Vive Patate !

C’est très énervant à la fin !
Quand Emma veut entrer dans la chambre de sa grande sœur,
Justine dit toujours :
— Fais pas ci, touche pas à ça…
Avec Léo, son petit frère, c’est encore pire.
Dès qu’elle touche à ses jouets, il se met à hurler :
— Ouin, ouin !
Quel cauchemar celui-là !
Ça ne peut plus durer. Emma doit trouver une solution.
Un matin, en se réveillant, elle décide de ne plus JAMAIS jouer avec eux.
— A partir d’aujourd’hui, je ne reste qu’avec Patate !
Patate, c’est l’ombre d’Emma.
Avec elle, il n’y a jamais de problème.
Quand Emma lui dit :
— Lève le bras !
Elle lève le bras.
Quand elle lui demande :
— On danse ?
Elle danse.
Et quand Emma se déguise en duchesse…
… Patate ne lui fait pas de remarques sur sa robe.
Sur son chapeau non plus d’ailleurs.
Patate ne dit jamais :
— Il est horrible ce chapeau à fleurs ! Ça ne va pas du tout avec ta robe !
Bref, avec Patate, Emma peut faire ce qu’elle veut, quand elle veut.
Elle se sent libre…
… comme un oiseau qui vole !
Mais avoir comme seule amie son ombre…
… est-ce vraiment possible ?
Ce matin-là, avant de partir à l’école, Emma est inquiète. Aujourd’hui c’est l’élection des délégués de classe et…
…Grhhh… ça fait un peu peur quand même.
Elle aimerait bien un petit câlin pour se rassurer, mais à qui demander ?
Maman est très occupée, et aller voir Justine ou Léo :
— Jamais de la vie !
Emma décide alors de faire un câlin à Patate.
Elle essaie une fois, deux fois… Et boum ! Elle se casse la figure !
Serrer une ombre dans ses bras, ce n’est vraiment pas facile.
A l’école, tout se passe bien.
Emma est élue déléguée, haut la main, et à la récréation, tous ses copains et ses copines se pressent autour d’elle pour la féliciter.
Ça fait du bien d’avoir de vrais amis quand même…
Le soir, en rentrant à la maison, fière comme un coq, Emma ignore Justine et Léo et ne leur parle même pas.
Elle grimpe directement dans sa chambre, pour apprendre sa poésie.
Elle s’entraîne…
… comme si elle récitait devant toute la classe.
— C’est bien Patate, tu apprends très vite ! dit-elle à son ombre. En plus, tu me souffles toutes les réponses ! Y’a pas à dire, c’est vraiment bien une ombre. Ça ne râle pas, ça ne bave pas… et ça ne pue pas !
Arrive l’heure du dîner.
Maman appelle tout le monde à table.
Emma dévale l’escalier et demande :
— Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
— Du poisson et des épinards !
— Beurk… Mais je déteste le poisson… Et les épinards… Bof.
Déçue, elle s’installe à table et regarde son assiette avec dégoût.
Tandis que Justine et Léo dévorent leur plat, Emma mange du bout des lèvres et se met à penser :
— Dommage que Patate ne puisse pas manger à ma place…
Pour ne rien arranger, c’est au tour d’Emma de débarrasser. Et pour ça non plus, Patate ne peut pas l’aider !
Découragée, elle commence à regretter sa décision d’ignorer son frère et sa sœur.
Elle monte se brosser les dents. Toute seule.
Elle coiffe ses cheveux. Toute seule.
Elle prépare ses habits du lendemain. Toute seule…
Quand arrive le moment du coucher, Emma n’a pas trouvé de solution pour faire la paix.
Et comme tous les soirs, elle a un peu peur quand il fait noir.
Pour se consoler, elle cherche Patate, mais…
… évidemment, cette trouillarde s’est cachée sous les draps !
Quand tout à coup, elle entend la voix rassurante de sa sœur :
— Tu dors Emma ?
— Non, pas encore…
— Il m’énerve Léo à ronfler comme ça !
— Moi aussi, on dirait un mammouth !
Et les deux filles éclatent de rire. Ouf ! Emma se sent mieux à présent.
Justine et Léo, heureusement qu’ils existent quand même !


Histoire Pour Dormir de Angela Portella
Illustration de Delphine Garcia
via short-edition.com

Léa, petite faiseuse de rêves

Histoire Pour Dormir | Il y a certaines choses qui sont impossibles. Tout le monde le sait. Si vous interrogez les adultes – ceux qui vous répètent sans arrêt que « quand on veut on peut » –, si vous les interrogez au sujet de certains rêves, certaines choses que vous voudriez voir se réaliser, ils vous répondront :
— Mais, c’est impossible. Même si on le veut très fort.

Léa a huit ans, et déjà elle sait que certaines choses sont impossibles. Mais, comme c’est encore une enfant, elle refuse d’y croire.

Dans la petite ville de Léa, le ciel est toujours gris et on n’a jamais vu de ciel bleu, et encore moins de rayon de soleil. Enfin si, parfois, mais juste dans les livres. Alors tous les soirs, Léa sort ses livres d’images et regarde le ciel d’aquarelle. Elle pourrait se dire qu’un ciel comme cela, ça n’existe pas. Mais non, elle ne se le dit pas, jamais.

Le problème, dans la ville de Léa, c’est que tout le monde est triste. À force de voir toujours ce ciel gris, à force de ne plus croire au soleil, à force de ne plus croire au bonheur, les gens ont perdu espoir. Leur visage est aussi terne que les nuages ; leur sourire, aussi absent que le soleil. Et lorsqu’on leur dit qu’avec un peu de bonne volonté, tout irait mieux pour eux, alors ils répondent :

— C’est impossible.

Pourtant, par un beau matin gris, alors que le soleil ne brillait pas et que les gens n’étaient pas heureux, Léa leva les yeux au ciel et aperçut un tout petit morceau d’aquarelle bleue qui avait un peu débordé entre les nuages. Elle sourit.
— J’en étais sûre ! Le ciel bleu, ça existe ! Il suffit de l’aider à déborder un peu plus, et pour cela, il faut tout simplement aller pousser les nuages !

Léa sortit de chez elle en portant péniblement dans ses petits bras tous les livres de sa chambre.
Quelques passants lui demandèrent :
— Que fais-tu, Léa ?
— Je construis une échelle pour atteindre le ciel et pousser les nuages !
Les passants se moquèrent d’elle :
— Voyons Léa, c’est bien trop haut !
Mais Léa ne voulut rien entendre et ferma ses oreilles à ces briseurs de rêves.
Avec ses livres elle fit un tas, un énorme tas, comme une échelle, sur laquelle elle grimpa.
Malheureusement, l’échelle n’était pas assez haute et Léa n’atteignit pas les nuages.

Elle retourna dans sa chambre et en sortit tous les meubles qui s’y trouvaient : le lit, l’armoire, le bureau et la chaise. Ses voisins lui demandèrent :
— Que fais-tu, Léa ?
— Je construis un escalier pour atteindre le ciel et pousser les nuages !
Les voisins se moquèrent d’elle :
— Voyons Léa, tu n’y arriveras pas !
Mais Léa ne voulut rien entendre.
Sur le tas de livres, elle construisit un escalier de meubles, un grand escalier sur lequel elle grimpa. Malheureusement, il n’était pas assez haut pour toucher le ciel.

Léa retourna chez elle, et vida tout ce qui se trouvait dans la maison : le mobilier, les objets, les jouets, tout ce qui pouvait s’empiler sans se casser, tout ce qui était assez solide pour grimper dessus.
Ses parents lui demandèrent :
— Mais enfin, que fais-tu Léa ?
— Je construis une pyramide pour grimper jusqu’au ciel et pousser les nuages !
— Léa, enfin, c’est impossible !
La fillette n’écouta pas et se mit à construire une gigantesque pyramide, sur le grand escalier de meubles, sur l’échelle de livres.

Pendant que Léa grimpait, les gens sortaient des maisons pour la regarder faire. Certains se moquèrent, mais quelqu’un remarqua :
— Quelle volonté a cette petite ! Quel courage, quelle ténacité ! Qui parmi nous pourrait en faire autant ?
Et les gens durent admettre que c’était la vérité. Et puis, pour être tout à fait sincères, un ciel bleu, ça leur faisait bien un peu envie à eux aussi.
Alors ils cessèrent de se moquer.
Lorsque Léa redescendit sans avoir touché le ciel, elle ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Tous les gens de la ville avaient sorti leurs meubles, leurs livres et leurs objets, et les avaient apportés pour construire une grande montagne, pour que Léa puisse aller pousser les nuages.

Pendant qu’elle montait, les gens parlaient entre eux :
— Vous rendez-vous compte que cette petite Léa, en poursuivant son rêve, nous a donné la force de construire une montagne ?
Alors, il se produisit quelque chose de vraiment étrange. Les gens sentirent sur leur visage un sourire qui poussait et cela fit comme un ciel bleu qui colorait la ville. Dans leurs yeux, ils allumèrent deux petites flammes d’espoir et cela fit comme des milliers de petits soleils qui réchauffaient le cœur, et l’on ne voyait plus que le ciel était gris.

Léa, de son côté, n’avait pas réussi à atteindre le ciel. La montagne n’était pas assez haute. Lorsqu’elle redescendit, elle avait le cœur aussi lourd qu’un gros nuage d’orage prêt à éclater. Un peu comme si le ciel gris avait gagné la partie et anéanti son espoir.

Pourtant, quand elle arriva en bas, elle vit quelque chose d’incroyable sur le visage des gens : de la joie ! Ils avaient tous, sur les lèvres, un sourire éclatant et dans les yeux une étincelle qui brillait, brillait comme un ciel sans nuage. Elle comprit qu’ils avaient commencé à croire au bonheur.

Alors, pour ne pas leur faire de peine, et aussi parce qu’il ne faut pas briser les rêves des adultes, elle ne leur dit pas que, toucher le ciel pour pousser les nuages… c’est impossible.

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Histoire Pour Dormir de Vanina Noël
Illustration de Adora
via short-edition.com

Les petites chaussures de Papi Li

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A chaque fois qu’elle passe des vacances chez ses grands-parents, Juliette pose la même question.

— Papi Li, comment vous vous êtes rencontrés avec Mamie ?

Et Papi Li, répond toujours la même chose…

… Ho, ho ! … c’est une longue histoire ma petite… Je te la raconterai une autre fois.

Pendant ces vacances de Noël là, tandis que Papi Li termine de décorer l’entrée avec sa petite fille, une odeur de châtaignes grillées passe sous la porte, et lui rappelle aussitôt son enfance…

… Il décide alors de raconter son histoire à Juliette.

Papi Li va fermer la fenêtre, restée légèrement entrouverte, pour ne pas laisser entrer la neige. Dehors, de gros flocons cotonneux ont recouvert, en quelques minutes, le jardin de la maison des grands-parents de Juliette.

Puis, il prend sa petite fille sur ses genoux, et commence son récit.

— Quand j’étais petit, je vivais dans un village, en Italie. Mon père était cordonnier . Et moi, j’aimais tellement l’odeur du cuir… que je passais beaucoup de temps avec lui dans sa cordonnerie.

Papi Li se lève, et va chercher des bouts de cuir dans la commode du salon, celle juste derrière le sapin. Il les tend à sa petite fille, qui s’exclame :

— Hum… c’est vrai que ça sent bon ! Et toutes ces couleurs… que c’est beau !

Du cuir, Juliette n’en n’avait jamais vraiment touché, ni reniflé… A l’école, on manipule des tas de matières, mais jamais celle-là !

Juliette regarde ses chaussures. Elle n’avait jamais réalisé qu’elles étaient faites avec du cuir comme ça…

— Et mamie alors ?

— Patience, patience… ça va venir…

Papi Li se lève à nouveau et va chercher un album photos dans un autre tiroir de la commode.

— Tu vois, là, c’est moi, devant la cordonnerie, avec mes parents. Tes arrière-grands-parents.

— Tu avais les oreilles décollées dis donc !

Papi Li sourit. Il n’a pas l’air trop vexé.

— Et mamie ? Elle est où ?

Papi Li poursuit son histoire.

— Un jour, mon père a voulu dévoiler aux habitants du village, le secret qui nous liait.

— Un secret ?

— Oui. Figure-toi qu’avec ce cuir, il m’avait appris à confectionner… des chaussures. Mais pas n’importe lesquelles ! Des petites chaussures de poupées.

— Ah bon ? Et pourquoi tu ne voulais pas le dire ?

— Parce que j’avais peur que mes copains se moquent de moi.

— Des chaussures de poupées ! s’exclame Juliette. Mais moi je trouve ça génial ! Je veux les voir ! Je veux les voir !

Papi Li se dirige une troisième fois vers la commode. Il manque de renverser le sapin, et finit par sortir une toute petite paire de chaussures du tiroir.

— Ouhaaa ! Elles sont trop belles ! Et tu ne les as jamais montrées à personne alors ?

— Si, un jour, j’ai finalement accepté de les mettre en vitrine. Mais au début, j’étais triste, car ce jour-là, personne n’est venu à la cordonnerie. J’ai passé toute la journée à attendre, sur mon petit tabouret de travail…

Juliette pose une main sur la cuisse de Papi Li pour le réconforter, mais…

… Toujours pas de mamie à l’horizon !

— Et mamie alors ? Elle arrive quand dans l’histoire ?

— Sois patiente… Elle arrive bientôt…

— C’est long quand même…

— Ecoute bien… A la fin de cette longue journée, un peu avant la fermeture de la boutique, une petite fille et sa maman entrent. La petite fille remarque tout de suite les mini chaussures dans la vitrine, et demande à sa mère de les lui acheter. La maman dit non, mais la fillette insiste. Je crois qu’elle les aimait vraiment beaucoup. Elle avait l’air de les trouver très belles !

— Et elle les a eues alors ?

— Non. Enfin… si.

— Sa maman n’a pas cédé, mais moi… je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai décidé d’un seul coup de lui en offrir une paire !

Papi Li se met carrément à rire.

— Et contrairement à moi, la petite fille n’était pas du tout timide ! Pour me remercier, elle m’a sauté au cou… et m’a embrassé !

Papi Li rougit, comme si, tant d’années après, il n’en revenait toujours pas d’avoir osé faire ça !

— Et après ? demande encore Juliette, qui commence à deviner la suite de l’histoire.

— Après, on est devenus amis… On s’entendait bien tous les deux, car figure-toi que de son côté, elle confectionnait… des robes de poupées ! Et les chaussures et les robes, ça va bien ensemble !

— Ouahaaa…

— On a commencé à se voir souvent, à jouer ensemble… et nos familles aussi sont devenues amies. On était inséparables !

— Ouahaaa… C’est elle qui est devenue ma mamie alors ?

— Ha… Tu as de la suite dans les idées ma belle… Cela a pris quelques années, tu t’en doutes, mais… oui, tu as bien deviné ! C’est bien cette petite fille qui est devenue ta mamie !

Juliette écarquille les yeux. Elle n’en revient pas. Puis, elle serre fort son papi dans ses bras.

— Elle est vraiment belle ton histoire Papi Li.

— C’est vrai Juliette… On dirait un conte de fée non… ? D’ailleurs, sais-tu qui a confectionné les chaussures de mariée de ta mamie ?

— Heu…heu… Toi ? !

— Bravo Juliette ! Tu as encore deviné ! Le jour de notre mariage, ta grand-mère portait des escarpins, cousus par mes soins, en souvenir de notre première rencontre. On peut dire qu’elle avait trouvé chaussure à son pied !

Papi rit de plus belle. Juliette aussi… Elle embrasse très fort son grand père, tout ému mais assez fier, d’avoir dévoilé son secret d’enfance.

Cette histoire valait vraiment le coup d’attendre que Papi Li la raconte !

Et Juliette se dit que c’est un très beau cadeau de Noël qu’il lui a fait là.


Histoure Pour Dormir de Angela Portella
Illustration de Delphine Garcia
via short-edition.com

Leïla

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En classe, je suis assise à côté de Leïla. On rigole bien toutes les deux.
Parfois aussi, elle m’énerve un peu, surtout quand elle me pique ma gomme ou mon stylo rose qui écrit des mots magiques. Le rose, c’est fait pour ça. Faire des jolies phrases qui parlent de fées et de magie.

Mais les meilleures amies, ça se dispute toujours un peu, c’est normal, me dit souvent maman. Et quand on rigole, c’est pas des petites rigolades. C’est plutôt des grosses poilades, on se tord de rire sur nos chaises et on finit sous la table tellement on est pliées en deux. À chaque fois, bingo, on se retrouve avec une croix sur le tableau du comportement. La maîtresse, elle ne rigole pas du tout avec les croix. Chaque semaine elle remet les compteurs à zéro, et pour chaque croix récoltée, on doit faire dix lignes pour le lundi suivant. Une fois, j’ai eu quatre croix dans la semaine, je me suis farci quarante lignes ! Et pas n’importe lesquelles ! La phrase était super méga longue : « Ce n’est pas en riant comme une baleine que j’apprendrai des choses sur les cétacés. »

Je n’ai rien compris. Et j’ai passé tout mon dimanche à écrire, écrire, et encore écrire.

Depuis, avec Leïla, on a appris à rire en fermant la bouche. En plus, il paraît que c’est drôlement bon pour les dominos. Oui, je sais, on dit les abdominaux. Mais mon petit frère, lui, il dit les dominos, et franchement, je trouve que c’est mieux. Et c’est plus simple à écrire. Donc dès qu’on a envie de rire, on ferme la bouche, ça fait bouger le ventre dans tous les sens, et c’est encore plus drôle. Le plus difficile, c’est de ne pas pouffer. Enfin exploser. Parce que sinon, l’air qu’on gardait bien fermé dans la bouche sort d’un coup avec un bruit de prout géant, et là, c’est la double croix assurée.

Un matin, je me suis retrouvée seule à ma table, Leïla était malade.
J’ai trouvé la journée longue, mais j’ai quand même rigolé un peu, quand Baptiste a dit que Madame Gascar était une île à côté de l’Afrique. La maîtresse, elle, n’a pas beaucoup d’humour. D’ailleurs, je me demande si elle a déjà ri une fois dans sa vie. Elle a dit :

— Mon petit Baptiste, tu me copieras dix fois : « À Madagascar, il y a des lémuriens mutins qui mangent des mangues molles. »

Et elle a esquissé un tout petit sourire, très mince, presque invisible. C’est le maximum qu’elle sait faire. Elle doit avoir un truc qui se bloque dans la mâchoire dès qu’elle commence à plisser les lèvres, parce que ça s’arrête toujours d’un coup, entre le sourire constipé et le rire pas très net.

Le lendemain, quand j’ai vu que Leïla était encore absente, j’ai demandé à maman si je pouvais aller la voir chez elle. Je voulais lui apporter ses devoirs, mais aussi la faire rire un peu, pour qu’elle guérisse plus vite. Maman a fait une drôle de tête et m’a dit qu’il valait mieux attendre quelques jours. J’ai pensé que Leïla avait peut-être une maladie contagieuse. Mais quand même, ça me chiffonnait de ne pas voir ma meilleure copine. Alors j’ai demandé encore une fois. Cette fois, maman s’est assise avec moi sur mon lit et a serré mes mains très fort. J’ai compris que quelque chose n’allait pas. Quelque chose de grave.

Maman m’a expliqué que Leïla allait devoir rester quelque temps à l’hôpital, à cause d’une maladie à laquelle je n’ai rien compris. Enfin, si, ce que j’ai compris, c’est que ma meilleure copine n’allait pas revenir à l’école avant un long moment, et qu’on ne se marrerait pas de si tôt comme des baleines à cause de trucs débiles.

J’ai quand même eu le droit d’aller voir Leïla une fois à l’hôpital. J’avais un peu peur avant de la revoir, mais finalement, j’ai trouvé qu’elle n’avait pas si mauvaise mine que ça. On a rigolé comme avant, même les médecins s’y sont mis pour nous raconter des blagues. Il y a même eu un moment où j’ai complètement oublié que j’étais à l’hôpital, et que ma meilleure copine était malade. Et puis au moment de partir, Leïla a sorti de sous les draps un doudou en forme d’éléphant et me l’a tendu en disant :

— Tiens, prends mon éléphant, comme ça, si tu veux qu’on se parle, même si je suis encore à l’hôpital, tu n’auras qu’à lui parler à lui, et tu verras, il te répondra, et ce sera un peu comme si c’était moi qui te répondais.

Leïla a fini par guérir. Ouf !
Il a fallu plusieurs mois, mais elle est revenue à l’école. Je vous raconte pas la tartine de leçons qu’elle a dû rattraper. C’était plus une tartine, c’était un méga super kebab XXL.
Maman m’a finalement dit le nom de la maladie que Leïla avait eue, un vrai nom barbare. Rien que de le prononcer, je vous jure, ça donne la fièvre. Il doit y avoir des maladies, comme ça, qu’on attrape rien qu’en essayant de prononcer correctement leur nom. ça pique la gorge, ça fait tousser, bafouiller, grimacer, éternuer. Stop !
Je vous l’écris quand même, mais je vous préviens, ce sera le seul truc sérieux dans cette histoire : la leucémie aiguë lymphoblastique. Autant dire que je l’ai rebaptisée la maladie du « lapin en plastique », c’est plus simple, et puis un lapin en plastique, pour ceux qui n’en ont jamais rencontré, c’est un peu une sorte de « bugs bunny » qui se prendrait pour un nain de jardin, alors c’est drôlement grave, faut le soigner tout de suite !

Depuis, avec Leïla, on a repris nos parties de rigolade, et quand on se dispute, je repense tout de suite à cette longue période où elle n’était pas là et tout de suite, on redevient copines.

Pour la vie.


Histoure Pour Dormir de Céline Santran
Illustration de Clémence Itssaga
via short-edition.com

Pour les yeux de Louise

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Je suis amoureux.

Elle s’appelle Louise.

Elle a de grands yeux bruns avec des petits points d’or, une frange de cheveux blonds, des joues rondes, un beau sourire. Mais le sourire n’est pas pour moi. Elle le réserve à la maîtresse qui la fait toujours asseoir au premier rang. Louise est bonne élève, elle sait ses tables de multiplication, elle lève toujours le doigt la première pour donner les bonnes réponses. Une enfant comme ça, c’est le rêve des parents. Les miens l’adoreraient.

Et moi aussi je l’adore, Louise.

Le problème, c’est qu’elle ne fait pas attention à moi. Elle ne me VOIT pas. En classe, passons, je peux comprendre. Elle est concentrée. Et je suis assis loin derrière. Pourquoi se retournerait-elle pour me regarder au risque de se faire punir ? La maîtresse ne plaisante pas avec la discipline. « Une de la vieille école » comme disent mes parents quand ils croient que je n’écoute pas.

A la récréation, j’ai tenté des travaux d’approche (une expression de mon père), genre envoyer le ballon rouler jusqu’à ses pieds ou la bousculer – doucement ! – en ayant l’air de ne pas la voir. Et au dernier moment : « Excuse-moi, je ne l’ai pas fait exprès » et je lui offre un carambar. Mais elle secoue la tête, elle n’aime pas les carambars. Ni les garçons comme moi. Elle ne prend même pas la peine de dire un mot. Elle me tourne le dos et continue de bavarder avec ses copines.

Le seul point positif, c’est qu’elle se comporte de la même façon avec tous les garçons. Posté dans un coin de la cour, je la surveille. Elle a rembarré Thomas. Elle a tourné la tête quand Damien a fait mine de lui parler. Et même Timothée, elle l’ignore complètement.

Je me suis confié à Julie, notre baby-sitter. En cachette de Noémie, ma petite sœur, qui répète tout aux parents.
Que faire ?
Julie ne se moque jamais de nous. Elle écoute et essaie toujours de trouver des solutions à nos problèmes. Par exemple, quand Noémie avait oublié ses baskets à l’école, Julie a courageusement sonné pour demander au concierge de nous laisser entrer pour récupérer les chaussures. Et aussi, quand j’ai cassé le beau vase du salon, Julie s’est dénoncée à ma place pour éviter de me faire gronder.
Mais là, évidemment, c’est beaucoup plus grave.
— Une vraie histoire d’amour ! C’est la première fois que ça t’arrive ? me demande Julie.
Elle veut savoir si mon cœur bat très vite et très fort dès que je vois Louise ou même si le seul fait de penser à elle me rend « raide dingue ».
— Tu vois ce que je veux dire ? Tu es prêt à tout pour elle ?
— Oui, oui, c’est exactement ça !
Julie sait tout de la vie…

Il faut trouver une solution pour attirer l’attention de Louise, pour qu’on se parle. Selon Julie, c’est la meilleure façon de savoir si ça « colle » entre nous.
— Bon, procédons avec ordre et méthode, ordonne Julie. C’est quand son anniversaire ? Renseigne-toi !

Louise aura huit ans le 14 février.
— Génial, s’exclame Julie, le 14 février, date idéale ! Devant mon air ébahi, elle rugit de rire.
— Enfin quoi, tu ne sais pas ce qu’on fête le 14 février grand nigaud ? Noémie qui écoute toujours tout ce qu’on dit, dresse l’oreille et propose :
— La Chandeleur ? C’est le jour des crêpes ?
— Meuuh non enfin, c’est la Saint Valentin, la fête des amoureux.
— Ah, oui, intervient Noémie. Maman dit souvent que Paul est amoureux d’elle. Et moi de Papa… Mais c’est pas en vrai.
On ne l’a pas sifflée celle-là, de quoi se mêle-t-elle ? Julie s’interpose pour éviter la bagarre. Puis elle me prend à part en chuchotant :
— Tu vas faire un cadeau à Louise, pour son anniversaire et la Saint Valentin.

Elle balaie vite fait mes protestations sur le thème : pas de sous, pas d’idées, j’ai peur,…
Et elle me donne deux jours pour trouver une idée O-RI-GI-NA-LE.

Le lendemain, suivant à la lettre les consignes de Julie, j’observe tous les faits et gestes de Louise. Comment elle est habillée (bien, elle est belle, tout lui va) ; comment elle est coiffée (bien, elle a de beaux cheveux tenus par un serre-tête) ; ce qu’elle mange (des pommes), à quoi elle joue (euh…à la récré, elle passe son temps à papoter avec ses amies, Marion et Myriam, arrivée cette année de Martinique).
Mon compte-rendu désespère Julie : rien à en tirer pour une idée de cadeau ! Le lendemain, pareil. J’essaie aussi d’obtenir des informations de Myriam, qui est beaucoup plus abordable et qui rit tout le temps. En vain. Elle me raconte son île ensoleillée, les plages, les bananiers. Les goûts de Louise ne l’intéressent pas.

Julie trouve vraiment que je ne suis pas très doué. Elle s’impatiente et décide de choisir à ma place. De toute façon, c’est elle qui achète le cadeau. Comme ça, j’aurai, moi aussi, la surprise.

C’est un tout petit paquet, tout mignon dans son papier doré et ses flots de bolduc (le ruban à cadeaux). Je l’ai caché dans mon cartable. Le 14, un lundi, je me poste près du portail d’entrée. Toute la classe défile. Sauf Louise.

A la récré, je me précipite sur Myriam pour avoir des nouvelles.
— Comment, tu ne sais pas ? Ses parents ont trouvé du travail ailleurs. Ils ont déménagé ce week-end end, à Paris je crois.
Les larmes me montent aux yeux si vite que je ne peux pas les cacher. Myriam ne se moque pas de moi. Doucement, elle me prend la main et colle un bisou tout doux sur mes joues dégoulinantes.
— Tu as du chagrin. J’avais bien vu que tu étais amoureux d’elle, me chuchote-t-elle gentiment. Avec le temps, ça va passer. C’est toujours comme ça, ne t’inquiète pas. C’est arrivé à ma grande sœur. Elle a un autre copain maintenant.
Elle hésite, trifouille dans la poche de son jean et en sort un petit truc jaune et rouge tout tordu qu’elle m’offre avec un grand sourire.
— Tu veux un carambar ?

Aux récrés suivantes, Myriam m’a raconté les Antilles pour me faire oublier Louise.

Et le plus drôle, c’est que ça a marché.
Un jour, je lui ai offert le petit paquet doré. Le bolduc avait pas mal souffert du séjour dans mon cartable mais le cadeau était magnifique : un bracelet de perles multicolores, symbole de notre amitié.. Et peut-être ?….


Histoire Pour dormir de Jeanne Mazabraud
Illustration de Clémence Itssaga
Via short-edition

La Rentrée

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Thomas a mis ses jolis souliers neufs. Normal, c’est la rentrée !

Un peu plus tôt, lorsque le réveil a sonné, Thomas s’est levé d’un bond.

Il faut dire que cela faisait déjà une bonne heure qu’il regardait, comme hypnotisé, les chiffres de son radio-réveil défiler, minute après minute, en se demandant si une faille spatio-temporelle allait l’engloutir pour l’emmener dans un autre monde.

Thomas a peur. Juste un peu. Mais la pétoche quand même.

À chaque rentrée, c’est la même chose. Le trac, la trouille l’étreignent et lui triturent les tripes ! Oui, il en a mal au ventre !

Thomas se regarde dans le miroir, remet une dernière fois de l’ordre dans ses cheveux et attrape son cartable. Il sourit. Un sourire forcé.

— Allez, Thomas, secoue-toi, ça va bien se passer ! se sermonne-t-il.

Sur le chemin de l’école, la tension monte.

Emma sera-t-elle toujours aussi chipie et Anthony aussi bagarreur ?

Y aura-t-il encore de cet infâme gratin de chou-fleur qui sent des pieds à la cantine ?

Va-t-il réussir à trouver sa place dans cette immense cité scolaire ?

Le directeur sera-t-il aussi dur que dans son ancienne école ?

Et les punitions ! Ah la la ! Il va falloir faire attention !

Mais c’est déjà l’heure de se mettre en rang. Par deux. En silence.

Lorsque Thomas prend la parole, tout le monde est assis. C’est parti !

— Bonjour, je m’appelle Thomas et je suis votre nouveau maître cette année !


Histoire Pour Dormir de Céline Santran
Illustration de Pablo Vasquez
Via short-edition.com