Mes trois araignées

Je suis content, j’ai trois araignées ! Pourquoi trois ? Tout simplement parce que c’était un lot. C’était vendu comme ça dans le magasin de farces et attrapes.

J’ai donc pu avoir mes trois fausses araignées en plastique pour le prix de quelques paquets de chewing-gums : une bonne affaire ! Surtout parce qu’elles sont très ressemblantes, on s’y tromperait. Et puis, elles sont toutes de tailles différentes, de la plus grosse à la plus petite.

En plus, elles sont tellement bien imitées que, lorsque j’ouvre le sachet, brrr… je n’ose pas les prendre dans les mains. J’ai beau me raisonner, me dire que ce ne sont que des morceaux de plastique, je n’y arrive pas !

Enfin, au bout d’un moment, je m’enhardis et tente de sortir la première : c’est la plus grosse ! Une patte dépasse presque de l’ouverture du sachet. Elle est velue. Je la saisis entre le pouce et l’index et sors l’araignée entière. La bête doit être aussi grande que la paume de ma main. Je la relâche aussitôt. Elle tombe sur la table et rebondit comme un ressort, comme si elle était vivante.

Ça fait peur !

Elle est horrible, tellement bien imitée ! Je la reprends avec appréhension. Elle est faite d’une matière molle et les pattes poilues et visqueuses peuvent adhérer au mur. L’araignée tient ainsi toute seule. Pratique ! Je m’entraîne à prendre et à reprendre l’animal en le collant sur le mur.

Quel effet, c’est monstrueux !

Il faut que j’en teste tout de suite l’effet sur d’autres. Avec qui ? Je n’ai pas besoin d’aller bien loin : je guette ma petite sœur Julie qui est dans la chambre d’à côté. Dès qu’elle sort, je m’empresse de coller le monstre sur le mur au-dessus de son bureau et j’attends, patiemment…

Au bout de cinq minutes, Julie revient. Rien sur le moment, mais quelques secondes plus tard :

— Hiii ! Maman, au secours !

Elle part en hurlant, descend l’escalier en courant et remonte avec maman qui tient un balai à la main.

Je pouffe de rire, mais je ne vais pas laisser écraser ma belle araignée pour autant. J’y tiens, moi ! Elle doit pouvoir resservir. Un coup de balai pourrait l’abîmer ! Au moment où maman, tremblante, s’approche avec le balai, je me précipite vers le mur et prends l’araignée par une patte.

— Maman, il est dégoûtant ! hurle Julie.

— Arthur, arrête ! Lâche ça tout de suite ! crie maman.

— Mais non ! regarde, c’est une araignée en plastique que je viens d’acheter.

Et je fais mine de la lancer sur Julie.

— Maman !

— C’est comme ça que tu dépenses ton argent de poche ! me lance maman en protégeant Julie du bras.

J’approche la bestiole, que je tiens par une patte.

— Oui, mais regarde comme elle est belle, maman, on dirait qu’elle est vraie !

— Écoute, maintenant, tu laisses ta sœur tranquille ou je la mets à la poubelle, ton araignée !

— D’accord maman.

Et je regagne ma chambre avec mon araignée.

Je me dis que ce premier test est réussi. Il est temps d’en faire un second avec une araignée bien différente, la plus petite cette fois. Discrètement, je la colle dans un coin au-dessus de l’évier de la cuisine. Mais peu après, j’entends la voix de maman :

— Arthur, ça suffit tes bêtises !

Un peu confus, je vais récupérer ma bestiole. C’est un peu ça le problème avec les araignées en plastique, ça ne marche qu’une fois. Mais on peut s’en servir ailleurs.

Le lendemain, durant le cours de français de madame Boullu, Solène se met à hurler en pointant la main vers le mur :

— Là ! une araignée énorme, là !

C’est tout de suite un brouhaha invraisemblable. Tout le monde se lève et veut voir le monstre.  Madame Boullu s’est approchée et ne semble pas du tout rassurée. Elle se dirige vers la porte, sans doute pour demander de l’aide. Il faut que j’intervienne. Je crie, très sûr de moi :

— Madame, j’y vais !

Je me précipite vers le mur, ma chaussure à la main et écrase le monstre qui tombe à terre. Je ramasse la bestiole écrabouillée dans un mouchoir en papier et je vais mettre le tout à la poubelle. Il faut dire que j’ai pris le soin de jeter un mouchoir tout froissé que j’avais préparé. Ma précieuse araignée, elle, est dans un autre mouchoir qui a regagné ma poche.

Quelle panique ! J’en ai bien ri après coup. Mais comme je l’ai dit, le problème avec les araignées en plastique, c’est que ça ne peut pas servir trop souvent.

D’ailleurs, aujourd’hui, mes bestioles sans emploi ont regagné leur sachet, au fond d’un tiroir de mon bureau.

Elles sont au chômage. Sauf une que j’ai dû oublier de ranger, la plus petite… Je la vois encore sur le coin droit de mon bureau en rentrant dans ma chambre. Elle n’a plus rien à faire ici. Je vais la mettre avec les autres.

Une seconde après, je pousse des hurlements.

— Maman ! maman ! C’est une vraie !

— Une vraie quoi ? crie maman en arrivant.

— Une vraie araignée, là, sur mon bureau, je l’ai même prise dans la main !

Maman ne semble pas du tout inquiète, ni Julie qui rit à gorge déployée. 

Je crois bien que, cette fois, je me suis fait avoir !