peine ouverte, toute petite.

Adriane admira les deux roses, les beaux arbres du parc et se dit qu’elle avait bien de la chance d’être dans ce nouveau collège. L’an dernier, elle était dans un autre établissement bien triste avec des bâtiments gris entourant une grande cour goudronnée. Il y avait seulement quelques arbres rabougris et minuscules tout au fond. Bref, du gris et du béton partout, et la nature réduite à presque rien. Les gens qui avaient construit son précédent collège n’aimaient certainement pas les enfants, pensait-elle. Ah ! pourtant, il y avait tout : salles de classe, tableaux, matériel moderne, etc. Mais ce qui rend la vie agréable, ce qui donne de la beauté, l’essentiel peut-être, ils l’avaient oublié… Peu de fleurs, peu de verdure, pas de petits bancs sous les arbres comme ici, où il fait bon s’asseoir et parler avec ses amis !

On devrait interdire de construire des collèges à ceux qui ne connaissent pas les enfants et qui oublient qu’ils ont besoin de fleurs, d’arbres et de papillons !

C’est ce que pensait encore Adriane ce matin et elle ne manquait pas, bien sûr, d’admirer les deux roses chaque fois qu’elle passait devant, en allant d’un bâtiment à l’autre.

En rentrant dans la salle de classe, Adriane se retourna vers Nicolas qui se trouvait juste derrière elle. Il préparait déjà son travail. Elle le trouvait gentil, Nicolas. Il était appliqué, toujours le nez dans son cahier ou ses livres, et il récoltait bien souvent de bonnes notes. Mais ce n’était pas pour ça qu’elle l’appréciait, il aurait eu de moins bonnes notes, cela aurait été exactement pareil. Elle aimait le regarder dans la cour avec ses copains. Il était rigolo quand il courait après le ballon, les cheveux au vent. Il aimait rire et jouer.

À la récréation de dix heures, surmontant sa timidité, Adriane s’était approchée de Nicolas dans la cour. Elle marchait à côté de lui et lui parlait de tout et de rien. Nicolas l’écoutait et restait avec elle ; il n’avait pas rejoint ses copains.

Arrivée devant les deux roses, Adriane s’arrêta et dit :

— Tu l’aimes, cette rose rouge ?

— Oui, elle est très belle, mais je ne l’avais pas remarquée… Tu vois des choses que je ne vois pas, moi !

Et puis, en pointant le doigt vers la petite rose à côté, à peine ouverte, il poursuivit :

— Et celle-ci, tu l’avais déjà vue ?

— Bien sûr !

Alors Nicolas se tourna lentement vers Adriane et lui dit :

— Cette toute petite rose, elle me fait penser un peu à toi…

Puis il lui prit doucement la main. Il la serra un peu. Adriane, les yeux humides, sentit un grand bonheur l’envahir.

Le mystère de la poubelle du 16 bis

Le quartier où habite mon ami Eddy est plutôt moche : immeubles qui ressemblent à des prisons, rues sales et à l’abandon. Moi, pourtant, j’aime cet endroit, car j’y passe de bons moments avec Eddy ! Seulement, chaque fois que je vais le voir, maman me recommande de ne pas m’attarder en chemin et d’emprunter la petite rue Eiffel qui donne tout de suite sur l’immeuble d’Eddy. Comme ça, c’est plus rapide et je n’ai pas à traverser tout le quartier, car maman m’a expliqué qu’il y a toutes sortes d’affaires et de trafics louches dans ce coin. Je fais donc attention et, jusqu’à présent, il ne m’est jamais rien arrivé.

Aujourd’hui, samedi matin, je vais rejoindre Eddy et je prends comme d’habitude la rue Eiffel pour me retrouver devant son immeuble, le 16, rue des Abeilles.

Mais juste quand j’arrive, quelque chose attire mon attention : les poubelles devant l’immeuble. Trois grosses poubelles grises en plastique, sur quatre roulettes, des poubelles tout ce qu’il y a de plus courant, un peu rayées et salies. Mais ce n’est pas ça qui a attiré mon attention, c’est l’inscription tracée au feutre noir sur l’une des trois poubelles : 16 bis. Je ne savais pas qu’il y avait un 16 bis… Eddy habite au numéro 16, avant c’est l’immeuble numéro 14, et après le 18. Les numéros pairs sont de ce côté de la rue. Je le sais bien parce que l’autre jour, on a compté les blocs avec Eddy, je ne me rappelle plus pourquoi.

Cinq minutes après, je suis en bas avec Eddy. On vérifie les numéros des bâtiments : effectivement, pas de 16 bis. Peut-être une annexe derrière la cour ? Mais non, rien là non plus. On revient devant la poubelle mystérieuse et là, j’ai l’idée d’ouvrir le couvercle. Ce n’est pas très agréable d’ouvrir une poubelle, bien sûr, mais je veux en avoir le cœur net. Je prends une des poignées et tente de soulever le couvercle, mais c’est impossible ! Eddy essaye à son tour sans plus de résultat !

Nous remontons dans la chambre d’Eddy avec une énigme qui allait nous accaparer durant plusieurs jours : le mystère de la poubelle du 16 bis !

Les jours suivants, on a discrètement mené notre petite enquête et l’on a appris trois choses : le couvercle de la poubelle restait toujours impossible à ouvrir. Ensuite, la poubelle n’était pas tout le temps devant l’immeuble, parfois elle disparaissait pendant plusieurs jours. Et enfin, c’était surprenant, il lui arrivait même de se trouver au coin d’une autre rue ! Mais l’enquête fit un grand pas lors d’une période de vacances scolaires alors que j’étais venu voir Eddy tôt le matin.

Nous étions descendus devant l’immeuble. Juste à ce moment, la benne à ordures arrive. Intéressant parce que la fameuse poubelle du 16 bis est là ! Eddy et moi, on écarquille les yeux pour voir ce qui va se passer. Le mystère allait sans doute s’éclaircir.

Dans un grand tintamarre, le camion poubelle s’arrête presque devant chez Eddy. L’un des éboueurs prend l’une des trois poubelles du 16, la charge dans le camion où son contenu se vide avec fracas. Le deuxième employé fait de même avec l’autre poubelle du 16. Et la troisième poubelle, celle du 16 bis ? Va-t-elle enfin être ouverte et vidée ?

C’est alors que le premier éboueur rapporte sa poubelle vide et s’approche de la poubelle du 16 bis. Il la prend par la poignée et commence à la tirer vers le camion, mais là, stupéfaction !

Le couvercle de la poubelle s’ouvre à moitié !

J’ai le temps de distinguer une tête qui passe à travers l’ouverture. Cette tête parle avec l’éboueur quelques secondes, pas plus ! Puis l’employé, comme si on lui avait indiqué ce qu’il devait faire, remet la poubelle en place sur le trottoir.

C’est tout ! Les deux éboueurs remontent à l’arrière du camion qui repart pour s’arrêter un peu plus loin continuer le ramassage des ordures.

Il y a donc un homme à l’intérieur de la poubelle du 16 bis ! Qu’est-ce qu’il peut faire dans une poubelle ? Voilà la première question qu’on se pose avec Eddy. Et puis on émet des suppositions : un clochard ? Un fou ?

Toutes ces questions allaient vite trouver une réponse. On se précipite, Eddy et moi, vers la poubelle du 16 bis. J’arrive le premier. J’essaye d’ouvrir le couvercle. Fermé !

— Ouvrez ! On sait que vous êtes dedans ! lance Eddy.

Pas de réponse.

Je dis à mon tour, très fort :

— Si vous ne voulez pas répondre, on va le signaler à tout le monde autour de nous…

— Non ! Ne faites rien ! supplie une voix qui sort de la poubelle.

Après un léger temps d’arrêt, la voix reprend :

— Je crois qu’il n’y a personne d’autre que vous dans la rue, je vais sortir.

La rue est effectivement déserte de bon matin. Alors, sous nos yeux, le couvercle s’ouvre lentement. Un homme, habillé en tenue de sport, émerge. Pas du tout un clochard ! Bien au contraire ! Pendant qu’il sort, j’ai le temps de jeter un coup d’œil à l’intérieur de la poubelle, tout neuf et tout propre : un petit siège bas, du matériel électronique (on dirait un émetteur radio)… Je n’ai pas le temps d’en voir plus, mais je me suis rendu compte que cette poubelle était vraiment bien aménagée.

Notre homme en sort, jette un coup d’œil rapide autour de lui et referme le couvercle avec précaution, en le condamnant à l’aide de deux petits verrous bien dissimulés. Puis il nous entraîne à la hâte dans un renfoncement de la cour derrière l’immeuble.

— Tout d’abord, je suis inspecteur de police, nous dit-il en brandissant une carte sous nos yeux. Vous n’ignorez pas qu’il y a des trafics louches dans ce quartier. C’est grâce à cette poubelle aménagée, en réalité un observatoire camouflé, que nous comptons démanteler les gangs qui se trouvent ici…

Je suis sidéré, mais je ne peux m’empêcher d’interrompre l’inspecteur.

— Mais comment voyez-vous ?

— Comment est-ce que je vois quand je suis dans la poubelle ? Oh ! c’est bien simple : des petits trous, au ras du couvercle, munis d’appareils optiques. Je peux voir, même filmer et aussi communiquer avec le poste de police grâce à une radio.

— Génial ! lance Eddy, mais qui a eu cette idée ?

— Moi ! ajoute fièrement l’inspecteur. C’est moi qui ai eu l’idée et qui ai même tout aménagé… Ah ! vous avez vu ce qui s’est passé ce matin avec la benne à ordures. Cela n’aurait pas dû avoir lieu. Le camion a dû changer ses horaires. Quant à moi, c’est une simple camionnette banalisée qui me dépose ou me reprend, dans ma poubelle, à des heures où la rue est déserte.

Puis il termine :

— Bon, il faut que je retourne à mon poste. Je peux compter sur votre discrétion absolue ?… Et même peut-être sur votre aide… Si vous voyez quelque chose de suspect, passez sans vous faire remarquer près de la poubelle du 16 bis et prévenez-moi.

Très fiers de pouvoir aider un inspecteur si rusé, on l’assure de notre soutien.

Maintenant, avec Eddy, on parle souvent de notre « secret » et l’on observe régulièrement la poubelle-poste d’observation. N’ayant rien vu d’inquiétant, on n’a pas alerté jusqu’à présent l’inspecteur.

Mais quelques jours plus tard, en rentrant de la piscine, on remarque de nombreuses voitures de police au bout de la rue. On s’approche. Des hommes, menottes aux poignets, sont conduits dans un fourgon.

Un peu plus loin, dans un coin isolé, le long d’un immeuble, je remarque la fameuse poubelle et j’imagine l’inspecteur, caché à l’intérieur, le micro de l’émetteur en main, donnant ses instructions.

Eddy, lui aussi, a vu la poubelle. Il me regarde avec un sourire en coin et me dit :

— La poubelle du 16 bis est entrée en action !

Un chat toujours à l’heure

Cela fait déjà quelque temps que j’essaye d’apprendre à écrire à Tromou (c’est mon chat), mais rien à faire ! S’il sait maintenant tenir un crayon dans sa patte, il ne produit que d’horribles gribouillages.

Mais quelle surprise en me levant ce matin ! Je vois Tromou, appuyé sur mon bureau et tenant à la patte un crayon ! Son autre patte est posée sur mon bloc de feuilles, celui que maman m’a acheté pour la rentrée de septembre, et il écrit. Je me frotte les yeux ; que peut-il bien écrire ?

Je m’approche et me penche par-dessus Tromou qui vient juste de poser son crayon. J’observe de grosses lettres pas très bien formées, mais j’arrive pourtant à lire le message suivant :

« Théo, dépêche-toi de me servir mon bol de lait. L’heure du petit déjeuner est bientôt passée ! »

Quel culot ! Ce matou me traite comme un esclave ! Mais je suis tellement émerveillé et abasourdi que je ne dis rien et m’empresse d’aller à la cuisine remplir un bol de lait.

Et c’est ainsi tous les matins, Tromou m’écrit à chaque fois un petit mot. D’ailleurs, pour que tout se passe bien, j’ai mis un stylo et une pile de feuilles à côté de sa panière dans ma chambre. Comme ça, le matin, dès qu’il se lève, il peut écrire. Pourquoi le matin ? Je n’en sais rien. Le reste de la journée se passe comme avant pour Tromou : petit déjeuner, promenade dans le jardin, repas, sieste et de nouveau promenade… Bref, une vie de chat !

Tous les matins, je guette mon petit mot ; ce n’est jamais très long, c’est du genre : « Tu as fait des progrès pour m’apporter mon petit déjeuner à l’heure ! », ou bien « Mets ton réveil à sept heures, je te rappelle que je veux mon bol de lait à sept heures quinze ! », ou bien encore « Deux minutes de retard sur l’horaire ! Attention, tu te relâches ! »

C’est incroyable ! Que ce matou est exigeant ! J’ai toujours été gentil avec lui et je l’ai certainement un peu trop gâté. C’est sans doute pour ça qu’il se prélasse toute la journée sans rien faire, attendant tout de moi, et qu’il est devenu rondouillard et mou. Ah ! il le mérite bien son nom de Tromou ! Mais je n’ai pas à me plaindre, c’est moi qui ai rendu ce chat tyrannique en faisant ses quatre volontés.

Pourtant, je continue gentiment tous les matins de bien lui apporter son petit déjeuner à l’heure prescrite et je m’améliore, si j’en crois les billets de Tromou. Je suis presque toujours à l’heure.

Il n’y a que le dimanche que je fais la grasse matinée et cela, mon chat le sait bien. Jamais il ne me l’a reproché. Ce jour-là, il accepte avec grâce un petit déjeuner tardif.

Quant aux autres repas, ceux du midi et du soir, jamais de récriminations ! Il ne s’en est jamais plaint. Il faut dire que, hormis le petit déjeuner, les autres repas sont bien rythmés chez nous. Maman nous appelle toujours à des heures invariables : douze heures trente pour le repas du midi et dix-neuf heures pour le repas du soir. C’est à ces heures-là que Tromou a sa gamelle. Ces horaires, il les connaît bien. À douze heures quinze, il s’agite déjà et se gratte un peu sous l’oreille droite. Le soir, un peu avant dix-neuf heures, il se gratte de nouveau, sous l’autre oreille. C’est un signe qui ne trompe pas et, si je fais une activité, je peux l’arrêter sans même regarder ma montre et me préparer pour le repas.

Bref, il n’y a que le petit déjeuner qui semble poser problème à ce chat écrivain. C’est que cela ne dépend que de moi. Pourtant, ces derniers temps, les petits billets de Tromou sont devenus plus rares, du style : « Pas mal du tout ! », « Tu t’améliores ! », « Un jour, et il est proche, tu seras un maître parfait pour chats. » Je suis très content qu’on me dise que je tends vers la perfection, même si cela ne vient que d’un chat…

Et puis, un jeudi matin, les billets de Tromou se sont arrêtés. Je m’en souviens bien : je me lève comme d’habitude à sept heures pile et j’apporte un bol de lait à sept heures quinze précises. Pas de billet ! Mon chat n’a pas touché le stylo et le papier. Je me dis que c’est exceptionnel et j’attends avec impatience le lendemain… mais rien le jour suivant ! Et rien non plus les autres jours !

Quinze jours durant, chaque matin, à mon lever, je guette un message, mais tout est bien fini ! Tromou a repris sa vie monotone de chat.

Mais pourquoi a-t-il donc cessé d’écrire ?

Je lui en parle souvent et il se contente de faire le dos rond, de se frotter contre mes jambes et de faire « miaou » de temps à autre, car, s’il sait écrire, il ne sait pas parler, vous vous en doutez bien. Plus de billets, pas d’explication…

Le dernier mot de l’histoire, je l’ai eu un peu plus tard. J’étais enrhumé, fatigué et je m’étais accordé quelques minutes de plus au lit après la sonnerie du réveil. En allant chercher le bol de lait, j’ai vu que Tromou avait écrit un petit billet.

Tout excité, je me suis précipité pour le lire et voici ce qui était noté :

« Jusqu’à présent, le service du petit déjeuner était devenu parfait et il n’y avait plus rien à écrire sur le sujet… Mais attention, aujourd’hui, tu te relâches ! »

L’anniversaire d’Alex

— Super ! Un pique-nique, s’écrie Alex.

— Oui, mais ne traîne pas pour te préparer, recommande sa maman.

Alex n’a aucune envie de s’attarder et il est le premier dans la voiture. Son père et sa mère le rejoignent. Ils roulent un bon moment puis s’arrêtent dans la campagne près d’une petite rivière ombragée par de grands peupliers. Le papa d’Alex connaît bien l’endroit pour y être venu souvent pêcher.

Tous déballent le pique-nique, car c’est l’heure du repas. Puis, au moment du dessert, c’est une surprise pour Alex.

Il reçoit un petit paquet cadeau. C’est le jour de son anniversaire et il l’avait oublié ! Il défait soigneusement un emballage de papier rouge avec des rayures d’or. Ensuite, c’est une petite boîte en carton qu’il faut ouvrir. Il découvre alors une montre magnifique, celle dont il a toujours rêvé. C’est une montre avec un chronomètre et de nombreux gadgets. Fou de joie, il remercie ses parents.

— Prends-en soin, lui dit sa mère, c’est une très belle montre !

— Oui, rien à voir avec celle que j’avais jusqu’à présent, répond Alex.

L’après-midi, fier de porter sa nouvelle montre à son poignet, Alex aide son papa à installer le matériel de pêche. Ils fixent les cannes au sol puis attendent. Alex va et vient, se promène, regarde de temps à autre sa belle montre. Il en essaye les diverses fonctions : alarme, chronomètre, éclairage du cadran…

Une heure passe, aucun poisson n’a encore mordu à l’hameçon. Tout à coup, on entend un grand cri :

— Ma montre !

— Eh bien quoi, ta montre ? dit le père.

— Perdue ! Je ne l’ai plus ! Je ne sais pas ce qui s’est passé… Le bracelet était peut-être mal réglé, un peu trop grand…

Il n’est pas facile de repérer une montre perdue dans l’herbe ! Malgré toutes les recherches, on ne trouve rien. L’après-midi se termine et il faut se rendre à l’évidence, la montre est bien égarée…

— Il est tard, on ne peut pas passer la soirée ici, dit enfin le père, fatigué. Il faut rentrer !

Et tout le monde repart à la maison.

« Il y a des choses qu’on ne garde qu’un petit moment, pense tristement Alex sur le chemin du retour, on n’a même pas le temps de s’y habituer ! »

Quatre jours sont passés et Alex a essayé d’oublier la perte de sa montre. Il a remis à son poignet l’ancienne, mais de temps à autre, il ne peut s’empêcher de penser à celle qu’il a gardée si peu de temps.

Le jeudi soir, en s’asseyant à sa place pour le repas, il y repense encore ; ses yeux se posent sur sa vieille montre dont le bracelet abîmé entoure son poignet. Mais sa maman a un étrange sourire, on dirait qu’elle est particulièrement heureuse ce soir. Voilà qu’elle pose quelque chose juste à côté de ses couverts.

Quelle surprise : la nouvelle montre est là, toute neuve, toute brillante !

Alors, la mère entoure Alex de ses bras en disant :

— Papa est retourné spécialement là-bas avant de rentrer ce soir, il a passé du temps et il l’a retrouvée…

Les yeux d’Alex brillent. Il va embrasser son papa. Plus encore que d’avoir retrouvé sa montre, il est heureux de savoir que son père, en sortant du travail, a pris du temps pour lui. Il est fier, très fier de son papa.

Amour et chewing-gum

Dans la classe, je regarde Julien à la dérobée. Le voilà qui tourne encore la tête vers Marie placée dans la rangée juste derrière lui. Cela fait des semaines qu’il est aux petits soins pour Marie. Et elle ? Elle se comporte comme si elle ne s’en apercevait pas ! Pourquoi ? Je n’en sais rien. Cela fait partie des mystères des filles de ma classe.

— Arthur, cesse de te retourner et travaille !

J’arrête de regarder Julien et je reprends mon exercice, mais je ne peux m’empêcher de penser à tout ça.

L’autre jour, Marie a fait tomber sa trousse pendant le cours de maths et tous les stylos se sont répandus sur le sol. Qui est-ce qui se précipite pour tout ramasser ? C’est ce gros balourd de Julien. Qui est-ce qui mendie un sourire pour se faire remercier ? Encore lui.

Déjà, la semaine dernière, durant la récréation, Julien était allé demander la clé de la salle de classe pour chercher la veste de Marie qui avait froid dans la cour, paraît-il.

Bref, je pensais bien depuis quelque temps que Julien était amoureux de Marie, j’avais des doutes. Mais ces doutes sont devenus une certitude hier.

Voilà exactement ce qui s’est passé : Marie était la dernière à sortir de classe. Julien était juste derrière elle. Moi, j’étais dans un renfoncement du couloir qui conduit à la salle, car je n’avais pas envie de descendre tout de suite dans la cour. Voici ce que j’ai vu même si je n’en croyais pas mes yeux. Marie avait réussi à garder son chewing-gum durant toute l’heure (pourtant c’est interdit, mais la prof n’avait rien remarqué). Avant de sortir de la classe, elle a jeté ce chewing-gum dans la corbeille. Mais comme elle est soigneuse, elle a fait comme on lui a appris. Elle a pris un petit bout de papier, a mis son chewing-gum dedans avant de jeter le tout. Comme ça, rien ne colle, la corbeille reste propre.

Eh bien, moi, j’ai été témoin de quelque chose, du jamais vu. Quelque chose qui prouve indiscutablement que Julien est amoureux de Marie ! Bien plus qu’un simple amoureux, un amoureux fou !

Voilà donc ce que j’ai observé : une fois Marie sortie de la salle, Julien s’est précipité vers la corbeille, a ramassé le petit bout de papier que venait de jeter Marie. Il l’a embrassé, ouvert délicatement, puis en a retiré le chewing-gum (non, ce n’est pas possible !) pour le mettre dans sa bouche !

Je l’ai vu de mes propres yeux, c’est vrai ! J’étais même tout étourdi quand j’ai rejoint la cour de récréation. Ça doit être ça, l’amour, me suis-je dit. Je n’y connais rien, mais ça doit être ça, l’amour fou, c’est certain !

Toute la journée, j’ai vu Julien mâcher le chewing-gum de Marie, comme s’il était aux anges. Et Marie n’en savait rien, ni personne d’autre, sauf moi !

Aujourd’hui, j’en suis encore tout retourné. Cela me fait de la peine pour Julien de le voir comme ça, c’est un bon copain après tout. Car maintenant que je l’observe de plus près, je remarque bien qu’il n’a rien obtenu de Marie sinon ce vieux chewing-gum.

Alors je décide de l’aider pour qu’il se passe quelque chose entre lui et celle qu’il aime. Et j’ai une idée de génie qui me vient à l’esprit quand je rentre à la maison. Je vais d’abord dans la chambre de ma sœur. Comme elle n’y est pas, j’ouvre son tiroir et trouve son bloc de correspondance : un beau papier rose avec de petits lapins blancs, très pâles, imprimés dessus. J’en retire une feuille ; je lui dirai plus tard. Puis je vais dans ma chambre et je prends mon stylo pour écrire un petit mot sur le papier rose.

Le lendemain matin à huit heures, pour le cours de français de Mme Fourchon, je suis le premier à rentrer dans la classe. Et qui trouve un petit papier rose plié en quatre à sa place, troisième rangée, deuxième table ? C’est Julien.

Du coin de l’œil, je l’observe. Il pose d’abord son sac et voit tout de suite le papier. Il le fait immédiatement disparaître dans sa poche comme s’il se doutait de quelque chose et puis sort ses affaires pour suivre le cours.

Mme Fourchon a commencé la leçon et vingt minutes sont déjà passées. Elle écrit au tableau et je m’impatiente. Qu’est-ce qu’il attend pour lire le message ?

Ouf ! Au moment de faire un exercice sur le classeur, alors que nous sommes un peu plus libres et que Mme Fourchon est à son bureau, penchée sur un livre, il sort le carré de papier rose de sa poche. Il le déplie lentement à l’abri des regards indiscrets.

Après un bref instant de surprise, il se tourne vers Marie, un grand sourire aux lèvres, mais elle ne le remarque même pas, occupée à son travail.

Peu importe, mon coup a réussi. Ce gros balourd de Julien a l’air sûr de lui et je crois bien qu’il n’aura plus peur de s’approcher de Marie maintenant.

Voilà la prof qui arrive. Vite, je baisse les yeux et travaille, mais je ne peux m’empêcher de penser à Julien. Et lorsque je jette un coup d’œil rapide sur lui, je le vois l’air heureux, les yeux dans le vague, en train de mâcher un chewing-gum.

J’ai toutes les raisons d’être satisfait à présent, mais il faut que je vous dise ce que j’ai mis sur la feuille rose. J’ai d’abord écrit quelques lignes, en essayant d’imiter l’écriture de Marie : « C’est pour toi. À bientôt, Marie. »

Et en dessous, j’ai dessiné un petit cœur.

Avant de plier le papier, j’ai ouvert un paquet de chewing-gums, j’en ai pris un que j’ai placé au centre. Ensuite, j’ai plié la feuille en quatre.

Voilà pourquoi, la récréation arrivée, je suis impatient de voir comment ça va tourner.

Julien, sûr de lui, mâchonnant son chewing-gum, s’est approché de Marie, un grand sourire aux lèvres. Marie est seule dans un coin de la cour, mais moi, un peu plus loin, je ne perds rien de la scène.

— Merci Marie, merci ! lance Julien.

— Merci pour quoi ? dit Marie.

— Eh ben…

— Eh bien, quoi ?

— Ben… Merci pour ça ! dit Julien en ouvrant la bouche.

Il retire alors son chewing-gum et le montre à Marie.

— Tiens, voilà pour toi, gros dégoûtant ! crie Marie.

Et elle lui balance une gifle.

Moi, je m’éloigne sans demander mon reste.

Finalement, j’ai appris une chose : dans les histoires d’amour, il vaut mieux rester à l’écart.

Grenouille en prison

C’est une petite mare pleine de roseaux, entourée de saules et de bouleaux. L’eau est verte avec quelques reflets argentés. Alice aime souvent y aller, car ce petit bout de nature sauvage la fascine. Il lui suffit de parcourir le jardin de sa grand-mère jusqu’au bout, là où il y a une petite porte de bois peinte en bleu. Elle l’ouvre et, un peu plus loin, derrière de grands arbres, se trouve la mare, endroit secret et caché, rempli d’une vie mystérieuse. Alice aime particulièrement les grenouilles, très nombreuses ici, et elle n’arrête pas de les regarder.

Elles sont si amusantes avec leurs gros yeux placés au-dessus de leurs têtes, leurs doigts munis de ventouses, leur vivacité à plonger dans l’eau ou à disparaître au moindre bruit !

Aujourd’hui, Alice, immobile derrière les roseaux, contemple une jolie petite grenouille, une rainette verte d’Europe. Elle est tellement belle ainsi, semblant regarder le ciel.

« Et si je la capturais ? pense Alice. Je l’aurais ainsi toujours avec moi. Je pourrais la mettre dans un grand bocal avec du gravier et des plantes. »

 Elle court alors chercher une épuisette au fond du garage et s’approche lentement de la bestiole qui est toujours là. Hop ! d’un geste vif, Alice rabat l’épuisette sur la rainette.

Elle la met ensuite dans un grand bocal. Elle a disposé au fond de petits cailloux, un peu de terre, une plante qui baigne dans l’eau. Durant la journée, Alice regarde la grenouille, mais ce n’est pas très amusant. La petite bête ne bouge pas. D’ailleurs, comment pourrait-elle sauter dans ce bocal ? Elle a même l’air triste, en regardant le ciel, un peu comme si elle voulait s’envoler.

« Pourquoi l’enfermer ? se dit Alice. Pour avoir la petite grenouille tout près de moi, dans ma maison. Mais depuis que je la possède, je crois qu’elle est malheureuse, comme dans une prison. Et puis, ce que j’aime, c’est la voir dans la nature, dans sa petite mare. Il faut l’eau verte et calme, les feuillages et les roseaux qui la bordent. Maintenant, devant moi, il n’y a plus rien de tout cela, sinon un bocal presque vide qui contient une petite bête qui a peur. Alors à quoi bon ? »

Alice prend vite sa décision. Elle sort, le bocal sous le bras, et traverse le jardin. Elle ouvre la petite porte bleue et se retrouve devant la mare. Alors, elle s’accroupit près des roseaux et renverse doucement le bocal.

— Tiens, reprends ta liberté, petite grenouille, tu seras bien plus heureuse comme ça !

La rainette sort vite. Elle s’arrête ensuite un instant dans l’herbe et semble regarder Alice. Et puis la voilà qui disparaît brusquement.

Alice respire profondément comme si elle était soulagée.

Il y a des êtres ou des choses qu’on ne devrait jamais enfermer.