La poule de Lucile

C’est une toute petite poule dont prend soin Lucile. Chaque jour, Lucile va au fond du jardin renouveler la provision de grain. Elle place aussi un récipient avec de l’eau bien propre.

La poulette, que Lucile a nommée « Didounette » est très contente qu’on s’occupe si bien d’elle. Elle dispose même d’une minuscule cabane en bois pour s’abriter.

Cependant, ce matin, quand Lucile arrive à la cabane, plus de poule ! Elle cherche partout, fait le tour du jardin, écarte les branches des arbustes des haies, mais rien !

Le jardin est pourtant bien clos par des haies et du grillage. Didounette n’aurait pas pu partir…

Se serait-elle envolée ? Mais non ! Les poules ne volent pas, tout le monde le sait. Elles peuvent tout au plus s’élever à quelques centimètres du sol en courant très vite et en battant des ailes. Mais ce n’est pas voler, ça !

Alors, qu’est devenue Didounette ?

Lucile cherche partout sans comprendre, puis elle a l’idée de regarder au bas des haies. Peut-être y a-t-il une brèche ?

Effectivement, tout au fond du jardin, il y a comme un petit trou entre les branches basses. Didounette aurait très bien pu passer par là. Pour en avoir le cœur net, Lucile ouvre le portillon au fond du jardin. Il donne sur un chemin ombragé.

Elle n’a pas fait quelques pas qu’elle voit Didounette dans l’herbe, immobile.

Lucile s’approche, contente.

— Ah ! enfin, je t’ai retrouvée !

Puis, voyant que Didounette ne bouge pas.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne couves pas un œuf, toi qui n’es encore qu’une poulette ?

Lucile pousse un peu la poule, mais rien à faire, celle-ci ne veut pas bouger. Lucile la prend alors dans ses mains. Didounette, furieuse, bat des ailes en poussant de petits cris.

Lucile pose Didounette un peu plus loin et murmure :

— Maintenant, je vais voir ce qu’elle couvait.

Dans l’herbe, Lucile aperçoit quelque chose qui brille, mais au moment où elle s’approche pour voir ce que c’est, Didounette, qui est revenue, s’empare de l’objet brillant avec son bec.

Lucile n’a que le temps de l’immobiliser afin de lui reprendre ce qu’elle a pris.

— Oh ! mais c’est une bague !

Elle regarde de plus près le petit bijou doré et s’exclame :

— Mais c’est la jolie petite bague que j’avais perdue l’hiver dernier dans la neige !

Et, contente de l’avoir retrouvée, Lucile la glisse à son doigt. Mais il y en a une qui n’est pas contente du tout. C’est Didounette qui tourne autour de Lucile, en colère. Lucile se penche vers elle.

— Oh ! ma pauvre Didounette, je t’ai pris ta bague… Attends, je vais te consoler.

Lucile ramène la poulette à sa cabane, puis elle court jusqu’à la maison et en ressort presque aussitôt.

Maintenant, Lucile et Didounette sont satisfaites. Lucile est heureuse de contempler sa belle bague retrouvée. Didounette est aussi contente, car elle joue avec une petite bague sans valeur, en plastique, que vient de lui donner Lucile.

Les orties

Thomas et sa cousine Alice sont dans le jardin bordant la petite rivière qui serpente au milieu de hautes herbes. Derrière eux, en hauteur, on aperçoit le joli chalet où ils passent leurs vacances.

Thomas voudrait bien rejoindre la rivière, mais un énorme massif d’orties l’en empêche. Alors, il décide de prendre un bâton. Il abat furieusement toutes les orties qui lui bouchent le passage, tout en rageant :

— Qu’elles sont bêtes, ces orties !

Les orties se couchent et Thomas commence à avancer. Mais, sans faire attention, en les écartant avec son bâton, il en a touché quelques-unes. Il ressent bientôt les brûlures vives causées par les orties. Sa main droite est pleine de boutons rouges qui le font souffrir.

Tout à coup, il s’arrête, abasourdi.

Alice est là, à quelques mètres de lui, et elle marche tranquillement au milieu des orties ! Elle en cueille même quelques-unes sans se faire piquer !

Thomas se frotte les yeux. Que se passe-t-il ? Alice est-elle inconsciente ?

Thomas s’écrie :

— Alice, ne touche pas les orties, tu vas te piquer !

Alice se tourne vers Thomas et lui sourit d’un air malicieux.

— Viens, les orties ne te feront aucun mal. Pour ça, j’ai un truc… magique !

Thomas n’y croit pas trop, mais sa curiosité est la plus forte. Il rejoint Alice en plein milieu du champ d’orties. Devant lui, elle cueille une poignée d’orties sans aucun mal. Médusé, Thomas s’interroge.

— Je ne comprends pas. Comment fais-tu pour ne pas être piquée ?

— J’ai un truc. Approche ta main.

Thomas, réticent, tend un peu le bras. Alice l’encourage.

— Approche, approche encore !

Puis Alice prend la main gauche de Thomas, celle qui n’a pas été piquée par les orties. Elle souffle longuement sur la main de Thomas et déclare :

— Maintenant, tu peux prendre les orties sans être piqué !

— Juste parce que tu as soufflé sur ma main ? Tu te moques de moi ! répond Thomas, mécontent.

— Pas du tout, réplique Alice. Elle approche alors un brin d’ortie de la main de Thomas, le passe et le repasse sur sa main.

— Mais elle ne pique pas, ton ortie, s’exclame Thomas, stupéfait. Dis-moi comment tu as fait ?

Alice se plante devant Thomas, en agitant toujours la touffe d’orties qu’elle tient dans la main. Elle le regarde un instant sans rien dire, puis déclare :

— Tu ne lis pas beaucoup, Thomas… Moi, j’ai appris des tas de choses dans les livres !

— Quel rapport avec les orties ?

— Viens ! dit Alice en prenant Thomas par la main. Je vais t’expliquer.

Et elle l’entraîne vers le chalet.

Alice ouvre une encyclopédie pleine d’illustrations, le livre des questions et des réponses, puis elle dit :

— Maintenant, je vais tout t’expliquer… Tu vois ce dessin : c’est la feuille de l’ortie. Dessus, il y a de minuscules ampoules, fragiles comme du verre. Elles sont en forme de cônes très pointus.

Quand tu passes ta main sur ces petites ampoules, elles se cassent et libèrent un liquide qui déclenche des brûlures.

C’est comme ça que l’ortie se protège des animaux et des hommes. On la laisse tranquille… Mais l’ortie est aussi très utile, elle peut servir en médecine, comme engrais, ou même comme aliment : on peut la manger en soupe ou comme des épinards.

— D’accord, dit Thomas. Mais ça ne m’explique pas pourquoi…

— Laisse-moi terminer, coupe Alice… Vois-tu, il y a aussi une autre sorte d’ortie, qui n’en est pas vraiment une, et qu’on appelle « ortie blanche » ou « lamier blanc ». Elle ressemble beaucoup à l’ortie qui pique. On peut quand même la différencier au printemps grâce à ses fleurs blanches et aussi à sa tige un peu plus claire…

— J’ai compris ! s’exclame Thomas. Tu m’as fait toucher des orties blanches !

— Exactement ! Et sais-tu que les orties blanches poussent bien souvent au milieu des vraies orties ? Alors, elles n’ont même pas besoin de se fatiguer à fabriquer de petites ampoules avec du liquide qui brûle. On croit que ce sont de vraies orties et tout le monde les laisse tranquilles !

Un peu admiratif, Thomas regarde Alice et puis il murmure :

— Quand je pense que tout à l’heure, j’ai dit que les orties étaient bêtes. Elles sont au contraire très malignes de se défendre comme ça !

Alice se met à rire.

— Oui, c’est toi qui étais bête de dire ça… Non, plutôt ignorant, tu ne crois pas ?

Puis elle conclut :

— Tu vois, rien n’est bête dans la nature, bien au contraire !

Un monde miniature

« Tu vas de nouveau regarder rouler les petits trains ! »

J’entends encore la voix moqueuse de Charlène, ma sœur. C’est vrai, je vais de temps à autre voir mon grand-père Francis qui est modéliste. Passionné par les trains en modèles réduits, il a consacré une petite pièce de son appartement pour ses réseaux miniatures.

C’est lorsque je sonne à sa porte que me revient cette phrase de Charlène, son ton narquois et son air moqueur, un peu comme si regarder défiler les trains miniatures était réservé aux gens stupides.

C’est encore à cela que je réfléchis lorsque mon grand-père m’ouvre la porte. Grand-père est souriant. Non, assurément, il n’est pas stupide. C’est, à mon avis, un homme bon, intelligent et qui sait apprécier la vie.

Oui, mais… regarder les petits trains, c’est réservé aux enfants, pense-t-on, alors que grand-père n’est plus un enfant depuis longtemps !

Je m’avance dans la fameuse pièce où sont installés les réseaux miniatures de grand-père. Tout de suite, mes yeux brillent d’admiration devant une machine à vapeur tractant un wagon, sur une petite voie ferrée bordée d’arbres et de prés.

— Attends-moi un moment, lance mon grand-père Francis.

Il revient au bout d’une minute.

— Regarde ma dernière acquisition : une locomotive de manœuvre.

Il me présente une petite locomotive reproduite à la perfection, toute verte avec des bandes jaunes. Son gros capot couvre un énorme moteur entouré d’un garde-corps. La petite cabine est garnie de minuscules vitres munies d’essuie-glaces.

Il me fait remarquer la petite plaque signalétique de l’engin comme sur les vrais modèles ainsi que la qualité de tous les détails. Un seul regret : les phares ne s’allument pas. Je contemple, fasciné, ce petit bijou. J’apprends que la machine est surnommée « yo-yo », à cause des multiples allers et retours qu’elle effectue dans les gares.

Puis je regarde de nouveau les trains rouler. Je m’émerveille devant ce monde miniature : les voies ferrées bien entretenues, le champ avec son petit tracteur immobile, le petit chemin bordé d’arbres avec ses deux promeneurs…

Mon grand-père a créé de la beauté, de l’art, comme il dit… Bien sûr, ce n’est pas le genre d’art que l’on peut voir dans les musées, ce qui est bien dommage… mais peut-être un jour, qui sait ?

Il a créé un tout petit monde à lui, un peu à son image. Et tout cela, il le partage, c’est son talent.

Alors, regarder les petits trains, en être fasciné, oui, bien sûr, cela n’a rien de stupide !

Et d’ailleurs, quand le monde sera trop dur, j’irai encore une fois m’émerveiller devant celui qu’a créé mon grand-père Francis, et cela me fera du bien, beaucoup de bien…

Histoire interrompue

Une voix en provenance du salon retentit :     

— Rémi, n’oublie pas que tu dois réviser tes règles d’orthographe avant de te coucher !

— Oui, maman, ne t’en fais pas !

— Et les conjugaisons aussi, si tu as du temps !

— D’accord, maman !

Rémi est déjà au lit, confortablement installé, un bon oreiller sous la tête, une feuille entre les mains.

— Bon, règle 28 : On trouve souvent la dernière lettre d’un nom ou d’un adjectif au masculin en le mettant au féminin ou en le rapprochant d’un mot de la même famille. Exemple : chant, chanter ; pris, prise… C’est facile et utile, ça !

— Règle 29 : On accorde le verbe avec son sujet. On trouve le sujet en posant la question : Qui est-ce qui ? ou Qu’est-ce qui ? avant le verbe. Facile aussi… Exemple : Dans la campagne volent des hirondelles. Qu’est-ce qui volent ? Réponse : des hirondelles. Le verbe « volent » s’accorde donc avec le sujet au pluriel « hirondelles ».

— D’accord, on passe à la règle suivante… Règle 30 : Un verbe qui a plusieurs sujets s’accorde avec…

— Zzzzz, rrrrr…

— Rémi ?

— Zzzzz, rrrrr…

Une visite

Il est là devant moi, Alfie, couché sur un lit d’hôpital, relié à toutes sortes de tubes et d’appareils. Des pansements entourent une partie de sa tête et de ses membres.

Quand j’avais appris qu’Alfie, un garçon de ma classe, avait eu un accident de voiture avec son grand-père, j’avais été très choquée et très inquiète. J’avais tout de suite pensé à lui faire une petite visite, mais je ne m’attendais pas à le voir comme cela !

Sa figure est pâle, ses yeux sont fermés. J’ai du mal à le reconnaître. Une fois l’infirmière sortie, je m’approche de lui et pose la main sur la sienne. Je murmure :

— Alfie !… C’est moi, Charlotte…

Il ouvre alors les yeux et me reconnaît tout de suite. Il commence à me parler, mais avec difficulté, en s’arrêtant souvent :

— Ah, c’est toi… Charlotte !… Assieds-toi… Je suis tellement content de te voir…

On a discuté ainsi un moment, de tout et de rien, mais je vois bien qu’il est très fatigué. Il s’anime un peu en parlant et puis retombe dans une sorte de faiblesse, s’arrêtant de parler et fermant les yeux.

Un moment plus tard, il ouvre de nouveau les yeux et se remet à parler d’une voix faible.

Il me raconte l’accident, ce dont il se souvient. Il y a eu un choc terrible, un grand bruit, puis plus rien…

Il a oublié tout le reste.

Après, il s’est réveillé sur ce lit d’hôpital. Quand il a ouvert les yeux, il a vu une infirmière qui lui souriait… Voilà tout ce dont il se souvient.

Moi, en l’écoutant, je vois tous ces appareils autour de lui, ses pansements, sa figure pâle… Alors, je suis inquiète, je ne peux pas retenir mes larmes de couler…

Quand il voit que je pleure, Alfie me serre la main.

— Ne pleure pas, Charlotte !… Je suis bien ici… je suis bien soigné…

Et pour me montrer qu’il va bien, il me raconte toutes sortes de petites histoires qui me font sourire et même rire.

Lui, il a son visage qui s’anime et ses yeux qui brillent. Moi, j’ai oublié un moment tous les pansements et les tubes qui l’entourent et je suis contente.

Il me parle encore un peu et puis une infirmière entre, disant que je dois partir, qu’il fallait que je le laisse se reposer.

En me disant au revoir, il me sourit et me dit encore :

— Ne t’inquiète pas pour moi… Je vais bien.

J’étais très émue en quittant Alfie. J’étais venue pour le réconforter et c’était le contraire qui s’était passé !

 

Le trèfle à quatre feuilles

C’est un tout petit cadre en bois avec un trèfle à quatre feuilles pressé sous une minuscule vitre. Ce trèfle est un petit trésor pour moi parce que c’est Thomas qui me l’a donné.

Il me l’a offert spontanément, alors que j’étais avec lui en CM2 dans une autre école. Ce jour-là, je ne l’ai pas oublié. Je revois ses yeux brillants, son sourire. Il a simplement dit :

— C’est pour toi, Julia ! 

Il a ensuite brusquement tourné les talons, me laissant seule avec le petit trèfle.

Par la suite, une amitié est née entre nous. J’ai appris que c’était lui qui avait trouvé le trèfle ; c’était lui aussi qui avait confectionné le cadre avec la petite vitre qui le protégeait.

Mais à la fin de l’année scolaire, on ne s’est plus revus parce que j’avais changé de ville et d’école. Mais, même maintenant, je sais qu’il me suffirait de revoir Thomas pour que tout soit comme avant.

C’est cela une amitié, c’est comme une pierre précieuse qui brille toujours, les années peuvent passer, cela n’y change rien.

Et voilà qu’aujourd’hui, Lucie, qui est passée me voir à la maison, tient mon trésor à la main. Elle vient de le prendre sur mon bureau et l’observe.

— Comme c’est mignon !

Et puis quelques secondes après :

— Je vais t’aider à faire ton exposé, tu sais !

C’est moi qui lui ai demandé de m’aider…

Elle continue à tourner et à retourner le petit cadre entre ses mains.

— Je serais si contente de l’avoir, ce petit trèfle, a-t-elle murmuré.

Puis, se tournant vers moi :

— Julia, je vais prendre du temps pour t’aider à faire ton exposé. Tu ne crois pas que ça mérite quelque chose…

Je comprends. Elle veut mon petit trèfle !

Je m’écrie intérieurement : « Non, je ne peux pas ! » Et puis, je repense au geste de Thomas : il m’a donné le trèfle… gratuitement. Il me l’a donné parce qu’il savait que ça me ferait plaisir.

Alors, très vite, sans trop réfléchir, je dis :

— Je te le donne !

Lucie me remercie puis fait vite disparaître le petit cadre dans sa poche.

Plus tard, seule, je regrette mon geste. Je suis triste sans trop savoir pourquoi. Et puis, en y réfléchissant, je comprends : Thomas m’a offert ce cadeau spontanément, sans rien attendre en retour.

Au contraire, j’ai l’impression que Lucie m’a accordé son aide contre ce petit cadeau. C’est donc bien différent.

L’amitié, les cadeaux, ça doit être gratuit !

Comme je me sens mal à l’aise, je décide d’en parler à Lucie.

Elle me regarde d’un air contrarié.

— Alors toi, Julia, tu donnes les choses pour les reprendre ?… Et l’exposé, tu l’oublies ?

— Non, je ne l’ai pas oublié… et je t’en remercie encore. Mais… je me rends compte que je tiens beaucoup à ce petit trèfle…

— Donné, c’est donné ! répond Lucie en fronçant les sourcils.

Puis elle part.

Après, je n’ai plus beaucoup revu Lucie. Nous nous sommes perdues de vue l’année suivante, car nous n’étions plus dans la même classe.

Mais il s’est passé une chose étrange par la suite. Bien plus tard, alors que j’avais complètement oublié cette histoire, un tout petit colis arrive un samedi matin à la maison.

En l’ouvrant, quelle surprise !

C’est mon petit trèfle, bien emballé.

Il est accompagné d’un petit papier avec ces quelques mots :

Je suis contente de te le rendre.

Lucie

Je suis heureuse, bien sûr, de retrouver mon trèfle à quatre feuilles… mais heureuse aussi pour Lucie qui a compris que l’amitié ou les cadeaux, ça doit toujours être gratuit. Puis, un bref instant, comme dans un éclair, je revois Thomas m’offrir le petit trèfle et partir tout de suite après, sans rien attendre en échange.

Mon ami Ulysse

J’aime me promener dans la campagne avec mon ami Ulysse. Habituellement, on part derrière la maison, sur un sentier bordé de genêts et de hautes herbes. Puis on arrive près d’un vieux pont de briques. Sous le pont passe la petite voie ferrée d’un train touristique.

Quand on entend le bruit d’un train qui arrive, on s’arrête et on regarde de tous nos yeux. Il y a d’abord, au loin, le panache de fumée. Puis la machine à vapeur apparaît, elle crache et souffle de la vapeur blanche de ses flancs.

Enfin, dans un fracas épouvantable, la locomotive noire passe devant nous, tirant deux voitures de voyageurs. Ulysse et moi, nous avons les yeux écarquillés et nous ne perdons rien du spectacle.

Aux fenêtres des voitures, des mains s’agitent en nous voyant. Ce sont des touristes avec de nombreux enfants. Je leur réponds en leur faisant signe à mon tour.

Mais rapidement, le train s’éloigne, le bruit diminue. Bientôt, on ne distingue plus qu’un peu de fumée au loin. Alors, Ulysse et moi, nous reprenons notre promenade.

Je suis heureux de marcher en pleine nature, sur le chemin bordé de plantes sauvages. D’ailleurs, Ulysse est comme moi : il aime sortir par tous les temps et ses yeux clairs s’illuminent dès que nous sommes au grand air.

Comme moi aussi, c’est un vrai sportif, mais il sait m’attendre quand il voit que je marche un peu en arrière. En effet, j’ai toujours un peu de mal à le suivre, car il est plus rapide que moi. C’est un bon marcheur, un vrai randonneur qui adore se promener dans la campagne.

Il y a un seul problème : c’est maman, car elle n’apprécie pas toujours mon ami Ulysse.

La preuve ? La dernière fois qu’Ulysse a voulu rentrer dans la maison, voici ce qu’elle lui a dit :

— Dehors !

— Oh ! Maman…

— J’ai dit : dehors !

— Maman, ne dis pas des choses pareilles !

Mais il n’y avait pas à discuter…

Alors, un peu à contrecœur, j’ai accompagné mon chien Ulysse jusqu’au fond du jardin, là où se trouve sa niche.

On ne veut pas de toi !

— Va-t’en d’ici, espèce de nul !

— On ne veut pas de toi dans l’équipe…

— File ou je te donne une raclée !

C’est dur d’entendre cela quand on a dix ans…

Certains enfants de ma classe sont cruels avec moi depuis qu’ils ont compris que je me défendais très mal. Je ne suis pas très fort et pas toujours très sûr de moi.

J’ai bien un ou deux copains dans la classe, mais comme moi, ils ne font pas le poids face aux plus grands !

Moi, je ne suis pas mauvais en classe, mais c’est en récréation ou sur le terrain de sport que ça ne va pas. Malgré tous mes efforts, j’ai du mal à rattraper ou à lancer une balle correctement. Alors, on n’aime pas m’avoir dans une équipe.

Pourtant, je me dis qu’il n’y a pas que le sport dans la vie… On dirait que pour certains, la vie se résume à un ballon ! Pas pour moi !

Mais ma réputation est faite et je ne sais plus trop quoi faire pour éviter ces moments pénibles : c’est dur de se sentir rejeté !

Le soir, quand je rentre à la maison, je suis parfois triste. Mais, par fierté, je ne dis rien à mes parents, ni à personne d’ailleurs. J’ai tort, car je sais au fond de moi qu’ils pourraient m’aider…

Cette situation a duré plusieurs mois.

C’est difficile, mais on arrive un peu à s’habituer à tout lorsqu’il le faut… Parfois, j’ai le cœur si gros d’avoir été repoussé que mes larmes coulent silencieusement, le soir, quand la lumière vient de s’éteindre.

Heureusement, j’ai un bon copain qui s’appelle Ted. Il est grand et fort. Il est même plutôt bon en sport, mais, comme moi, il n’aime pas trop les jeux de ballon.

Ted m’invite un jour à venir avec lui, chez son oncle. Il m’a simplement dit que je verrai quelque chose qui m’intéresserait beaucoup.

Je suis impatient de savoir ce que c’est… Quand on arrive chez son oncle, il nous fait tout de suite entrer dans une grande pièce.

Et immédiatement, je suis ébloui par quelque chose d’extraordinaire !

Il a réservé une pièce entière dans sa maison pour son passe-temps favori. Cette salle contient un gigantesque circuit avec toutes sortes de trains miniatures qui roulent sur de petits rails, rentrent dans des tunnels, s’arrêtent puis repartent pour un autre tour. De petites gares, de petites maisons, des arbres sont éparpillés un peu partout et forment un monde miniature merveilleux !

Cette journée allait être suivie de beaucoup d’autres. Avec Ted, je suis souvent revenu chez son oncle.

Et peu à peu, voyant notre intérêt, il nous apprend tout ce qu’il connaît. Il nous montre comment construire toutes sortes de petits bâtiments avec du carton, du bois et de la colle. Il faut d’abord recopier sur une plaque de carton les éléments du plan. Ensuite, il faut découper les pièces, les assembler et les peindre. Une fois la petite construction terminée, qui peut être une gare ou une maisonnette, il faut l’insérer dans le circuit. Avec Ted, on est passionnés !

Peu à peu, je me sens mieux et je reprends confiance en moi. Ça se passe bien à l’école. Et je joue même un tout petit peu mieux au ballon, même si je n’aime toujours pas trop ce genre de jeu…

Maintenant, moi aussi, j’ai une vie intéressante, j’ai des choses à dire. J’ai une passion !

Du coup, la suite de l’année scolaire s’est bien mieux passée… Et tant pis pour ce que les autres pensent de moi, car maintenant je suis heureux avec ma vie et mes activités !

Maintenant, quand j’entends : « On ne veut pas de toi dans l’équipe ! », ça ne m’embête plus, car je sais que je suis bon dans d’autres domaines ! Et puis, il n’a pas que le ballon dans la vie, il y a bien d’autres choses tout aussi intéressantes, vous ne croyez pas ?

La fleur qui imite l’insecte

Aujourd’hui, à la télévision, je regarde une émission sur la nature. On parle d’une plante très curieuse, une belle fleur… C’est une  orchidée qu’on appelle l’ophrys, drôle de nom, étrange fleur !

Une fleur tout à fait normale en apparence et qui est pourtant extraordinaire…

Un gros insecte est posé sur l’une des feuilles du haut. C’est une sorte de guêpe, mais cette guêpe ne bouge jamais, car c’est une fausse guêpe !

Si on examine l’insecte de plus près, on s’aperçoit qu’il fait partie de la plante. C’est la plante qui l’a voulu comme ça sur sa feuille, et cette fausse guêpe a même l’odeur de la guêpe femelle !

Mais alors pourquoi cette fausse guêpe ?

J’écoute l’explication. La plante, pour se reproduire, a besoin des abeilles, mais les abeilles n’aiment pas son pollen ! Alors la plante va utiliser les services d’une certaine guêpe.

Et voici ce que j’observe : une guêpe mâle s’approche de la plante et se pose sur la fausse guêpe, croyant que c’est une femelle ! Mais le mâle s’aperçoit assez vite que ce n’est pas ce qu’il croyait, et il s’envole !

Mais la guêpe a rendu le service qu’attendait la fleur : en se posant, elle a, sans le vouloir, détaché de minuscules graines (le pollen) qui sont venues se coller sur elle et qu’elle dépose au passage sur le pistil de cette fleur ou d’une autre. Comme ça, la plante pourra se reproduire !

Extraordinaire, tous les efforts que fait cette fleur pour faire transporter son pollen !

Mais moi, je ne suis pas satisfait à la fin de l’émission de télévision : le plus important, ils n’en ont rien dit !

J’aimerais qu’on m’explique comment la plante a fait pour imiter la guêpe. Une plante n’a ni œil pour voir, ni tête pour penser. Alors comment a-t-elle fait pour imiter l’insecte et son odeur ?

Le lendemain, je décide d’en parler, en fin d’heure, à mon prof de sciences. Je lui pose ma question :

— Comment la plante a-t-elle fait pour imiter l’insecte ?

— La plante a imité l’insecte pour qu’il transporte le pollen…

— Ça, je le sais, mais comment la plante peut-elle imiter l’insecte puisqu’elle n’a ni tête pour penser, ni yeux pour voir ?

— C’est la nature qui veut ça, l’évolution…

Je repars avec mes questions en tête, car le prof a utilisé de belles phrases, mais il n’a rien expliqué du tout !

Je cherche alors sur Internet et je comprends qu’on sait beaucoup de choses sur les orchidées : leurs tailles, leurs couleurs, où elles se plaisent, comment elles se reproduisent… mais rien, rien du tout qui répond à ma question.

Alors le soir, je pose de nouveau ma question, cette fois à papa  :

— Comment font les orchidées pour imiter les insectes puisqu’elles n’ont ni tête pour penser, ni yeux pour voir ?

Papa a pris un petit moment pour réfléchir, et puis il m’a répondu :

— Peut-être sommes-nous tous reliés dans la nature… Peut-être y a-t-il des liens invisibles, de l’intelligence qui circule entre tous les êtres vivants… Peut-être… Peut-être…

Puis papa se rapproche de moi, l’air amusé :

— Tu vois, il n’y a que des « peut-être »… La vérité, c’est que personne ne peut répondre à ta question, tout simplement parce qu’on n’en sait rien !

Enfin, une réponse vraie : on n’en sait rien ! Je m’en doutais un peu puisque personne n’en parle…

Ce jour-là, j’ai compris que nous étions environnés de millions de mystères inexpliqués ! Et c’est aussi ce jour-là que j’ai décidé de devenir un chercheur dans les sciences de la vie et de la terre !

Le billet de train

Je suis en colonie de vacances : une immense bâtisse ressemblant à un gros chalet au milieu des sapins, des rochers et des torrents.

C’est le dernier soir, nous sommes dans des chambres de quatre garçons et nous discutons entre nous.

Le lendemain, nous devons repartir par le train, mais moi, j’ai l’autorisation de mes parents pour prendre un autre train afin de faire un détour. En effet, je veux voir un ami que j’ai perdu de vue depuis l’école primaire, car il a déménagé.

En parlant de cela avec les trois autres garçons de la chambre, je sors les horaires des trains. Maman a tout préparé… tout comme l’argent pour prendre le billet.

Mais soudain, je repense à toutes les dépenses que je viens de faire durant le séjour : beaucoup trop !

Un peu affolé, j’ouvre mon porte-monnaie et compte ce qui me reste : un petit billet et quelques pièces…

Sur la feuille où maman a recopié les horaires, elle a noté : « Ne dépense pas le gros billet, garde-le bien pour ton voyage en train ! »

Mais ce gros billet a disparu ! Je viens de me rappeler que je l’ai dépensé pour acheter des souvenirs !

Je dois avoir l’air plutôt abattu, car les autres me demandent ce qui ne va pas.  J’explique tout.

Alors, l’un des garçons, Alex, plutôt discret, et qui ne fait pas partie de ceux avec qui je joue habituellement, se lève. Il ouvre son sac, fouille dedans et me tend un billet de banque :

— Je n’en ai pas besoin ! Avec ça, tu pourras prendre ton train.

J’hésite avant d’accepter.

— Euh… Merci, Alex… mais tu es sûr que ça ne te manquera pas ?

— Mais non, ne t’en fais pas !

Je prends le billet et remercie beaucoup Alex. Puis comme il est tard, on se prépare à dormir.

Le lendemain, dans la précipitation du départ, j’ai à peine le temps de le saluer et de le remercier encore, car je dois vite sauter dans le premier car qui part à la gare.

Grâce à l’argent d’Alex, j’ai pu prendre sans problème mon billet de train et faire ma visite…

Je n’ai jamais revu Alex. Comme on venait des quatre coins du pays dans cette colonie de montagne, on n’avait même pas pensé à échanger nos adresses. Et dans la précipitation du dernier jour, j’avais même oublié de lui demander son adresse pour pouvoir le rembourser ! Je m’en voulais pour ça !

Plusieurs mois sont passés et puis, il n’y a pas si longtemps, tout à fait par hasard, j’ai rencontré l’un des garçons qui était présent ce soir-là.

Voici ce qu’il m’a dit :

— Tu sais, le garçon qui t’avait passé de l’argent pour ton billet de train…

— Oui, Alex…

— Eh bien, il t’avait donné tout l’argent qui lui restait…

— Mais il m’avait dit qu’il n’en avait pas besoin ! Je m’en souviens très bien ! Il a même insisté…

— Il a dit ça pour que tu acceptes !… Tu sais,  le lendemain, j’étais avec lui dans la grande salle, avec les billards et les baby-foot. J’ai vu qu’il était gêné, il ne pouvait rien se payer !… Alors, je l’ai questionné et j’ai compris qu’il t’avait donné tout ce qu’il avait…

Plus tard, j’ai repensé à cette histoire. J’étais passé à côté de quelqu’un de généreux sans vraiment y faire attention, sans même le remarquer…

Pourtant, sans le vouloir, Alex m’a donné une leçon : quand je repense à son geste, mon cœur s’ouvre… Et c’est un peu grâce à lui si je donne, de temps à autre, quelque chose de bon cœur !