Pour une poignée de mangues

Histoire Pour Dormir | Ce matin au breakfast on a eu des mangues. Dorées, juteuses, un peu poivrées. Elles sont délicieuses. On en a eu aussi hier soir pour le dîner et pareil les jours d’avant. À la saison des mangues, on ne mange que ça.

Mommy dit que c’est bon pour la santé et pour son porte-monnaie : il suffit de les cueillir au bord des routes. À l’école, de toute façon, on a droit au lunch : riz, pois et sauce et parfois du poulet. C’est suffisant. Tant que j’irai à l’école, pas de problème.

« Maxine, me dit souvent Mommy, de plus en plus souvent depuis que je vais sur mes dix ans, l’école ce sera bientôt fini. Tu devras m’aider à nourrir la famille. » Nous sommes quatre, deux garçons, deux filles. De pères différents, que nous n’avons jamais vus, ni les uns ni les autres. La plupart des familles de Tivoli Gardens sont dans le même cas.

Mon Daddy, il paraît qu’il vit à New York, Jamaica avenue. Un jour je partirai là-bas pour le retrouver. Tous les Jamaïcains se connaissent. La communauté m’aidera. J’aurai un smartphone et des écouteurs. Et j’irai au collège. Je deviendrai célèbre, comme Usain Bolt et Shelly-Ann Fraser.

Les mères – la mienne s’appelle Georgia – se débrouillent pour faire bouillir la marmite. On a un crédit à la Staline Grocery, sur la place où le Don a aussi ses « bureaux ». Nous les filles, nous évitons de passer près de ce bâtiment. Interdit par les mères. Les bodyguards du Don qui sont armés nous surveillent de loin quand nous longeons les murs jaunâtres. « Hey babe psst psst com’on », sifflent-ils en lorgnant nos petites tresses, nos jambes nues, nos petits seins qui poussent trop vite. Mommy m’a prévenue : le Don est un méchant ogre qui ne fera qu’une bouchée de notre jeunesse. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. Ma copine Tessa non plus, ni ma petite sœur Karlene, mais ce qu’on sait c’est que le Don est le boss de toute la garrison – c’est le nom qu’on donne à notre quartier et à tous les autres du même genre en Jamaïque, des baraques de taule ondulée et de bois qui s’entassent le long de chemins étroits, gorgés de boue à la saison des pluies. Le Don, qui obéit aux chefs du Parti, doit faire rentrer le cash pour eux, il organise la vie de la communauté, distribue le « travail » aux gars et aux filles : faire le guet, passer la ganja et le reste, danser sur les dancefloors – et le reste aussi, dit Mommy avec amertume. Mais ça, c’est quand nous serons grandes. Bientôt. « Too quickly » dit Mommy avec ses yeux tristes et durs quand j’essaie de comprimer mon corps dans une tunique trop étroite.

Aujourd’hui en allant chez Staline j’ai remarqué une grande agitation. Les bodyguards sont nombreux et très nerveux. Un hélicoptère blanc fait des tours au-dessus de la garrison. « Grouillez les filles, rentrez chez vous », nous dit Staline. « Et repérez les souterrains », souffle-t-il mystérieux. Les souterrains ? Comme tout le monde j’en ai entendu parler. Ils conduiraient jusqu’au port, en passant sous les routes et les bâtiments. Et même sous la prison qui n’est pas loin d’ici. Une ville sous les taudis.

Mommy nous attend, inquiète, impatiente. Elle nous ordonne à chacun de mettre tout ce qu’on peut, tout ce qu’on a dans un sac. Je dois aider Karlene et ne pas lâcher sa petite main brune qui, de toute façon, s’agrippe à moi. On entend l’hélico tout proche. Et d’autres bruits éclatent : soudain ça tire dans tous les coins. Cavalcades. Hurlements. Terreur. Les garçons se serrent contre les jambes de Mommy. Karlène pleure à gros sanglots. « Silence, silence » ordonne – implore – Mommy. « Don’t move ». On les sent passer dans la ruelle. Ils filent vers le fond de Tivoli là où habitent Tessa et sa mère. Coups de brutes. Tirs effrénés. Nous tremblons comme des palmiers dans l’ouragan.

L’hélico tourne, tourne. Puis silence. Mommy nous lâche, sort. La pétarade de la kalach’. Mommy, Mommy, non !

Une flaque sombre s’infiltre. Je n’ai pas le temps de retenir les petits. Ils sont déjà sur le seuil. Trop tard. Nouveaux tirs…

Karlene et moi terrées sous la table. La course s’éloigne. Ne pas pleurer. Ne pas hurler. Au fond de la cabane un trou dans la taule, celui que Mommy voulait reboucher sans jamais l’avoir fait ; on se faufile, serrant le sac. Des flammes, un brouillard âcre, des cris et une agitation désordonnée. Où aller ? Inattendu George, notre voisin, se plante devant nous. « Quick, com’on girls ». Il me tire brutalement, je traîne Karlene.

Il fait noir, humide, chaud. Nous sommes sous terre. Le souterrain ? Tivoli Gardens underground, ce n’était donc pas une blague ? Il faut suivre George qui nous chuchote des encouragements (« Yes, good girls, don’t worry ! Hurry up ! »). Nous croisons des ombres. J’essaie de ne pas penser à Mommy abandonnée sur le seuil avec les garçons. J’essaie de tenir bon, la petite main de Karlene dans la mienne. On bute dans les trous, ça pue, mais au bout c’est la liberté. Enfin c’est George qui le dit et je VEUX le croire. Il le FAUT.

Un goût de sel. Le vent de la Baie de Kingston ! Le bleu du ciel et de la mer des Caraïbes. Le grand George nous hisse hors du trou, nous plonge dans l’agitation du port. Des hommes courent en tous sens, se hèlent, crient et, oui, rient. L’un d’eux s’arrête, nous jette deux mangues dans les mains. « Vous aurez des provisions pour la traversée », sourit George encourageant, une poignée de mangues du pays.

Et soudain, sans avoir le temps de penser, ni même de respirer, nous voici sur le pont du cargo. Les sirènes s’enclenchent, les moteurs s’ébranlent. Au loin une fumée noire survolée par un hélicoptère signale Tivoli Gardens. Nous abandonnons tout. Mommy. Notre enfance. Staline et son épicerie.

À nous l’Amérique ?