Pour une poignée de mangues

Histoire Pour Dormir | Ce matin au breakfast on a eu des mangues. Dorées, juteuses, un peu poivrées. Elles sont délicieuses. On en a eu aussi hier soir pour le dîner et pareil les jours d’avant. À la saison des mangues, on ne mange que ça.

Mommy dit que c’est bon pour la santé et pour son porte-monnaie : il suffit de les cueillir au bord des routes. À l’école, de toute façon, on a droit au lunch : riz, pois et sauce et parfois du poulet. C’est suffisant. Tant que j’irai à l’école, pas de problème.

« Maxine, me dit souvent Mommy, de plus en plus souvent depuis que je vais sur mes dix ans, l’école ce sera bientôt fini. Tu devras m’aider à nourrir la famille. » Nous sommes quatre, deux garçons, deux filles. De pères différents, que nous n’avons jamais vus, ni les uns ni les autres. La plupart des familles de Tivoli Gardens sont dans le même cas.

Mon Daddy, il paraît qu’il vit à New York, Jamaica avenue. Un jour je partirai là-bas pour le retrouver. Tous les Jamaïcains se connaissent. La communauté m’aidera. J’aurai un smartphone et des écouteurs. Et j’irai au collège. Je deviendrai célèbre, comme Usain Bolt et Shelly-Ann Fraser.

Les mères – la mienne s’appelle Georgia – se débrouillent pour faire bouillir la marmite. On a un crédit à la Staline Grocery, sur la place où le Don a aussi ses « bureaux ». Nous les filles, nous évitons de passer près de ce bâtiment. Interdit par les mères. Les bodyguards du Don qui sont armés nous surveillent de loin quand nous longeons les murs jaunâtres. « Hey babe psst psst com’on », sifflent-ils en lorgnant nos petites tresses, nos jambes nues, nos petits seins qui poussent trop vite. Mommy m’a prévenue : le Don est un méchant ogre qui ne fera qu’une bouchée de notre jeunesse. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. Ma copine Tessa non plus, ni ma petite sœur Karlene, mais ce qu’on sait c’est que le Don est le boss de toute la garrison – c’est le nom qu’on donne à notre quartier et à tous les autres du même genre en Jamaïque, des baraques de taule ondulée et de bois qui s’entassent le long de chemins étroits, gorgés de boue à la saison des pluies. Le Don, qui obéit aux chefs du Parti, doit faire rentrer le cash pour eux, il organise la vie de la communauté, distribue le « travail » aux gars et aux filles : faire le guet, passer la ganja et le reste, danser sur les dancefloors – et le reste aussi, dit Mommy avec amertume. Mais ça, c’est quand nous serons grandes. Bientôt. « Too quickly » dit Mommy avec ses yeux tristes et durs quand j’essaie de comprimer mon corps dans une tunique trop étroite.

Aujourd’hui en allant chez Staline j’ai remarqué une grande agitation. Les bodyguards sont nombreux et très nerveux. Un hélicoptère blanc fait des tours au-dessus de la garrison. « Grouillez les filles, rentrez chez vous », nous dit Staline. « Et repérez les souterrains », souffle-t-il mystérieux. Les souterrains ? Comme tout le monde j’en ai entendu parler. Ils conduiraient jusqu’au port, en passant sous les routes et les bâtiments. Et même sous la prison qui n’est pas loin d’ici. Une ville sous les taudis.

Mommy nous attend, inquiète, impatiente. Elle nous ordonne à chacun de mettre tout ce qu’on peut, tout ce qu’on a dans un sac. Je dois aider Karlene et ne pas lâcher sa petite main brune qui, de toute façon, s’agrippe à moi. On entend l’hélico tout proche. Et d’autres bruits éclatent : soudain ça tire dans tous les coins. Cavalcades. Hurlements. Terreur. Les garçons se serrent contre les jambes de Mommy. Karlène pleure à gros sanglots. « Silence, silence » ordonne – implore – Mommy. « Don’t move ». On les sent passer dans la ruelle. Ils filent vers le fond de Tivoli là où habitent Tessa et sa mère. Coups de brutes. Tirs effrénés. Nous tremblons comme des palmiers dans l’ouragan.

L’hélico tourne, tourne. Puis silence. Mommy nous lâche, sort. La pétarade de la kalach’. Mommy, Mommy, non !

Une flaque sombre s’infiltre. Je n’ai pas le temps de retenir les petits. Ils sont déjà sur le seuil. Trop tard. Nouveaux tirs…

Karlene et moi terrées sous la table. La course s’éloigne. Ne pas pleurer. Ne pas hurler. Au fond de la cabane un trou dans la taule, celui que Mommy voulait reboucher sans jamais l’avoir fait ; on se faufile, serrant le sac. Des flammes, un brouillard âcre, des cris et une agitation désordonnée. Où aller ? Inattendu George, notre voisin, se plante devant nous. « Quick, com’on girls ». Il me tire brutalement, je traîne Karlene.

Il fait noir, humide, chaud. Nous sommes sous terre. Le souterrain ? Tivoli Gardens underground, ce n’était donc pas une blague ? Il faut suivre George qui nous chuchote des encouragements (« Yes, good girls, don’t worry ! Hurry up ! »). Nous croisons des ombres. J’essaie de ne pas penser à Mommy abandonnée sur le seuil avec les garçons. J’essaie de tenir bon, la petite main de Karlene dans la mienne. On bute dans les trous, ça pue, mais au bout c’est la liberté. Enfin c’est George qui le dit et je VEUX le croire. Il le FAUT.

Un goût de sel. Le vent de la Baie de Kingston ! Le bleu du ciel et de la mer des Caraïbes. Le grand George nous hisse hors du trou, nous plonge dans l’agitation du port. Des hommes courent en tous sens, se hèlent, crient et, oui, rient. L’un d’eux s’arrête, nous jette deux mangues dans les mains. « Vous aurez des provisions pour la traversée », sourit George encourageant, une poignée de mangues du pays.

Et soudain, sans avoir le temps de penser, ni même de respirer, nous voici sur le pont du cargo. Les sirènes s’enclenchent, les moteurs s’ébranlent. Au loin une fumée noire survolée par un hélicoptère signale Tivoli Gardens. Nous abandonnons tout. Mommy. Notre enfance. Staline et son épicerie.

À nous l’Amérique ?

Les Sablés De Noël

C’est bientôt Noël et, au château, quelle agitation ! Tout doit être fin prêt pour le réveillon ! Les cuisiniers mélangent un plat en sauce, surveillent la cuisson d’un poisson, épluchent des légumes, font rôtir les volailles et préparent les bûches de Noël…

Les valets et les femmes de chambre balaient les pièces, astiquent chaque recoin du palais, décorent les salles à manger et aèrent les chambres des invités.
Chacun y met du sien pour que tout soit parfait !

Lisette, aide-cuisinière, est embauchée pour faire les sablés de Noël. Des centaines et des centaines de petits biscuits à distribuer en guise de cadeau aux invités du château.

Comme il n’y a plus de place dans la cuisine, on a installé la jeune fille dans le village, dans une petite chaumière attenante au palais. Les ouvriers lui ont construit un four. Les valets lui ont apporté une table, un tabouret et tous les ingrédients et ustensiles nécessaires à la fabrication des biscuits.

On lui a proposé de l’aider, mais elle a bien vu que tous étaient très occupés. Lisette a bon cœur, elle ne veut pas les déranger. Elle a assuré qu’elle réussirait toute seule à confectionner les sablés.

Alors, elle pétrit, étale et découpe des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! Une fournée prête à cuire…

Lorsque les biscuits sont bien dorés, elle les laisse refroidir puis elle les décore. Un beau glaçage blanc qui rappelle la neige, de petites boules de sucre coloré, et les voilà prêts à être dégustés…

Aujourd’hui, c’est la veille de Noël. Il est très tard et il fait nuit depuis longtemps. Elle a presque fini son travail. Elle n’a plus que quelques biscuits à faire cuire, encore quelques-uns à décorer, et elle pourra aller se reposer. Son dîner et son petit lit bordé d’une couverture bien chaude l’attendent dans un coin de la maisonnette.

Lisette est fatiguée, elle est contente d’avoir bientôt terminé. Au château, elle le sait, tout le monde dort. Les lumières sont éteintes, elle est seule à encore veiller.

Dans la pièce à peine éclairée, elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! une fournée prête à cuire…

Soudain, elle entend un bruit… Un gros ” toc ! toc ! toc ! ” qui résonne dans la chaumière. Il y a quelqu’un qui frappe à la porte ! Lisette a un peu peur, mais elle court ouvrir. Elle ne veut pas laisser attendre dans le froid la personne qui a frappé.

Un homme fort bien habillé entre et se dirige vers le feu pour réchauffer ses mains et ses pieds mouillés. Il est grand, et ses cheveux sont constellés de flocons de neige. Mais cela ne semble pas le déranger. Il a surtout l’air pressé. Il demande poliment à parler au chef cuisinier.
— Il n’y a que moi ici, monsieur, répond Lisette de sa petite voix. Tous les autres sont au château, en train de se reposer.
— Quel dommage ! s’exclame l’homme. J’aurais aimé pouvoir lui acheter quelques biscuits. Voyez-vous, nous avons fait un long voyage pour arriver jusqu’ici, avec ma famille. Il est tard, toutes les échoppes sont fermées, et mes enfants voulaient tant manger des douceurs avant d’aller se coucher… Quand j’ai vu qu’ici la lumière était allumée et que j’ai senti la bonne odeur de biscuit, je me suis dit que peut-être, j’y trouverais quelque chose pour les satisfaire. Tant pis, je vous laisse travailler.

Et l’homme, un peu déçu et toujours pressé, retourne d’un pas rapide vers la porte et vers le froid.

Lisette a bon cœur, elle se sent bien désolée pour les enfants de ce grand monsieur si élégant. Elle se sent bien désolée aussi pour lui qui a bravé le froid, qui a mouillé ses beaux habits pour leur faire plaisir et qui n’a rien trouvé à leur rapporter.

Alors, avant qu’il franchisse l’entrée, la petite cuisinière attrape quelques sablés qu’elle a mis tant de temps à préparer et les glisse dans les poches de son manteau en disant :
— Voici pour vos enfants, prenez ! C’est de la part du roi. Il ne voudrait certainement pas que des enfants s’endorment tristes une veille de Noël !

Ravi, l’homme la remercie et part rejoindre les siens. Sa haute silhouette s’évanouit dans la nuit.

Lisette ferme la porte, heureuse d’avoir pu aider quelqu’un. Il manque bien quelques biscuits maintenant, mais si elle se dépêche, elle pourra en refaire pour que chaque invité du château en ait.

Alors elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! Une fournée prête à cuire…

Soudain, encore un bruit ! Un petit ” toc ! toc ” qui effleure à peine le bois.
Un peu inquiète, Lisette ouvre la porte et fait entrer une vieille femme tirant derrière elle une brouette remplie de fagots et de bûches. Vêtue d’une robe toute rapiécée, celle-ci semble transie de froid. La petite fille la dirige vers le feu et lui donne son tabouret, pour qu’elle puisse se réchauffer un peu. Au bout d’un moment, les traits plus détendus, la vieille femme raconte son histoire.
— Brrrrr ! il fait si froid, dehors ! Mes enfants et petits-enfants doivent venir chez moi demain. Je suis partie dans la forêt chercher du bois, pour que l’on ait bien chaud. Hélas ! La neige s’est mise à tomber en même temps que la nuit, et je me suis perdue ! J’ai longtemps marché dans la forêt avant de retrouver mon chemin. Heureusement que ta lumière était allumée, sinon je serais encore en train d’errer ! Merci, mon petit, maintenant que je suis bien réchauffée, je vais pouvoir rentrer. Je vois que tu es en train de cuisiner. Moi-même, j’ai encore tous les biscuits pour demain à préparer, je ne suis pas près de me coucher…

Et la vieille dame fatiguée retourne lentement vers la porte et vers le froid. Lisette a bon cœur, elle se sent bien désolée pour cette vieillarde épuisée qui va devoir cuisiner jusqu’à l’aube. Alors, avant qu’elle franchisse l’entrée, la jeune demoiselle attrape plusieurs poignées de sablés qu’elle a mis tant de temps à préparer et les met dans la brouette, entre les fagots, en disant :
— Prenez-les et allez vous allonger ! C’est de la part du roi. Il ne voudrait pas qu’une vieille femme ne puisse pas dormir la veille de Noël.

Heureuse de pouvoir aller se reposer, la grand-mère remercie Lisette avec effusion et sort de la cuisine. Sa silhouette courbée disparaît dans la nuit.
La jeune fille referme la porte, un sourire aux lèvres. Ses yeux se posent sur les biscuits qu’elle a confectionnés. Il en manque beaucoup, maintenant. Elle va devoir travailler encore un moment, si elle veut que chaque invité du château en ait.

Alors, elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs… Et hop ! Une fournée prête à cuire…

Quand elle entend un petit bruit, un petit ” toc ” tout tremblant, Lisette n’est même pas étonnée. Elle ouvre grand sa porte et laisse entrer deux enfants sales et grelottant. Ils sont en haillons, ce sont des mendiants. Elle les assoit près de la cheminée, les enveloppe dans sa couverture et leur donne le pain et le lait chaud qu’elle gardait pour son dîner. Les petits reprennent enfin des couleurs, et la fille, la grande sœur sans doute, se met à parler :
— Merci beaucoup ! Sans toi, nous serions morts de froid. Avec les autres enfants des rues, nous avons tiré à la courte paille pour savoir qui sortirait chercher à manger par ce temps glacé. C’est mon petit frère qui a perdu, alors je l’ai accompagné. Mais toutes les maisons sont fermées, tout le monde est couché. Seule ta chaumière est encore éclairée. Nous ne voulons pas te déranger plus, nous allons nous remettre en route. Mais ça sent si bon chez toi… Aurais-tu, s’il te plaît, des biscuits ratés, trop cuits, un morceau de pain rassis ou encore des fruits gâtés afin que nos amis puissent à leur tour manger ?

Ils se dirigent vers la porte et le froid en la regardant d’un air suppliant. Lisette a bon cœur. Elle se sent bien désolée pour tous ces enfants affamés aux portes du palais. Alors elle prend un grand sac de toile et elle glisse dedans tous les sablés qu’elle a mis tant de temps à préparer en disant :
— Tenez, prenez ! C’est de la part du roi. Il ne voudrait pas que des enfants soient affamés une veille de Noël.

Les petits lui sautent au cou pour la remercier, puis ils partent retrouver leurs amis. Leurs petites silhouettes se confondent avec la nuit.

Lisette referme la porte, les larmes aux yeux pour ces petits êtres bien éprouvés. Elle a donné tous les sablés, tous les biscuits dorés et si bien décorés… Elle va devoir travailler toute la nuit pour que chaque invité du château en ait, mais tant pis !
— Ça en valait la peine ! se dit-elle.

Alors, elle se remet à pétrir, à étaler et à découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des…
Chuuuuut ! La fillette, épuisée, s’est endormie sur la table. Sur son visage couvert de farine flotte un sourire heureux d’avoir pu réconforter tant de gens en cette veille de Noël.

Mais le lendemain, quand trois valets viennent chercher le travail de la petite cuisinière, celle-ci dort encore, le nez dans la pâte crue.
— Fainéante ! s’écrie l’un des valets. Que fais-tu à roupiller alors que tout le monde est si pressé ? C’est Noël, aujourd’hui, les invités sont arrivés ! Il faut leur donner les sablés que tu devais préparer ! Où sont-ils passés ? Tu les as volés ? Tu les as mangés ? Les as-tu au moins confectionnés ?

Et voilà que les hommes traînent une Lisette encore tout endormie hors de la chaumière, dans le froid de l’hiver. Ils hurlent que ça ne se passera pas comme ça, qu’elle va devoir en répondre devant le roi !
Tiens, justement ! Le voilà, le roi. Il déambule dans le village, souhaitant un joyeux Noël à chacun de ses sujets. Lorsqu’il entend les valets crier, il s’approche, curieux de voir qui est si mécontent en ce jour de fête.
— Pourquoi donc êtes-vous en colère après cette demoiselle ? Je vous écoute, que se passe-t-il ?

Les trois valets racontent alors comment Lisette a été embauchée pour fabriquer les biscuits de Noël. Comment elle devait pétrir, étaler puis découper des formes dans la pâte sablée. Des étoiles, des sapins, des cœurs qu’elle devait alors cuire jusqu’à ce qu’ils soient bien dorés. Comment elle devait les décorer pour les offrir aux invités du palais. Comment ils l’ont découverte endormie et comment ils ont cherché partout dans la chaumière les petits biscuits sans les trouver.
— Elle a sûrement dû les voler ! dit le premier valet.
— Ou les manger ! lance le second.
— Ou tout simplement ne pas les avoir confectionnés ! conclut le troisième.

Le roi a bon cœur. Il se sent bien désolé pour cette jeune fille qui tremble de froid autant que de peur. Il ôte son manteau d’hermine et le pose sur les frêles épaules de Lisette. Puis il demande d’un ton plein de compassion :
— Qu’as-tu à dire pour ta défense ? Je vois que tu as travaillé, tes mains sont pleines de pâte collée et tu as de la farine sur les joues et le bout du nez. Où sont donc ces sablés ?
Lisette s’apprête à répondre quand une voix d’homme retentit :
— C’est à moi qu’elle les a donnés en votre nom. Elle avait pitié de mes enfants gourmands.

L’élégant monsieur qui lui a rendu visite la veille au soir est là, entouré de sa femme et de ses enfants ! Il veut la défendre des accusations des valets mécontents.
— Elle m’en a donné aussi beaucoup de votre part ! dit alors une douce voix.

La vieille femme qui était venue se réchauffer dans la chaumière de Lisette s’avance alors, suivie de toute sa famille.
— J’étais si épuisée hier soir, qu’elle m’a tendu ses sablés pour que je n’aie pas à cuisiner et que je puisse me reposer. C’est un ange, ne la punissez pas !
— Nous aussi, on en a mangé ! Elle a dit que vous ne laisseriez pas des enfants affamés une veille de Noël !

Une multitude d’enfants vêtus de guenilles se mêlent à la foule assemblée autour de Lisette, du roi et des valets. Une fillette se plante aux pieds du souverain, tenant son petit frère par la main.
— On avait froid, on avait faim. Elle nous a réchauffés, nous a nourris et elle nous a donné tous les biscuits qu’elle avait faits, pour nos amis.
— Voilà où ils sont donc passés, ces biscuits ! dit alors le roi avec un grand sourire.

En regardant Lisette, il ajoute :
— Eh bien, petite cuisinière, tu as très bien fait. Mes invités seront bien nourris, au palais. Ils ont certainement beaucoup moins besoin de ces sablés que tous ces gens ici présents !

Il la nomme sur-le-champ chef cuisinier et l’invite à sa table pour le réveillon. Elle a droit aux mets les plus fins, aux meilleurs vins ! Et plus tard, lorsqu’elle est bien fatiguée, on la mène à un lit si confortable qu’elle s’endort aussitôt sans prendre le temps de se débarbouiller…

Désormais, chaque Noël, Lisette, qui a bon cœur, pétrit, étale et découpe des formes dans la pâte sablée. Elle fait cuire les biscuits jusqu’à ce qu’ils soient bien dorés, les laisse refroidir puis les décore de glaçage blanc et de boules de sucre coloré.
Ensuite, elle les dépose dans une petite chaumière bien chauffée attenante au palais. Chacun, riche ou pauvre, jeune ou vieux, invité du château ou habitant du village, voyageur ou va-nu-pieds, peut venir se réchauffer devant la cheminée et déguster les biscuits joliment décorés.
On raconte même que parfois, lorsqu’il n’est pas trop pris par son travail, le roi, qui a bon cœur également, vient aider Lisette à confectionner les petits sablés…


Illustration de Adora
Histoire Pour Dormir de Claire Joanne
via short-edicion.com

Noucha

Je m’appelle Noucha, j’ai 11 ans, et mon héroïne préférée, c’est moi !

Tout dans ma vie est magique, héroïque et fantastique. J’habite la plus belle maison du quartier, même si le toit s’effondre un peu et que de longues fissures courent sur les murs.

Ma famille est la plus fabuleuse de toutes. Ma maman a le don de soigner les gens et de guérir les enfants. Mon papa est devenu un jour si parfaitement invisible que personne au monde ne peut plus le trouver. Mais moi je sais que de là où il est, il veille sur moi.

Comme ma maman sait que mes incroyables pouvoirs me permettent de me débrouiller toute seule, elle n’est jamais à la maison. Chaque matin, je descends l’escalier pour aller prendre mon petit-déjeuner avant de partir à l’école. Sur la table de la cuisine, je trouve une petite assiette avec les tartines que je préfère et une cafetière pleine de chocolat chaud. C’est ma maman qui a tout préparé avant d’aller travailler, sans que j’entende le moindre bruit. A moins que ce ne soit une autre fée qui cherche à me faire plaisir ? A vrai dire, je n’en sais rien.

Quand j’ai terminé mon petit-déjeuner, il est temps de partir, et c’est mon moment préféré. Parce que je ne vais pas à l’école, moi : je vole vers l’école.

Je pars en sautillant sur le chemin et quand plus personne ne me regarde, mes semelles se détachent doucement du sol. Mon corps s’élève lentement dans les airs, comme une plume soulevée par le vent. Je glisse au-dessus du chemin, je plane par-dessus les toits de tuiles et je survole les jardins qui se ressemblent tous, vus de là-haut.

En prenant de l’altitude, je vois toute la ville devenir minuscule. La forêt immense, sombre et inquiétante devient une petite touffe de verdure vivante, comme un animal poilu qui dort paisiblement. La rivière dans laquelle j’ai si peur de tomber n’est plus qu’un fin lacet argenté et brillant, qui ondule sous le soleil.

Pendant que je vole, je peux voir à travers les murs et sous la surface de l’eau. J’aperçois les poissons qui frétillent et dansent entre les algues. Je peux même voir les autres enfants de ma classe prendre leur petit-déjeuner avec leurs parents avant de partir à l’école. Le monde entier est un livre ouvert que je survole comme un oiseau. Au pied de la montagne, je vois la large toiture grise de l’hôpital. C’est là que travaille ma maman, toute la journée et parfois même la nuit. Je regarde la façade blanche avec ses toutes petites fenêtres et je pense fort à elle pour lui donner du courage. Elle doit être en train de soigner et d’aider quelqu’un d’autre, peut-être même une petite fille comme moi. Je ne sais pas si une héroïne a le droit d’avoir ce genre de pensées, mais je dois avouer que ça me rend parfois un peu triste.

Heureusement, j’aperçois maintenant l’endroit que je préfère au monde. C’est une longue maison plate avec des murs de briques rouges et de larges fenêtres. On y trouve les réponses à toutes les questions qu’on peut se poser et des millions de merveilleuses histoires venant des quatre coins du monde. Cet endroit, c’est la bibliothèque. J’y passe de longues heures après l’école à attendre que ma maman vienne me chercher. Un jour, j’ai essayé de compter les livres sur les étagères, mais il y en a tellement que je n’ai pas réussi. Je me suis promis que je les lirai tous, jusqu’à ce que j’en trouve un avec une héroïne aussi formidable que moi.

Je suis presque arrivée à l’école et j’entame doucement ma descente. Le sol se rapproche et je vois la marelle de la cour de récréation de plus en plus clairement. Je me laisse tomber tranquillement comme une feuille d’automne qui tourbillonne avant d’atterrir et mes pieds touchent le sol juste devant la porte.

La maîtresse attend sur le seuil. Elle a un air sévère, sa bouche est toute pincée et ses bras sont croisés sur son énorme poitrine.

— Eh bien Noucha, on rêvasse encore ! Allez, dépêche-toi, va rejoindre tes camarades sous le préau !

Je souris poliment à la maîtresse et je file en courant. Rêvasser, moi ? Je fais bien mieux que ça ! Je voyage sans bouger, je m’évade comme par magie, je peux faire du monde tout ce que je veux ! Il me suffit de fermer les yeux et de laisser le miracle opérer.

Mais les gens qui n’ont pas d’imagination ne pourront jamais soupçonner l’ampleur de mes pouvoirs. Ce n’est pas de leur faute, après tout. Tout le monde n’a pas la chance d’être aussi magique, héroïque et fantastique que moi !


Noucha
Un Histoire Pour Dormir de Sandra Bartmann
Illustration de Lou Lubie
via short edition

La rencontre

Histoire Pour Dormir | Je rentrais du collège en passant par le parc, comme tous les jours, et soudain, il était là, devant moi. C’était la première fois que je le voyais. Il était si beau que je me suis arrêtée à quelques mètres, bouche bée… Mon cœur battait à cent à l’heure !

Assis tranquillement sur un banc, il regardait les promeneurs l’air indifférent. J’aurais voulu aller lui parler mais avant que je ne m’approche de lui, il s’est levé et il est parti. Je n’ai pas osé le suivre… Alors je suis rentrée chez moi.

Toute la soirée, son image m’a poursuivie… Ses beaux yeux verts, son allure nonchalante. Je n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose et il m’a fallu du temps pour finir mes devoirs…

Le lendemain, j’espérais tellement le revoir que j’avais comme une boule dans le ventre ! J’ai marché lentement, très lentement dans le parc jusqu’au banc où je l’avais aperçu la veille. Il était là !
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine en le voyant ! Je le trouvais encore plus beau que la veille !

Allongé, les yeux fermés, il semblait dormir.
Je me suis approchée de lui sans faire de bruit, m’arrêtant devant le banc. Doucement, j’ai avancé ma main, voulant le toucher, le réveiller, lui parler…
Mais il a soudain ouvert grand les yeux et m’a fixée, comme si il avait deviné ma présence ! J’ai sursauté et me suis reculée, honteuse qu’il m’ait surprise.
Il s’est levé, m’a lancé un dernier regard puis s’est éloigné.

Pendant trois jours, j’ai fait semblant de rien en passant devant lui au parc. J’avais tellement honte de moi que je me dépêchais de rentrer à la maison, sans m’arrêter pour le regarder. A chaque fois, j’avais l’impression qu’il m’observait mais je n’osais pas me retourner pour vérifier…

Durant le week-end, je n’ai pensé qu’à lui…
Il était si beau, j’avais vraiment envie de l’aborder, mais comment faire ? Et puis, j’ai eu une idée. Le lundi, en rentrant du collège, prenant mon courage à deux mains, je me suis assise sur son banc, à côté de lui.
J’avais mon goûter avec moi et j’ai commencé à le manger, comme si de rien n’était.
J’ai vu qu’il me regardait fixement alors, les mains un peu tremblantes, j’ai partagé mon goûter et je lui ai offert la moitié… Il s’est levé et est parti sans même y toucher…

Je n’allais pas me décourager pour si peu ! Peut-être n’aimait-il pas ce que j’avais préparé ? Le lendemain, je me suis assise sur le banc et lui ai tendu la moitié de mon goûter, une part de gâteau au yaourt fait maison…
Cette fois, il s’est jeté dessus comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours ! J’étais si contente ! Puis, sans un mot, je me suis levée et je suis partie, avant qu’il ait fini de manger. Je ne voulais pas l’effaroucher.
Les jours suivants, nous avons recommencé le même manège. Je m’asseyais sur le banc, sortais mon goûter et lui en donnais la moitié. Pendant qu’il mangeait, je partais. J’avais l’impression que désormais, il m’attendait…

Au bout d’une semaine de ce petit jeu, je me suis dit qu’il fallait que je passe à l’étape suivante. En rentrant du collège, je me suis approchée du banc, bien décidée à lui parler…
Il n’était pas là !
J’ai scruté les alentours, me disant qu’il était peut-être sur un autre banc, mais rien. Il n’était pas là.

J’étais déçue. Moi qui avais rassemblé tout mon courage pour l’aborder, voilà qu’il me posait un lapin !
Enfin, c’est pas comme si on avait un vrai rendez-vous, mais c’était la première fois depuis des jours qu’il ne venait pas…

Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ? Et si en fait ma compagnie ne lui plaisait pas ? Et s’il ne revenait plus jamais ?

Je me suis assise sur le banc et, triste de ne pas le voir, j’ai fermé les yeux pour ne pas pleurer.

Soudain, j’ai senti une présence à côté de moi…

C’était lui, il était là ! J’étais si heureuse !

J’ai sorti mon goûter et lui ai donné.
Au lieu de se jeter dessus, comme d’habitude, il m’a regardée longuement puis est monté sur mes genoux et s’est frotté à moi… Quelle surprise ! Moi qui le trouvais si sauvage !
Je l’ai caressé et câliné puis nous sommes rentrés ensemble à la maison…
A ma plus grande joie, mes parents ont accepté qu’il reste avec nous.

C’était la première fois que j’adoptais un chat.


Histoire Pour Dormir de Claire Joanne
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com

Le Héros du Jour

Histoire Pour Dormir | Mon vrai nom, c’est Théodora. Autant le dire tout de suite : je ne l’aime pas. Ça fait plouc. Heureusement, tout le monde dit « Dora », c’est déjà mieux.

C’est Albert et Alba Raki qui m’ont choisi ce prénom quand je suis arrivée à la maison. Ils ne m’ont pas demandé mon avis bien sûr, j’étais trop jeune. On dit qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfant et que c’est pour ça qu’ils m’ont prise chez eux quand je suis née. Si j’ajoute que « Théodora », ça veut dire « cadeau de Dieu », ça explique.
Tout un programme !

Eux en tous cas, ce n’en sont pas, des cadeaux. D’abord, ils sont gros. Énormes. Ils ont tout de gros : le ventre et les cuisses, les bras et les fesses ! Même leurs lunettes sont grosses. Mais ça, c’est à cause de la télé. Quand ils ne la regardent pas, ils en parlent. Ce qu’ils préfèrent par-dessus tout, c’est Le Héros du Jour, une émission idiote qui met un inconnu en vedette parce qu’il a fait quelque chose d’exceptionnel et qui gagne son poids en pièces d’un euro.

Je crois bien que mes deux gros sont jaloux de n’être jamais choisis, parce qu’ils n’arrêtent pas de calculer combien de pièces ils valent chacun. Mais en réalité, à part prendre du poids, je ne vois pas ce qu’ils ont fait d’exceptionnel, ni comment ils pourraient gagner.

En plus, ils n’aiment rien ni personne. Même pas moi. Un jour, Alba m’a offert un collier, c’est vrai. Mais j’ai tout de suite vu que c’était parce que ce collier lui plaisait à elle. Autrement dit, ils se servent de moi pour se faire plaisir. Quand j’étais petite, on aurait dit que j’étais leur « chose ». Une sorte de machine à câlins : « Dora, viens sur les genoux de Papa. » « Dora, viens près de Maman, ma chérie. » Et une caresse par-ci, et une caresse par-là. Et gouzi gouzi, et gnagnagna. Ils étaient pompants. Alors, quand j’en avais vraiment marre, je m’approchais lentement et tout à coup, je leur léchais la joue un bon coup, en mettant plein de salive. Ils disaient qu’ils aimaient ça, mais ce n’est pas vrai. Je voyais bien que je leur donnais la chair de poule et après ils me fichaient la paix.

Ou alors, il pouvait m’arriver de faire pipi sur la moquette du salon. Ça, ils détestent. Quand ça arrivait, ils me punissaient : j’avais droit à une tape sur le derrière et je devais rester toute seule dans un coin. Ils n’en ont jamais rien su, mais dans le fond, ça me plaisait. Dans mon coin, j’étais peinarde. Et la tape, ça ne faisait pas vraiment mal, même si je gémissais un peu. C’était pour faire semblant.

Mais tout ça, c’est du passé. J’ai grandi et ils se sont un peu calmés. Sauf pour la télé. Maintenant, quand c’est l’heure du Héros du Jour, ils m’envoient jouer seule au jardin pour être plus tranquilles. C’est même à cause de ça que tout est arrivé.

C’était jeudi dernier. Pendant que mes deux gros râlaient devant leur télé, je musardais au bout de la pelouse, près du jardin d’Isabelle. Isabelle, c’est la voisine. Je l’aime bien, elle est gentille avec moi. Souvent, elle me donne une douceur à manger quand elle me voit jouer près de la clôture. Bref, j’étais là, en train d’espérer un bonbon, quand j’ai vu quelqu’un que je ne connaissais pas. Un homme avec une grosse moustache. Il était dans le jardin d’Isabelle, au milieu des buissons. Au début, je croyais que c’était un jardinier. Mais il s’est mis à avancer vers la maison en se cachant. Ce n’était pas normal.

Et puis tout est allé très vite. Quand j’ai vu la batte de baseball, j’ai senti le danger. Alors sans trop réfléchir, je me suis glissée par un trou dans la clôture et j’ai foncé sur le moustachu en donnant de la voix pour appeler à l’aide. Moustache s’est retourné vers moi juste au moment où je lui sautais dessus. On a roulé par terre tous les deux et il s’est assommé tout seul, en se cognant la tête contre sa batte de baseball.

J’étais toute fière de mon coup quand j’ai entendu cavaler dans mon dos. C’était une équipe de la police qui traquait le type. J’ai appris ainsi que j’avais neutralisé un dangereux prisonnier évadé. Sur le coup, bizarrement, je me suis dit : « J’en connais qui essaieraient d’en profiter pour passer au Héros du jour ». Bref, c’était à prévoir, Albert et Alba, attirés par le remue-ménage, n’ont pas tardé à faire leur apparition.

J’avais deviné juste : le lendemain, la télé débarquait. Comme prévu, mes deux gros ont essayé de se faire passer pour les vedettes de l’histoire. Mais le gars de la télé était au courant de tout. Vous auriez dû voir leur tête quand il leur a dit en souriant :

― Évidemment, dans le cas présent, le poids en euros sera remplacé par le poids en croquettes Gourmet-Toutou, puisque Dora, notre héros du jour, est un chien.

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Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset


Illustration de Lou Lubie
Histoire Pour Dormir de Albert Dardenne
via short-edition.com

Oyster Catcher

Histoire Pour Dormir | Ce grand pays qui se trouve tout en bas de la carte d’Afrique, c’est le pays de Mandela, et c’est là que se déroule mon histoire, avec de bien curieux animaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs…

En cette belle après-midi de janvier, sur la plage de Sedgefield, un touriste français caché derrière une haie, observait un oyster-catcher.

L’oyster-catcher est un oiseau qui, comme son nom l’indique, se nourrit de ces bivalves que l’on trouve dans les anfractuosités des rochers. Le touriste savait qu’il est interdit de déranger l’oiseau et de toucher à ce qui constitue son habitat et son alimentation. Mais il avait repéré l’animal la veille, et il était revenu avec ses jumelles pour pouvoir l’observer discrètement. Juste l’observer.

L’oyster-catcher était vieux, très vieux !

Si les oiseaux vieillissaient comme les hommes, celui-ci aurait eu un plumage entièrement blanc. Mais les oiseaux ne vieillissent pas comme les hommes. C’est pourquoi les plumes de celui-ci étaient d’un joli brun brillant, ses pattes d’un superbe orangé, et seul son bec, orange lui aussi, avait triste allure à force d’ouvrir les huîtres de ses déjeuners.

L’oyster-catcher avait déjà péché quatre huîtres, et la cinquième serrait avec vigueur ses valves afin d’empêcher le prédateur de l’ouvrir pour la dévorer. Après de longs efforts suivis avec intérêt par le touriste hilare, l’oiseau vint à bout de sa proie.

Il allait avaler le délicieux mollusque quand un mouvement dans les feuillages le fit sautiller à l’abri des rochers. Le touriste se rencogna dans son buisson.

L’oyster-catcher tordit le cou à droite et à gauche pour vérifier qu’il n’était pas en danger, puis il se hâta vers l’huître béante qui commençait à se racornir au soleil. Il la goba puis hoqueta et recracha dans le sable un petit objet sphérique…

Une perle ?

Était-ce vraiment une perle ?

Et l’homme grogna d’indignation quand le volatile, ayant tourné et retourné ce corps étranger, sans aucun intérêt pour lui, l’envoya rouler dans l’eau d’un coup de bec. Puis une idée lumineuse lui vint à l’esprit. Il sortit de son observatoire et se dirigea vers l’oiseau qui ouvrait ses ailes pour s’envoler.

— Tout doux, l’ami, je ne te veux aucun mal, fit-il en français puis en anglais puisque, après tout, en Afrique du Sud, on s’exprime en anglais.

L’oiseau laissa l’homme approcher et :

— Bonjour, Monsieur le touriste ! fit-il dans un français impeccable.
L’homme faillit en mourir de saisissement. S’il espérait être compris, il ne s’attendait pas à recevoir une réponse !…
L’oiseau lui expliqua qu’il parlait le français aussi couramment que l’anglais. Qu’il pratiquait aussi l’afrikaans, évidemment, ainsi que l’allemand et l’espagnol. Il était polyglotte, quoi !
Émerveillé, le touriste commença par féliciter l’oiseau de ses talents, puis il lui proposa ses services : avec un bec en aussi triste état, il devait souffrir, le malheureux, en ouvrant ses huîtres. Qu’il se contente de les pêcher ! Lui, Fernand Delaroche, s’engageait à les lui ouvrir en échange de presque rien : il se contenterait des petites choses rondes et blanches qui se trouvaient parfois dans les coquilles et qui amuseraient ses enfants.
L’oiseau fit remarquer, avec une grande honnêteté, que très peu d’huîtres contenaient les curieuses billes qui avaient séduit son observateur !

Qu’importe ! Fernand était disposé à courir le risque. Il sortit un solide Opinel, se précipita sur les trois huîtres qui gisaient sur le sable, et les ouvrit l’une après l’autre avec dextérité. Pas de perles, hélas, mais l’oiseau les goba allègrement puis alla en pêcher une douzaine d’autres. Fernand les ouvrit avec le même enthousiasme suivi de la même déception. Puis l’oiseau déclara qu’il n’avait plus faim… ! Heureusement, il avait des congénères aussi âgés que lui et aussi mal lotis côté bec. Fernand serait-il d’accord pour…
Évidemment !
Une dizaine d’oiseaux arrivèrent aussitôt de toutes parts.

Quand ils furent rassasiés, pourtant, il fallut bien se soumettre à l’évidence : aucune des huîtres ne contenait de perle.
Qu’à cela ne tienne ! Les jours se suivent et ne se ressemblent que rarement ! Un rendez-vous fut donc fixé pour le lendemain, et Fernand regagna son hôtel, les mains endolories, mais très satisfait de sa journée.

Le lendemain, les oiseaux attendaient sur la plage, chacun devant son petit tas d’huîtres fraîchement sorties de l’eau. Fernand se mit aussitôt à l’ouvrage. Rien dans le premier tas d’huîtres ; rien dans le second, ni dans le troisième, ni, hélas, dans le quatrième. Fausse joie en écartant les valves d’un des coquillages du cinquième tas, rien dans les six derniers.
Un peu découragé et les mains en sang, Fernand s’apprêtait pourtant à donner un autre rendez-vous à ses nouveaux associés quand un ranger, qu’il n’avait pas vu venir, lui mit la main au collet :

— Vous n’avez pas lu le panneau ? demanda-t-il sévèrement. Il est strictement interdit de pêcher des huîtres dans ce secteur protégé.

— Mais… protesta Fernand.
Et il se lança dans le récit détaillé de son aventure.

— Des oiseaux qui parlent ? Vous vous fichez de moi ?
Le ranger sortit un carnet et verbalisa sans pitié le pauvre Fernand : infraction à la pêche, outrage à fonctionnaire… Inutile de dire que la note fut salée.

Les oiseaux s’étaient envolés dès l’intervention de l’homme à l’uniforme. Rassemblés plus loin, à l’abri des regards, ils riaient tout leur soûl. On pouvait décidément faire avaler n’importe quoi à ces humains aussi stupides que cupides !

Quand la plage fut de nouveau déserte, les oiseaux revinrent la débarrasser des valves vides. La perle fut repêchée ; quelques huîtres fraîches se trouvèrent bientôt près d’elle, sur le sable, et dix des onze oiseaux retournèrent se cacher.

— En voici encore ” un ” avec des jumelles fit le onzième au bout de quelques minutes. Souhaitez-moi bonne chance, les gars. Et il commença à s’acharner sur une huître…

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Histoire Pour Dormir de Joëlle Brethes
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com

Que la magie scénique vous accompagne!

La sonnerie retentit. Enzo embrassa vivement ses parents et courut se mettre en rang. Aujourd’hui était sans doute le plus beau jour de sa vie : il entrait enfin au collège, et mieux, au Collège Leonardi d’art dramatique, le meilleur établissement de formation d’acteurs. Le rêve d’Enzo depuis toujours.

Son professeur principal, un homme d’une trentaine d’années, grand et mince, s’approcha du rang et fit signe aux élèves de le suivre. Bientôt, les premières années s’arrêtèrent devant une large porte, semblable à celle des studios de cinéma avec la même lumière rouge et le même panneau lumineux « On Stage ». Lorsque les deux s’éteignirent, ils entrèrent. L’amphithéâtre était absolument magnifique. Des dorures partout, des sièges de velours et bien évidemment, une scène incroyable. Enzo en avait la bouche grande ouverte d’admiration et d’excitation. Lorsque tous les élèves furent installés, le directeur apparut. C’était un homme de forte carrure dans un costume gris impeccable.

— Bienvenue à tous ! Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, je suis Archibald Leonardi, fondateur et directeur de cette école. En effet je suis le premier à avoir cru en la capacité des plus jeunes à être de formidables comédiens et, par conséquent, le premier à avoir dédié un collège à l’activité théâtrale. Bref, tout ça pour dire que je suis heureux, cette année encore, de vous voir si nombreux, sélectionnés pour votre imagination et votre passion. Sachez toutefois que seuls les meilleurs parviendront à réaliser leur rêve. Le travail ne suffit pas, il faut du talent, de la volonté ! La scène ne vous fera aucun cadeau, vous devez apprendre à la connaître, à la dompter en toutes circonstances ! Vous devez être capables de tout jouer, de tout vivre, de transcender vos émotions, de faire vibrer le public ! Sur ce, jeunes aventuriers du monde de l’art, je vous souhaite une merveilleuse année de création au Collège Leonardi d’art dramatique ! Que la magie scénique vous accompagne !

Tous les élèves reprirent en cœur la devise de l’école et applaudirent. Le cœur d’Enzo battait la chamade. L’amphithéâtre se vida peu à peu et de nouveau, les premières années suivirent leur professeur jusqu’à une porte de studio. Les élèves entrèrent et s’installèrent dans des fauteuils de théâtre face à une petite scène plongée dans le noir. Leur professeur, sur l’estrade, prit enfin la parole.

— Bonjour ! Je suis Hervé Morin et pour apprendre à mieux vous connaître, je vous propose de faire quelques improvisations sur le thème de votre choix. Je vais vous appeler deux par deux par ordre alphabétique, vous aurez une minute pour vous concerter et décider d’un thème et le même temps pour nous révéler votre talent. Que la magie scénique vous accompagne !

Il prit sa liste et appela les deux premiers : Enzo Andel et Lucie Argo. Les deux élèves se levèrent et s’avancèrent vers la scène.

— Ah, j’oubliais ! Je veux voir votre talent mais aussi toute l’étendue de votre imagination alors, s’il vous plaît, pas de situations quotidiennes et banales. Faites-nous rêver !

Enzo était un peu intimidé. Il adorait inventer des histoires, se prendre pour un héros, vivre de fabuleuses aventures mais les jouer devant un public, c’était différent. Lucie s’approcha de lui et ils commencèrent à discuter de leur thème en chuchotant. Après une minute de concertation, ils s’étaient mis d’accord. Ils montèrent sur scène, Lucie prit une chaise en coulisse et ils commencèrent. Enzo s’approcha de ce qui devait être un trône, d’un pas traînant qu’il imaginait être celui d’un gros nain barbu, tandis que Lucie se grandissait pour se donner la prestance d’une reine des elfes. Mais alors qu’Enzo s’apprêtait à parler, il sentit tous les muscles de son corps se contracter et peu à peu rétrécir et s’épaissir. Son ventre se gonfla, ses cheveux et une barbe touffue poussèrent d’un seul coup, ses vêtements devinrent plus lourds et il se retrouva bientôt transformé en véritable nain. Il se tourna les yeux écarquillés vers sa partenaire. Elle aussi s’était métamorphosée. Ses cheveux étaient à présent blonds et raides, ses oreilles s’étaient étonnamment allongées, elle portait un magnifique diadème en argent et la chaise sur laquelle elle était assise était à présent un trône majestueux taillé dans l’écorce d’un arbre. Le décor avait également changé. Ce n’était plus une petite salle de théâtre, c’était un arbre, un arbre immense où de nombreux elfes vaquaient à leurs occupations. La voix du professeur résonna, lointaine, comme un écho.

— Action !

Alors, sans réfléchir, Enzo joua. Il se présenta comme Elgrom, ambassadeur des nains venu offrir un présent à Lindorië, reine des hauts-elfes. Lucie, un peu abasourdie, se laissa entraîner à son tour. Elle le remercia et l’invita à se joindre à sa table pour dîner. Une fois installés à une table apparue comme par magie, Enzo attrapa une petite boîte accrochée à sa ceinture et la tendit à Lucie. Elle l’ouvrit et découvrit un collier de diamants étincelants fabriqué, selon Elgrom, par les meilleurs orfèvres du royaume nain. Lucie l’essaya mais, alors que le métal froid effleurait sa peau, elle s’évanouit. Le bijou était empoisonné, c’était un piège.
Enzo fut pris de panique : il se trouvait à présent entouré de milliers d’archers, leurs arcs bandés vers lui. Il balbutia qu’il ne comprenait pas, qu’il… Deux elfes étaient penchés sur Lucie. Enzo allait s’approcher pour s’assurer qu’elle allait bien quand il reçut une flèche en plein cœur. Une douleur aigüe lui arracha un hurlement et il s’effondra sur le sol.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était redevenu un enfant de onze ans dans une salle de théâtre et tous les élèves applaudissaient. Cette année s’annonçait bien différente et bien plus dangereuse que ce qu’il avait imaginé.

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Illustration de Paul Cotoni
Histoire Pour Dormir de Justine Roux
via short-edition.com