La chasse au trésor de Tom

Histoire Pour Dormir | Cela doit bien faire deux heures qu’ils marchent. Les lumières de la ville sont loin. Les maisons ont disparu depuis longtemps. Ils avancent maintenant dans la forêt et le soir tombe. Tom se pique aux épines des buissons et il a mal aux jambes.

— C’est encore loin, Tom ? J’ai soif !

Pourquoi avait-il dit à sa petite sœur de venir avec lui ? Mély a huit ans, elle ne marche pas vite. Elle a peur du noir et des bruits de la forêt. Ils se sont arrêtés plusieurs fois déjà. Mély avait entendu des serpents. Puis des sangliers et même des monstres ! En fait c’était Fox, leur chien, qui les avait suivis. Ils sont contents que Fox soit avec eux, finalement.

Tom sort une lampe de poche de son sac. Il suit du doigt les traits sur la carte. D’après les indications, ils ne devaient pas être très loin du but de leurs recherches mystérieuses. Il regarde autour de lui et voit une croix rouge sur le tronc d’un grand arbre. C’est le signe qu’il cherchait ! Enfin !

— A partir de là, il faut prendre à droite et compter trente pas, dit Tom à voix haute.

Tom et Mély comptent leurs pas, en s’appliquant.

— Maintenant, il faut chercher une croix blanche sur le tronc d’un arbre, continue Tom.

Ils passent un bon moment à regarder chaque arbre. Il fait presque nuit et ce n’est pas facile. Mély commence à perdre courage. Elle a envie de pleurer mais elle ne veut pas que son frère la voie.

— Tom regarde, là ! crie Mély.

Elle pointe le doigt vers un arbre. Tom court vers sa sœur et voit une belle croix blanche sur le tronc. Il est tellement content qu’il lui colle un bisou sur la joue !

Vite, ils sortent la mini pelle et la petite pioche du sac à dos. Tom prend la pelle et Mély la pioche. Heureusement, la terre de la forêt est molle et facile à creuser avec leurs outils d’enfants. Si la carte est juste, le fameux trésor de l’Hermione est là, juste sous leurs pieds ! Enfouie avec soin par le capitaine du navire l’Hermione, la merveilleuse collection de pièces d’or et de pierres précieuses est cachée, ici-même, depuis trois siècles au moins.

Cette carte, Tom l’a trouvée au milieu de vieux livres dans le grenier de leur nouvelle maison. Leur maman a changé de travail et ils ont dû déménager. La nouvelle maison est grande et ils ont beaucoup de cartons à vider. Papa a mis au grenier des choses à ranger plus tard.

Tom adore le grenier et il y passe beaucoup de temps. A côté des cartons de ses parents, il a trouvé deux grosses boîtes. Dans la première, il a découvert des clous, de la ficelle et de la colle à bois toute sèche. Dans la deuxième boîte, des livres très vieux et pleins de poussière et la fameuse carte. Elle a tellement voyagé que le soleil a jauni le papier et que les coins sont tout abîmés !

Il a vite compris que cette carte cachait un secret. Il n’en a parlé à personne. Pas à ses parents, bien sûr. Ni à ses copains d’école. Il sait très bien qu’ils ne le croiraient pas. Et il préfère le découvrir seul, ce trésor caché. Cela fait bien des semaines qu’il prépare son plan. Le sac à dos, les petits outils de jardin, tout était prêt.

Au dernier moment, Mély a deviné qu’il se passait un truc bizarre. Elle lui a posé plein de questions. A la fin, il a eu peur qu’elle en parle aux parents. Il a dû lui raconter son secret. Et bien sûr, elle a voulu venir avec lui ! Ils ont décidé que le Grand Jour serait aujourd’hui. En rentrant de l’école, ils se sont mis en route.

— Tom, je suis fatiguée !

Mély n’en peut plus, elle est fatiguée de creuser et s’est assise sur la mousse. Elle a envie de pleurer à nouveau. Peut-être que Tom a raconté des mensonges, que le trésor n’existe pas. Peut-être qu’il s’est juste moqué d’elle ? Elle passe ses bras autour du cou de Fox qui lui lèche la joue.

Tom aussi est fatigué mais il ne veut pas le montrer. Il continue de creuser la terre molle. Elle forme un tas de plus en plus haut. Tout à coup, il entend un bruit métallique. La pelle de Tom vient de toucher quelque chose de dur ! Mély se lève d’un bond et reprend sa pioche. Ils se mettent alors à creuser de toutes leurs forces. Même Fox les aide.

— Allez, Mély, on y est presque ! l’encourage Tom.

Une partie du coffre est bien visible, il faut maintenant le sortir de terre… Ils tirent sur la poignée de côté, encore quelques efforts pour y arriver. Ça y est, le coffre est devant leurs yeux, enfin ! Malheureusement, un lourd cadenas le ferme et même s’il est rouillé, il tient bon… Ils n’ont évidemment pas la clé pour l’ouvrir, mais ouf ! Tom a pris dans son sac des tournevis de papa.

Malgré tout, Tom est un peu surpris. Il est bizarre ce coffre. Pas du tout comme il le voyait en fait. Il imaginait un coffre comme dans les livres de pirates : un vieux coffre en bois, avec des angles en métal et des clous rouillés, qui sent un peu le moisi. Celui-là ne ressemble pas du tout à un coffre à trésor. On dirait même une espèce de… sarcophage ?!

— Eh bien Tom, tu rêves ? Peux-tu répéter ce que je viens de dire ? En quelle année les pyramides d’Egypte ont-elles été achevées ?

Madame Rostand est debout devant lui, le regard sévère. Elle n’a pas l’air de rigoler et elle attend sa réponse. Le reste de la classe a les yeux fixés sur Tom. Il a du mal à comprendre ce qui se passe. Tom se frotte les yeux, oui il est bien en classe… En 6ème F, au troisième rang.

— Tu copieras dix fois la leçon d’aujourd’hui pour te réveiller, Tom. Eh bien ne fais pas cette tête, on dirait que tu as déterré un mort !

Madame Rostand repart vers le tableau.

Comment a-t-il fait pour s’endormir en cours d’histoire ? Il se rappelle alors qu’il a lu tard dans son lit, hier soir. Un vieux livre trouvé au grenier. Une incroyable histoire de chasse au trésor, bien plus passionnante que les cours de Madame Rostand !

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Poire Dormir de Flo Tanor
via short-edition

 

Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset

Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset

Histoire Pour Dormir | J’habite Gardanne, ancienne ville minière, et j’ai la chance d’avoir une belle librairie dans ma ville. Certains enfants salivent devant les vitrines des boulangeries, moi je préfère les librairies. Je m’arrête tous les jours face à la vitrine « Aux vents des mots » après l’école avec Fabien. Fabien c’est mon ami d’enfance. Aujourd’hui, il est malade. Ce n’est vraiment pas de chance. On partage, entre autres choses, le goût des livres. J’en emprunte souvent à la bibliothèque municipale. On n’a pas assez d’argent pour en acheter. Dimanche, j’ai eu dix ans et ma mère m’a donné des sous. Pour la première fois, je pousse la porte de la librairie, le cœur battant.

— Bonjour fillette, qu’est-ce qui vous intéresse ? Bandes dessinées ? Petits romans ? Mangas ?

— Non, monsieur. Les livres d’Histoire, je réponds, fière de moi.

Le libraire me fixe étrangement. J’ai l’habitude. Ce n’est pas ordinaire, une fille de mon âge qui aime les livres d’Histoire. Il m’indique le fond du magasin.

— Je pense que j’ai ce qu’il vous faut sur les étagères de gauche.

L’odeur du papier, mélangée aux bois du mobilier m’enivre. Mes mains fébriles caressent les couvertures, mes doigts suivent la courbe élégante des lettres. Mes yeux gourmands avalent les feuilles délicates et boivent l’encre des mots. J’aime les déchiffrer et me plonger dans leur monde mystérieux. Un livre jaune, en haut de l’étagère, m’attire comme un aimant. Je me hisse sur les talons, je tends les mains le plus haut possible.

— Tenez fillette ! dit le libraire en me tendant le livre.

— Je ne m’appelle pas fillette, je m’appelle Justine. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !

Le libraire retourne à ses occupations. Je me mouche tout en déchiffrant le titre « Percez le mystère de la montre à gousset ». C’est un livre-jeu. À l’intérieur, il y a des rébus, des textes à trous à déchiffrer et une surprise. Parfait ! J’adore jouer et j’aime encore plus les surprises. Les bonnes, évidemment. J’ouvre le livre, je tourne les pages avec délicatesse.

— Alors Justine, il vous tente ?

Je sursaute de surprise. Plongée dans la découverte du livre, je n’ai pas entendu le libraire revenir.

— Euh… Oui…

La sonnette tinte, un couple entre. Le libraire se détourne pour les accueillir avec un large sourire.

— Bonjour, madame et monsieur Soler…

Une reproduction d’une montre ancienne est offerte avec le livre, ça s’appelle une montre à gousset. Une rose est sculptée avec finesse sur le couvercle de couleur cuivre. Je lis la première page, la montre à gousset est apparue au XIXème siècle. Les dandys la portaient dans une poche appelée « gousset », d’où leur appellation. Il y a aussi des explications sur le fonctionnement. Il faut tourner la molette qui se trouve au-dessus du chiffre XII afin de la remonter. Un regard à droite. Le libraire est occupé avec les clients. Très bien ! Je l’extirpe du livre. Une longue chaîne dorée se déroule sous mes doigts. J’appuie sur un petit bouton et le couvercle s’ouvre. Avec mille précautions, je tourne la molette vers la gauche. J’entends un énorme CLIC. Tout à coup, un nuage opaque de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. J’ai la tête qui tourne et je trébuche sur un fauteuil moelleux que je n’avais pas vu en entrant. J’éternue au moins vingt fois de suite. Ah ! Ces maudits acariens !

Quand j’ouvre les yeux, la librairie a disparu et le livre avec. Ne reste dans mes mains que la montre à gousset et près de moi, le libraire, affublé d’une perruque blanche très impressionnante. Il porte une chemise large à manches flottantes et un pourpoint. Ses jambes sont recouvertes de bas et ses pieds chaussés de souliers à talons hauts. Le tout garni de rubans tissés en soie, de flots de dentelle, de nœuds. J’étouffe un rire. J’avoue que ça claque, comme dirait ma sœur Laura !

— Où suis-je ?

— Justine, vous êtes à la cour de Louis XIV, le Roi Soleil, répond-il d’un air solennel.

Assise sur un fauteuil tapissé de motifs fleuris, mes bras reposent sur des accotoirs rembourrés.

— Oh, mais qu’est-ce que je fais habillée ainsi ?

Je suis vêtue d’une lourde robe bleue, chamarrée, avec des falbalas. On dirait une princesse des livres de contes. Pouah ! Moi qui n’ai que des pantalons dans mon armoire, là je suis servie ! Le libraire transformé en courtisan me regarde avec affection.

— Vous avez découvert le secret de la montre à gousset. Depuis des années, ce livre était sur les étagères. Personne ne s’en était préoccupé.

— Ah bon !?
Je ne comprends absolument rien à tout ce qui se passe.

— Grâce à votre curiosité, nous avons remonté le temps jusqu’au règne du Roi

Louis XIV. Nous sommes en 1682.

À la fois excitée et inquiète, je réponds :

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous avez tourné les pages… et la molette.

— Je suis en train de rêver, je vais me réveiller…

— Pincez-vous fort !

Je me pince très fort la peau.
— Aïe ! Non je ne rêve pas.
— Convaincue ? Lissez votre robe. Ouvrez grand les oreilles et admirez ! Vous êtes dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Cette galerie relie le salon de la Guerre à celui de la Paix. Les plafonds sont très hauts, ornés de scènes épiques peintes par des artistes dirigés par Charles Le Brun. Cette gigantesque composition retrace les dix-sept premières années du règne du Roi-Soleil, qui gouvernera soixante-douze ans.

Ça claque ! Des lustres gigantesques brillent de mille feux. D’un côté, dix-sept miroirs et de l’autre dix-sept fenêtres. C’est… waouh… magique de voir les jardins et la lumière se refléter dans les glaces. Et voir mes cheveux c’est waouh aussi ! Ils forment de grosses boucles soutenues par des rubans et des épingles qui cascadent sur mes épaules. Qu’est-ce que c’est que cette coiffure ? Moi qui vais à l’école sans me peigner si Maman ne m’arrête pas sur le pas de la porte… Je ne vais pas faire la fine bouche tout de même, je suis à la cour du Roi Louis XIV !

Je m’approche des fenêtres. En bas, il y a des bosquets, des parterres d’eau, des arbres par dizaines. Un grand canal coule au milieu.

— C’est André Le Nôtre, aidé de Jean-Baptiste Colbert, qui a conçu ces jardins à la française, m’explique le libraire. La création des jardins demande un travail colossal. D’énormes charrois de terre sont nécessaires pour aménager les parterres, les bassins, le Canal, là où n’existaient que des bois, des prairies et des marécages. La terre est transportée dans les brouettes, les arbres sont acheminés par des chariots de toutes les provinces de France ; des milliers d’hommes, quelquefois des régiments entiers, participent à cette vaste entreprise.

Je n’ai qu’une envie, me promener là, tout en bas. J’attrape ma robe avec maladresse, la relève tant bien que mal et dévale les escaliers sous l’œil amusé des dames et des messieurs. Je manque de tomber et je me rattrape de justesse. La honte si je m’étalais par terre !

— Qui est donc cette jeune damoiselle ?

Les courtisans et courtisanes se piquent de curiosité. Je leur adresse mon plus beau sourire. Je profite au maximum. Voir en vrai ce que j’ai lu est tout simplement fantastique. Quand je raconterai cette aventure à ma mère… Et puis, non, je me tairai ou elle pensera que je délire sous l’effet de la fièvre. Elle est capable de m’enfermer dans ma chambre jusqu’à ce que SOS médecin m’ausculte des pieds à la tête. Je le raconterai à Fabien. Lui, il me croira.

Je reste médusée par les jardins à la française : fontaines et statues de chevaux, de cavaliers et de déesses, jeux des eaux, des ombres et des reflets.

Le soir tombe. Au fur et à mesure, des bougies illuminent les jardins, les hommes au visage poudré, coiffés d’énormes perruques et les femmes en robes majestueuses, assorties de capes de taffetas nouées sur la poitrine.

Et soudain, là, le roi Louis XIV descend les escaliers que j’ai dévalés quatre par quatre. Il brille de toutes parts. Sur la tête, il porte un immense chapeau en forme de soleil. Son habit, ses bottes, ses collants sont aussi jaune doré. Sa démarche est majestueuse, son port de tête altier. Les courtisans exécutent une révérence. Nous les imitons avec maladresse. Le libraire me chuchote à l’oreille :

— Vous avez deviné ? C’est le Roi Soleil, de son vrai nom Louis Le Grand. N’est-il pas élégant ?

Émerveillée, la bouche en cœur, je le détaille.
— Ça claque !

Sur la tête, un immense chapeau avec des pompons de couleurs rose, bleus et vert pâle et des rayons de soleil entourent son visage. Un justaucorps à manches longues couvre sa poitrine et en son centre, un soleil est brodé. Une jupe faite de plumes jaunes encercle sa taille fine. Des collants et des chausses dorées recouvrent ses mollets. Ses pieds sont garnis de souliers à talons hauts, jaunes également. Le Roi Soleil irradie. Il me fixe avec intensité. Je suis pétrifiée de peur et de joie mêlés. Si on m’avait dit que je le verrai d’aussi près…

Je sens vibrer quelque chose dans la paume de ma main droite. La montre à gousset, je l’avais complètement oubliée ! Les aiguilles s’affolent, bougent dans tous les sens. Tout à coup, un nuage de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Ah ! Ces maudits acariens !

Le libraire tapote ma joue, en douceur. Je reprends mes esprits petit à petit.
— Justine… Vous allez mieux ?
— Euh… Où suis-je ?
— Aux vents des mots.

Le Roi Soleil a disparu et avec lui, le château, la galerie des Glaces et les jardins à la française. Disparues aussi ma belle robe et la perruque gigantesque du libraire ! Assise sur une chaise inconfortable, j’essaie de reprendre mes esprits. Je tiens, dans une main, le livre-jeu et dans l’autre, la montre à gousset.

— Justine, prenez-vous ce livre ?
— Oui, bien sûr… N’ai-je pas percé son mystère ?, dis-je sur un ton espiègle.

Le libraire me fait un clin d’œil complice. Je paye en serrant fort le livre contre mon cœur. J’ai hâte de raconter mon aventure à Fabien.

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Illustration de Lou Lubie
Via Short Edition

Les poudres de Tancrède

Tancrède lançait ses tonnes de maléfices, accompagné de ses acolytes, les sacoches pleines à ras bord de poudre de convoitise pour les envieux et de poudre à canon pour les belliqueux. Ils en jetaient des mille et des cents.

Beaucoup de poudre aux yeux pour les incrédules et de poudre d’escampette pour les voleurs à la tirette. Tancrède menait son groupe d’apprentis-mécréants qui lui obéissait au doigt et à l’œil. Il sema tellement de méchancetés que même ses anciens associés finirent par l’abandonner. Désormais seul, il marcha longtemps, réfléchit et parvint un jour jusqu’au village Sécoule.

En entrant dans le village, il ressentit un malaise nouveau, un battement rapide au creux de son cœur. Il pensait à se reconvertir en… en… en… Il n’en avait aucune idée… Il ignorait qui devenir… Il avait toujours semé la zizanie dans le cœur des gens.
Les Sécoulais étaient plongés dans un doux sommeil. Gaspard, qui avait un sacré flair et ne dormait que d’une oreille, renifla le cruel Tancrède passé par ici le mois dernier. Gaspard aboya très fort afin que tout le village l’entende. Il reconnaissait l’odeur du mécréant à des milles à la ronde. À cause de lui, les sœurs Mirabelle s’étaient fâchées. Il fallut six mois pour les réconcilier. Et les frères Grimaud s’ignoraient toujours, à cause d’une blessure d’amour. Les Sécoulais fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux. Ils tremblaient des pieds à la tête.

Tancrède cria haut et fort :

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Aucun Sécoulais ne bougea.

Portes et fenêtres restaient closes. « Encore un stratagème de Tancrède ! », pensaient-ils. « Encore un subterfuge pour nous faire sortir et nous jeter ses poudres aux yeux, maléfiques et empoisonnées. »
Jusqu’à maintenant, Tancrède s’amusait en terrorisant les gens mais aujourd’hui il n’en n’avait plus envie. Il remit son baluchon sur le dos à la recherche d’un village plus accueillant. Il marcha longtemps, remua ses pensées afin d’imaginer quel nouveau métier il pourrait exercer : Ebéniste ? Peintre ? Pompier ? Joueur de flûte ?
Mais rien de tout cela ne le tentait… Il pensa même à redevenir le méchant Tancrède. Ça lui collait à la peau ce tempérament de mécréant !

Il arriva au village Sépalas. Le coq en l’apercevant, trembla des pattes à la crête. Il cocoricota haut et fort « Attention Tancrède est de retour ! » pour alerter le village, puis se réfugia dans le poulailler. Les Sépalassiens fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux. Tancrède ressentit le même malaise que la veille, un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Une nausée au bord des lèvres.

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Un Sépalassien courageux cria :
— Va-t‘en ! On ne veut pas de toi !
— J’ai changé, je ne suis plus un mécréant !
— Qui es-tu alors ?

Tancrède réfléchit mais ne sut quoi répondre. Il toucha la poudre à canon dans sa sacoche et fut tenté de la jeter à tous les vents. Faire le méchant, c’est si facile ! Faire le méchant, c’est si grisant !
Non, c’est décidé, il ne sèmera plus de poudre aux yeux pour les incrédules, de poudre de jalousie pour les envieux, de poudre d’escampette pour les voleurs à la tirette, ni de poudre à canon pour les belliqueux. Il remit son baluchon sur le dos, traversa les dunes, les steppes, les étangs, les montagnes, les rivières et les océans. Il arriva au village de Sétissi où personne ne l’avait jamais vu. Pourtant, un chameau cria « Tancrède est là ! ». Les Sétissites fermèrent à double tour portes et fenêtres, calfeutrèrent les cheminées, rentrèrent les animaux.
Il ressentit le même malaise, un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Une nausée au bord des lèvres,
Une peine à fleur de peau.

« Ouvrez vos fenêtres, je ne vous ferai aucun mal. Voyez par vous-même, je suis seul. »

Les Sétissites l’écoutèrent car c’étaient des gens tolérants.
— Que veux-tu ?
— Je veux fabriquer de la poudre d’argile pour les chevilles fragiles,
Des kilos de poudre d’amande pour les gourmands,
Des tonnes de poudre de riz pour les mamies,
De la poudre colorée pour les feux d’artifice.

Les Sétissites applaudirent.
— Ici, il y a les matériaux nécessaires à la fabrication de toutes tes poudres.

Il ressentit un battement rapide au creux de son cœur, mélangé à quelque chose d’autre.
Quelque chose de nouveau.
Un sourire au bord des lèvres,
Une solidarité à fleur de peau,
Une joie au creux de son cœur.

Il n’y eut plus de chevilles fragiles, les gourmands furent repus, les mamies eurent un joli teint de pêche et les fêtes de Sétissi furent renommées pour leurs feux d’artifice. On vint de toutes les contrées pour les admirer. Parfois, des petites disputes éclataient. Mais la poudre de réconciliation faisait des miracles. Tancrède enseigna aux Sétissites l’art de créer des poudres miraculeuses qui fut transmis de génération en génération. Il vécut enfin heureux jusqu’à la fin de ses jours, entouré de nombreux amis fidèles et sa renommée s’étendit dans tous les villages alentours.


Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Illustration de JAB
Via Short Edition

J’attends les clefs

J’ai peur. Il fait froid. Je me serre contre la fourrure de Jacquot. C’est notre chien. Adélaïde m’a dit de ne pas le quitter lorsqu’elle est partie avec Louise. Elle m’a laissé dans le jardin derrière la maison. « Reste avec Jacquot. Je vais chercher les clefs. Je reviens très vite ». Adé c’est notre baby-sitter. Elle vient nous chercher tous les soirs à l’école, récupère Louise dans la cour de la maternelle et moi à la sortie du CP. Elle s’occupe de nous jusqu’à ce que Papa ou Maman rentre.

On s’amuse bien avec Adé. On joue à aller faire les courses : on prend le bus jusqu’en ville. On ne paie pas. Je n’aime pas ça, c’est interdit. Adé se moque : « Quel trouillard ! ». Dans le magasin, Adé nous achète des bonbons et on l’attend pendant qu’elle essaie des robes, des jupes, des T-shirts. Ou du maquillage. Deux fois on a « sonné » en sortant du magasin. Un monsieur nous a couru après. Adé a dû montrer ce qu’il y avait dans son sac. Elle avait oublié de payer du rouge à lèvres. Elle a fait semblant de me gronder : « C’est mon petit frère qui l’a mis dans mon sac. » J’ai promis de ne rien dire à Papa et Maman.

Un autre jeu d’Adé, c’est la moto. Elle appartient à son copain, Georges. Ils viennent nous chercher à l’école et vrrroum c’est parti. « On ne bouge pas ! On s’accroche au porte-bagages », ordonne Georges. Louise rit. Moi aussi : je ne veux pas montrer que j’ai la trouille. Quand Louise est tombée et qu’elle a saigné de la tête, on a menti : « Elle est tombée dans la cour de l’école », a dit Adé.

Adé n’avait encore jamais joué à oublier les clefs de la maison chez elle. Je ne sais pas pourquoi elle m’a laissé ici avec le chien. J’aurais pu l’accompagner comme Louise. Il fait nuit maintenant. Jacquot est gentil, il me réchauffe. Mais soudain il s’énerve et aboie. Quelqu’un passe dans la rue au fond du jardin. On dirait qu’il s’arrête juste derrière notre mur. J’ai envie de crier. Il viendrait me délivrer. Mais si c’était un voleur ? Un voleur d’enfants ? Ça existe. Papa et Maman nous disent de faire attention, de ne pas monter en voiture avec des gens qu’on ne connaît pas. Le passant est reparti.

Et si Adé et Louise s’étaient perdues ? Ça arrive, même quand on connaît son chemin. Adé a peut-être tourné à droite alors qu’il fallait aller tout droit ? Elle est un peu « tête en l’air » Adé. C’est ce que dit Maman. Je ne suis pas d’accord : elle marche en regardant ses pieds. Mais Maman m’a expliqué : cela veut dire ne pas faire attention à ce qu’on fait, oublier ses clefs par exemple.

J’ai peur. J’ai faim aussi. Jacquot n’a pas de croquettes sinon j’en aurais bien mangé un peu. Je vois des lumières de voiture derrière le mur. Une portière claque. On marche. Jacquot dresse les oreilles. Je tiens son collier. Il me protège. Et si c’était un policier ? Je tente le tout pour le tout : « Au secours ! Sauvez-nous ! ». Il va jeter une échelle de corde, je vais grimper, il va m’attraper et… La voix de Papa : « Pierre, que fais-tu là ? Où est Louise ? Où est Adélaïde ? ». Aïe. Je suis partagé entre la joie d’être sauvé et la crainte d’être grondé. Papa a fait le tour puis est rentré dans la maison. Il arrive dans le jardin. J’explique tout à toute allure. Il m’embrasse très très fort. Juste au moment où je vais pleurer, la porte s’ouvre de nouveau. Adé et Louise ! Et Maman !

Papa nous a fait des coquillettes avec du jambon. Jacquot a eu droit à un bel os. Maman a ramené Adé chez elle.

Avec Claire, notre nouvelle baby-sitter, on s’amuse autrement : on invente des histoires avec des loups gentils qui ressemblent à Jacquot et des enfants comme nous qui n’ont peur de rien. Ou presque…


Histoire Pour Dormir de Jeanne Mazabraud
Illustration de Lou Lubie
Via Short Edition

Coline a trop la honte

Ma Camille,

Ma cousine préférée, c’est la pire journée de ma vie. Il n’y a qu’à toi que je peux la raconter. Tu me manques, depuis les vacances chez Papi et Mamie cet été.

La rentrée au collège, ça change vraiment. Même si je suis contente d’être en 6ème, j’ai eu un peu de mal à m’habituer. Et à trouver les classes, quand on change entre deux cours. On est mille au collège, tu te rends compte ?! Dans notre classe, les garçons sont trop nuls. Tous des gamins et la moitié plus petits que les filles ! Et pas super beaux, tu vois. On n’a pas Justin Bieber et les One Direction ici ! J’espère que pour toi c’est mieux en 4ème ?

La semaine dernière, un nouveau est arrivé dans notre classe. Il s’appelle Tom. Il a un an de plus que nous et il vient de Barcelone. Il n’est pas espagnol, mais comme son père change souvent de travail, il a habité dans plein de pays depuis qu’il est né. En Espagne, en Italie, en Allemagne et même à Londres ! Trop la chance ! En anglais il est super bon. En maths, bof. Il est plus grand que moi, il a les yeux verts assez clairs et il s’habille stylé. Chemise IKKS, chèche Desigual, ça lui va trop bien, j’adore. Les autres garçons, ils ont des vestes à capuche kéké… mdr !

Tout de suite, Elisa et Margot ont essayé de se faire remarquer. Mais il est resté avec les autres garçons pendant les récrés, ou à envoyer des textos. Il ne les a pas regardées, elles n’ont pas trop aimé… J. En cours de dessin, cet après-midi, il était assis à côté de moi. Le prof nous a dit de choisir un tableau d’un peintre qu’on aime bien. On devait le dessiner au crayon, avec des ombres. Tu sais comme j’adore dessiner ! Au fait, j’ai presque fini ton portrait, je te le donnerai pour Noël, promis. Moi j’avais choisi la statue du Penseur de Rodin. Je l’ai vue en vrai avec Papa et je l’adore. Tom m’a regardée pendant tout le temps que je dessinais et il a eu l’air étonné. J’étais plutôt contente de moi. Il m’a posé plein de questions après, si je voulais en faire mon métier, tout ça. J’étais trop contente qu’il me parle ! Il m’a dit que j’étais trop forte et il m’a souri. Il est trop beau !

A la sonnerie de 17 h, on a continué à parler tous les deux. On est sortis du collège et on allait vers les arrêts de bus. Tout à coup, gros coup de klaxon. Une voiture noire freine devant moi et Maman crie par la vitre : « Mon bébé, je suis venue te chercher, surpriiiiiise ! ». Trop la honte de ma vie. Je voulais disparaître dans un trou de souris, n’importe où. Tom a rigolé et m’a dit : « Bon ben salut, c’est l’heure du biberon ! ».

Plus jamais je ne retournerai à l’école. Tom me prend pour une petite gamine, c’est sûr ! Moi, je ne parle plus à ma mère depuis tout à l’heure. Elle est dégoûtée aussi, elle était sortie du boulot plus tôt pour venir me chercher.

Plein de bisous,

Coline (ta cousine morte de honte).


Illustration de Miia Illustratrice
Histoire de Flo Tanor
via short edition

Feu de dragon

Bibop était un petit dragon aux écailles orange. Il habitait la Montagne Grise avec sa maman depuis qu’il était né. Cela faisait bientôt cent ans. Cent ans, c’était l’âge de raison des dragons. Bibop allait enfin apprendre à cracher du feu. Il attendait ce moment avec impatience.

Le jour de son anniversaire arriva enfin. Bibop se leva tout joyeux et entra dans la cuisine en chantonnant. Sa maman sursauta et cacha quelque chose dans son dos.

– Bibop ! Je ne t’avais pas entendu arriver ! Bon anniversaire mon chéri.

Elle posa un torchon sur ce qu’elle était en train de faire et s’approcha de lui. Elle lui fit un bisou sur le front.

– Que veux-tu manger ?

Il voulait du mouton grillé. Elle sourit. C’était son encas préféré. Pendant qu’elle cuisinait, Bibop se glissa derrière elle et alla soulever le torchon. Il était persuadé qu’il trouverait le manuel du petit cracheur de feu. Il fut déçu de découvrir un livre sur le vol.

– Bibop ! C’était pour ce soir ! fit sa maman.

– C’est pas ça que je voulais ! répliqua le petit dragon.

La mine de sa maman changea. Elle fronçait les sourcils. Elle soupira et s’assit. Elle invita Bibop à faire de même mais il était trop agacé pour obéir.

– Tu voulais tellement cracher du feu que je n’ai jamais su comment te le dire… Ton papa était un lézard géant.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire que tu ne pourras jamais cracher du feu.

Jamais. Cracher. Du. Feu. Le cœur de Bibop s’arrêta de battre et repartit beaucoup plus fort. Il ne pouvait pas y croire. Ce n’était pas possible. Il en avait toujours rêvé !

– Ça ne veut pas dire que tu ne seras pas un vrai dragon. Tu es même celui qui vole le mieux ! continua sa maman. Mais il faut que tu acceptes que tu ne pourras pas cracher du feu. Je suis désolée, Bibop.

– Ce n’est pas possible ! hurla le petit dragon en mettant sa tête entre ses pattes.

Il n’avait jamais été aussi triste. Il se saisit de son petit sac à dos et sortit en claquant la porte. Il imaginait déjà les moqueries de ses camarades quand ils apprendraient qu’il ne pourrait jamais cracher de feu. Au bout de la rue, l’école était à droite, la sortie du village à gauche : il préféra quitter le village. Arrivé à la sortie, il décolla.

Il n’avait jamais volé tout seul aussi loin de chez lui. Il ressentit un sentiment de fierté et de liberté. Il avança encore. Monta encore plus haut. Le village n’était plus qu’un petit point sur la Montagne Grise. Et bientôt, la Montagne Grise s’effaça à son tour. Au même moment, la Montagne Rouge apparut à l’horizon : on l’appelait ainsi car de la lave rouge et brûlante en sortait quand elle se mettait en colère. Il eut alors une idée un peu folle. Si sa maman ne voulait pas lui apprendre à cracher du feu, la Montagne Rouge le ferait. Il bifurqua dans sa direction.

Bibop volait depuis plusieurs heures. La Montagne Rouge avait grandi. Elle grondait très fort. Les autres animaux fuyaient mais Bibop avança encore, jusqu’à la toucher. Le petit dragon voulait monter jusqu’en haut. Il vola jusqu’au cratère. De la fumée s’en échappait. Au fond de la montagne, il y avait aussi de la lave en ébullition. Mais Bibop voulait encore s’en approcher. Il voulait comprendre le phénomène pour le reproduire. Comment pouvait-il créer du feu dans sa gorge ? Bibop descendit un peu dans le cratère. Il planait à mi-hauteur, quand la lave commença à monter.

– Montagne ? cria-t-il. Montagne ! Dis-moi comment tu fais ? Mon…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une violente secousse entraîna la chute d’une roche qui vint frapper son aile gauche. Il perdit l’équilibre, cria, et parvint tant bien que mal à s’agripper à la paroi. La douleur irradiait son aile. Elle devait être cassée : impossible de voler. Il commença à paniquer. Il sentait la lave se rapprocher sous ses pattes tremblantes…

Soudain, un vent frais balaya ses épaules. Il leva les yeux et reconnu sa maman.

– Ne bouge pas, je vais te sortir de là ! lui cria-t-elle.

Elle entoura son corps de ses serres puissantes et l’arracha à la paroi. Elle le souleva rapidement dans les airs, hors du cratère. Plusieurs dragons du village les attendaient, planant au-dessus de la Montagne Rouge. Ils avaient accompagné sa maman pour l’aider à le retrouver. Ils partirent devant en les voyant arriver tous les deux.

Leur groupe n’était qu’à quelques centaines de mètres de la Montagne Rouge quand celle-ci explosa. De la lave gicla dans tous les sens. Des rochers enflammés fusèrent. Pour s’en protéger, les dragons crachèrent leurs flammes en direction des projectiles, ce qui les bloqua. Ils étaient saufs !

Ils s’arrêtèrent trois heures plus tard. Les dragons se tournèrent vers Bibop.

– Heureusement que les oiseaux ont pu nous dire dans quelle direction tu allais. On a failli arriver trop tard !

– Je me demande bien pourquoi tu es allé dans le cratère…

– Je voulais apprendre à cracher du feu comme la montagne, fit Bibop en s’époussetant. Les dragons ouvrirent de grands yeux.

– Ton fils est inconscient ! dit un premier dragon à l’attention de la maman de Bibop.

– Il vous a mis tous les deux en danger, ajouta une autre dragonne.

Bibop était au bord des larmes. Il se sentait coupable d’avoir mis en danger la vie de sa maman.

– Arrêtez ! s’exclama la maman de Bibop. Vous ne voyez pas qu’il se sent déjà assez mal ? Moi, j’ai vu un petit dragon déterminé et très courageux.

Les dragons se turent et elle s’approcha de son fils.

– Je suis désolée de ne t’avoir rien dit au sujet de ton papa. Si tu avais su la vérité, tu n’aurais jamais tenté une aventure pareille. Je ne te mentirai plus.

Bibop sourit et serra très fort sa maman de son aile valide. Son ventre gargouilla alors très fort. Elle rit :

– Allez, rentrons ! Ton mouton grillé t’attend à la maison.


Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Pour Dormir de Marièke Poulat

La rencontre

Histoire Pour Dormir | Je rentrais du collège en passant par le parc, comme tous les jours, et soudain, il était là, devant moi. C’était la première fois que je le voyais. Il était si beau que je me suis arrêtée à quelques mètres, bouche bée… Mon cœur battait à cent à l’heure !

Assis tranquillement sur un banc, il regardait les promeneurs l’air indifférent. J’aurais voulu aller lui parler mais avant que je ne m’approche de lui, il s’est levé et il est parti. Je n’ai pas osé le suivre… Alors je suis rentrée chez moi.

Toute la soirée, son image m’a poursuivie… Ses beaux yeux verts, son allure nonchalante. Je n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose et il m’a fallu du temps pour finir mes devoirs…

Le lendemain, j’espérais tellement le revoir que j’avais comme une boule dans le ventre ! J’ai marché lentement, très lentement dans le parc jusqu’au banc où je l’avais aperçu la veille. Il était là !
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine en le voyant ! Je le trouvais encore plus beau que la veille !

Allongé, les yeux fermés, il semblait dormir.
Je me suis approchée de lui sans faire de bruit, m’arrêtant devant le banc. Doucement, j’ai avancé ma main, voulant le toucher, le réveiller, lui parler…
Mais il a soudain ouvert grand les yeux et m’a fixée, comme si il avait deviné ma présence ! J’ai sursauté et me suis reculée, honteuse qu’il m’ait surprise.
Il s’est levé, m’a lancé un dernier regard puis s’est éloigné.

Pendant trois jours, j’ai fait semblant de rien en passant devant lui au parc. J’avais tellement honte de moi que je me dépêchais de rentrer à la maison, sans m’arrêter pour le regarder. A chaque fois, j’avais l’impression qu’il m’observait mais je n’osais pas me retourner pour vérifier…

Durant le week-end, je n’ai pensé qu’à lui…
Il était si beau, j’avais vraiment envie de l’aborder, mais comment faire ? Et puis, j’ai eu une idée. Le lundi, en rentrant du collège, prenant mon courage à deux mains, je me suis assise sur son banc, à côté de lui.
J’avais mon goûter avec moi et j’ai commencé à le manger, comme si de rien n’était.
J’ai vu qu’il me regardait fixement alors, les mains un peu tremblantes, j’ai partagé mon goûter et je lui ai offert la moitié… Il s’est levé et est parti sans même y toucher…

Je n’allais pas me décourager pour si peu ! Peut-être n’aimait-il pas ce que j’avais préparé ? Le lendemain, je me suis assise sur le banc et lui ai tendu la moitié de mon goûter, une part de gâteau au yaourt fait maison…
Cette fois, il s’est jeté dessus comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours ! J’étais si contente ! Puis, sans un mot, je me suis levée et je suis partie, avant qu’il ait fini de manger. Je ne voulais pas l’effaroucher.
Les jours suivants, nous avons recommencé le même manège. Je m’asseyais sur le banc, sortais mon goûter et lui en donnais la moitié. Pendant qu’il mangeait, je partais. J’avais l’impression que désormais, il m’attendait…

Au bout d’une semaine de ce petit jeu, je me suis dit qu’il fallait que je passe à l’étape suivante. En rentrant du collège, je me suis approchée du banc, bien décidée à lui parler…
Il n’était pas là !
J’ai scruté les alentours, me disant qu’il était peut-être sur un autre banc, mais rien. Il n’était pas là.

J’étais déçue. Moi qui avais rassemblé tout mon courage pour l’aborder, voilà qu’il me posait un lapin !
Enfin, c’est pas comme si on avait un vrai rendez-vous, mais c’était la première fois depuis des jours qu’il ne venait pas…

Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ? Et si en fait ma compagnie ne lui plaisait pas ? Et s’il ne revenait plus jamais ?

Je me suis assise sur le banc et, triste de ne pas le voir, j’ai fermé les yeux pour ne pas pleurer.

Soudain, j’ai senti une présence à côté de moi…

C’était lui, il était là ! J’étais si heureuse !

J’ai sorti mon goûter et lui ai donné.
Au lieu de se jeter dessus, comme d’habitude, il m’a regardée longuement puis est monté sur mes genoux et s’est frotté à moi… Quelle surprise ! Moi qui le trouvais si sauvage !
Je l’ai caressé et câliné puis nous sommes rentrés ensemble à la maison…
A ma plus grande joie, mes parents ont accepté qu’il reste avec nous.

C’était la première fois que j’adoptais un chat.


Histoire Pour Dormir de Claire Joanne
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com

Le Héros du Jour

Histoire Pour Dormir | Mon vrai nom, c’est Théodora. Autant le dire tout de suite : je ne l’aime pas. Ça fait plouc. Heureusement, tout le monde dit « Dora », c’est déjà mieux.

C’est Albert et Alba Raki qui m’ont choisi ce prénom quand je suis arrivée à la maison. Ils ne m’ont pas demandé mon avis bien sûr, j’étais trop jeune. On dit qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfant et que c’est pour ça qu’ils m’ont prise chez eux quand je suis née. Si j’ajoute que « Théodora », ça veut dire « cadeau de Dieu », ça explique.
Tout un programme !

Eux en tous cas, ce n’en sont pas, des cadeaux. D’abord, ils sont gros. Énormes. Ils ont tout de gros : le ventre et les cuisses, les bras et les fesses ! Même leurs lunettes sont grosses. Mais ça, c’est à cause de la télé. Quand ils ne la regardent pas, ils en parlent. Ce qu’ils préfèrent par-dessus tout, c’est Le Héros du Jour, une émission idiote qui met un inconnu en vedette parce qu’il a fait quelque chose d’exceptionnel et qui gagne son poids en pièces d’un euro.

Je crois bien que mes deux gros sont jaloux de n’être jamais choisis, parce qu’ils n’arrêtent pas de calculer combien de pièces ils valent chacun. Mais en réalité, à part prendre du poids, je ne vois pas ce qu’ils ont fait d’exceptionnel, ni comment ils pourraient gagner.

En plus, ils n’aiment rien ni personne. Même pas moi. Un jour, Alba m’a offert un collier, c’est vrai. Mais j’ai tout de suite vu que c’était parce que ce collier lui plaisait à elle. Autrement dit, ils se servent de moi pour se faire plaisir. Quand j’étais petite, on aurait dit que j’étais leur « chose ». Une sorte de machine à câlins : « Dora, viens sur les genoux de Papa. » « Dora, viens près de Maman, ma chérie. » Et une caresse par-ci, et une caresse par-là. Et gouzi gouzi, et gnagnagna. Ils étaient pompants. Alors, quand j’en avais vraiment marre, je m’approchais lentement et tout à coup, je leur léchais la joue un bon coup, en mettant plein de salive. Ils disaient qu’ils aimaient ça, mais ce n’est pas vrai. Je voyais bien que je leur donnais la chair de poule et après ils me fichaient la paix.

Ou alors, il pouvait m’arriver de faire pipi sur la moquette du salon. Ça, ils détestent. Quand ça arrivait, ils me punissaient : j’avais droit à une tape sur le derrière et je devais rester toute seule dans un coin. Ils n’en ont jamais rien su, mais dans le fond, ça me plaisait. Dans mon coin, j’étais peinarde. Et la tape, ça ne faisait pas vraiment mal, même si je gémissais un peu. C’était pour faire semblant.

Mais tout ça, c’est du passé. J’ai grandi et ils se sont un peu calmés. Sauf pour la télé. Maintenant, quand c’est l’heure du Héros du Jour, ils m’envoient jouer seule au jardin pour être plus tranquilles. C’est même à cause de ça que tout est arrivé.

C’était jeudi dernier. Pendant que mes deux gros râlaient devant leur télé, je musardais au bout de la pelouse, près du jardin d’Isabelle. Isabelle, c’est la voisine. Je l’aime bien, elle est gentille avec moi. Souvent, elle me donne une douceur à manger quand elle me voit jouer près de la clôture. Bref, j’étais là, en train d’espérer un bonbon, quand j’ai vu quelqu’un que je ne connaissais pas. Un homme avec une grosse moustache. Il était dans le jardin d’Isabelle, au milieu des buissons. Au début, je croyais que c’était un jardinier. Mais il s’est mis à avancer vers la maison en se cachant. Ce n’était pas normal.

Et puis tout est allé très vite. Quand j’ai vu la batte de baseball, j’ai senti le danger. Alors sans trop réfléchir, je me suis glissée par un trou dans la clôture et j’ai foncé sur le moustachu en donnant de la voix pour appeler à l’aide. Moustache s’est retourné vers moi juste au moment où je lui sautais dessus. On a roulé par terre tous les deux et il s’est assommé tout seul, en se cognant la tête contre sa batte de baseball.

J’étais toute fière de mon coup quand j’ai entendu cavaler dans mon dos. C’était une équipe de la police qui traquait le type. J’ai appris ainsi que j’avais neutralisé un dangereux prisonnier évadé. Sur le coup, bizarrement, je me suis dit : « J’en connais qui essaieraient d’en profiter pour passer au Héros du jour ». Bref, c’était à prévoir, Albert et Alba, attirés par le remue-ménage, n’ont pas tardé à faire leur apparition.

J’avais deviné juste : le lendemain, la télé débarquait. Comme prévu, mes deux gros ont essayé de se faire passer pour les vedettes de l’histoire. Mais le gars de la télé était au courant de tout. Vous auriez dû voir leur tête quand il leur a dit en souriant :

― Évidemment, dans le cas présent, le poids en euros sera remplacé par le poids en croquettes Gourmet-Toutou, puisque Dora, notre héros du jour, est un chien.

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Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset


Illustration de Lou Lubie
Histoire Pour Dormir de Albert Dardenne
via short-edition.com

Morti veut gagner des millions

Morti était un gentil petit cochon. Il était le troisième garçon de la famille Petitcochon. Il partageait sa petite chambre avec ses deux grands frères Boudi et Sauci. Les trois petits cochons dormaient dans des lits superposés et Morti était tout en haut.

Tous les matins, Madame Petitcochon venait les réveiller en ouvrant en grand la fenêtre de leur chambre. Morti ne voulait pas sortir de son lit tout chaud. Dehors, il faisait froid et il faudrait marcher dans l’herbe humide pour aller jusqu’à l’école. Morti n’aimait pas trop l’école. Les additions, c’était facile. Mais il y avait les conjugaisons et Morti avait horreur des conjugaisons. Je chante, tu chantes, il chante… Parfois, il y a un S à la fin du mot et parfois pas de S. C’était n’importe quoi. Morti attendait avec impatience la sonnerie de la fin d’après-midi, la sonnerie du goûter !!!

Monsieur Petitcochon, le papa, tenait une épicerie. Les enfants s’arrêtaient à l’épicerie en sortant de l’école. Ils avaient le droit de prendre chaque jour un bonbon de leur choix. Morti prenait toujours le plus gros bonbon. Le papa de Morti était très gentil, il travaillait dur pour donner une bonne éducation à ses garçons. Il vendait pleins de trucs bons : des gâteaux, des chips, des cacahuètes. Il vendait aussi des trucs bizarres : du saucisson et du jambon…

Enfin, son papa vendait des billets de loto, des billets pour gagner plein d’argent. Morti avait toujours vu les clients de son papa acheter des billets de loto. Le papa de Morti avait expliqué à ses enfants que celui qui gagnerait demain deviendrait vraiment très riche, parce que le tirage du vendredi 13, c’était le gros lot. Cette nuit-là, Morti eut beaucoup de mal à s’endormir, il rêva qu’il gagnait le gros lot, qu’il était très riche et qu’il n’avait plus besoin d’aller à l’école… Alors le lendemain, Morti passa comme d’habitude à l’épicerie. Par chance, c’était un employé de son papa qui tenait la boutique. Morti sortit de sa poche tous les sous de son Noël et son anniversaire et finit par choisir un ticket de loto qu’il trouvait très beau. Il paya et enfouit vite son ticket au fond de sa poche, il ne voulait pas que ses frères soient au courant de son achat. Le soir, alors que toute la famille était assise devant la télévision, Morti dévorait des yeux les numéros du loto qui s’affichaient à l’écran. Il avait appris les siens par cœur. Le cœur de Morti battait à cent à l’heure ! Les trois premiers numéros étaient bons. Morti se leva et s’approcha de l’écran.
— Assieds-toi ! cria Sauci qui ne voyait plus l’écran.
Mais Morti était fasciné par les chiffres qui apparaissaient un à un. Le 22, le 27 et le 34… Argh, c’étaient exactement les chiffres que Morti avait joués. Il sentit ses pattes trembler et il se mit à réfléchir à toute vitesse : je vais acheter des millions de bonbons, une maison pour mes frères, une maison solide, pas en paille ou en bois ! Je donnerai plein d’argent à tous mes amis…
— Que t’arrive-t-il Morti ? Tu es tout pâle ! C’est à cause du loto ?
Morti ne savait que dire. Il finit par hocher doucement la tête…
— Mais pourquoi ? Explique-nous ? demandèrent ses parents.
Morti tout gêné, regarda ses chaussures et raconta timidement toute l’histoire…

Alors la famille Petitcochon eut beaucoup d’argent… Enormément d’argent !! Papa Petitcochon embaucha quelqu’un à sa place pour travailler à l’épicerie. Il fit construire une énorme maison de quatre étages dans laquelle chaque petit cochon avait une immense chambre, chacune avec son jacuzzi.

Maman Petitcochon allait tous les jours chez le coiffeur. Les voisins de la famille Petitcochon étaient très jaloux.

Un jour, Madame Jolivache, la voisine, vint leur rendre visite. Elle leur expliqua qu’elle avait besoin d’argent pour réparer sa clôture abîmée. Madame Petitcochon, qui était très amie avec Madame Jolivache, lui donna de l’argent pour refaire sa clôture. Le lendemain, c’est Monsieur Méchantloup qui vint leur rendre visite parce qu’il voulait changer sa voiture. Comme Monsieur Petitcochon était maintenant bien copain avec Monsieur Méchantloup, il lui donna de l’argent pour s’acheter une voiture. Et puis le lendemain, il y eut trois autres voisins : la famille Canardot qui voulait construire une piscine pour le petit dernier (qui était drôlement vilain paraît-il). Monsieur Lecoq, lui, avait besoin de s’acheter une montre en or pour réveiller le village pile à l’heure. Et enfin, Monsieur Seguin, le berger, qui voulait acheter cent cinquante-trois téléphones portables pour toutes ses chèvres afin de pouvoir les joindre à tout moment, en cas de danger par exemple.
Jour après jour, toute la ville sollicitait les Petitcochon. Alors, Monsieur et Madame Petitcochon, qui voyaient leur fortune s’envoler, refusèrent de donner plus d’argent.

Et, ce qui devait arriver arriva : plus personne ne parla à la famille Petitcochon, ni ne vint frapper à leur porte.

Un matin, Madame Petitcochon se sentait un peu fatiguée. Elle ne réveilla pas ses trois garçons. Après tout, ils étaient riches pour le restant de leur vie. Alors l’école, c’était peut-être pas vraiment nécessaire, se dirent Monsieur et Madame Petitcochon. Et les jours suivants, les petits cochons se réveillèrent à midi. Tous les après-midis, ils barbotaient dans leur piscine.
La vie semblait si facile…
Finalement, ils avaient juste un problème : ils n’avaient plus d’amis. Plus personne ne rendait visite à la famille Petitcochon : ni les voisins, ni les copains de l’école.

Morti se sentit tout triste, tout seul dans sa grande piscine.

Il réfléchit et se dit : c’était sans doute mieux avant, sans tous les sous.

Et comme tous les Petitcochon étaient devenus très tristes, Monsieur et Madame Petitcochon décidèrent de donner tout l’argent à leur village pour construire une piscine géante où tout le monde pourrait s’amuser ensemble !

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Histoire Pour Dormir de Jacques Veranda
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com

Dans le noir

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— Arthur, dépêche-toi, tu vas être en retard à l’école !
— Oui Maman, j’arrive !
Il faisait tout noir autour de moi. Je me cognai d’abord contre mon lit, puis contre mon armoire. Enfin, je pensais que c’était mon armoire. Je ne savais pas trop puisqu’il faisait tout noir.
En tendant les bras devant moi, ça marchait mieux. Je trouvai la porte et passai dans le couloir, en essayant de me repérer. Ici, la porte de la salle de bain, là, celle de la chambre de mes parents. Puis enfin, le bureau. Je le savais parce que la poignée de la porte était beaucoup trop haute pour moi. C’était mon père qui l’avait installée exprès pour que je ne puisse pas y entrer. Il paraît qu’il y a plein de choses horribles, fascinantes et surtout dangereuses enfermées à l’intérieur… C’est bien pour ça que j’ai vraiment hâte de pouvoir y entrer !
Mais quand je serai grand, je le pourrai : déjà aujourd’hui, j’atteins presque la poignée en montant sur ma boîte à jouets !
En face du bureau, il n’y avait pas d’autre pièce mais la vieille commode de grand-mama, celle qui me faisait un peu peur quand je la regardais bien en face. Mais là, il faisait tout noir. Et puisque je ne pouvais pas voir la commode, elle ne pouvait pas me faire peur !
Le tapis ondula sous mes pas, c’était rigolo de le sentir et de ne pas le voir. Il était aussi doux que Gipsy, mon premier ours en peluche.
En avançant encore un peu, toujours dans le noir complet, je manquai de m’étaler par terre.
Je me rattrapai tant bien que mal alors qu’un miaulement indigné retentissait au niveau de mes pieds.
— Oups, désolé Farine !
Je venais de trébucher sur mon chat, allongé au milieu du couloir. Je me penchai, tâtonnai, et ramassai le gros chat que je savais tout blanc, même si je ne voyais toujours rien. J’avais un peu de mal à le tenir dans cette obscurité. Je ne savais pas vraiment où se trouvait la tête et où était la queue de l’animal. Je le serrai donc au mieux contre mon corps.
— Arthuuur !
Je ne répondis pas. Les bras occupés par Farine, je m’approchai de l’endroit où je pensais trouver les escaliers qui descendent vers le rez-de-chaussée. J’atteignis le bord du tapis et posai les pieds sur le parquet. Ensuite, du bout des orteils, j’essayai de trouver le début des marches.
La grosse boule de poils, qui n’était pas très heureuse d’être transportée ainsi, tenta de sauter à terre avant que n’arrive une catastrophe.
— Attends, on est presque en bas ! annonçai-je, tant pour le chat que pour ma mère qui m’attendait.
Finalement, je trouvai la première marche et la descendis avec prudence. C’est qu’il faisait toujours aussi noir ! Quelle aventure de redécouvrir ma maison ainsi !
Je m’arrêtai, agrippai un peu mieux le chat, puis descendis d’un pas conquérant les marches suivantes. En réalité, j’étais bien obligé de me dandiner un peu, les épaules en arrière pour tenir Farine et les pieds en avant pour ne pas rater une marche. Ma fierté fut de courte durée. Maman devait m’avoir vu car elle s’exclama :
— Arthur, pose ce chat par terre, et dépêche-toi de descendre ou tu vas rater ton premier jour d’école ! Et par Circé, repose le chapeau de ton père, il est beaucoup trop grand pour toi ! On ne voit même plus ton visage ! C’est un miracle que tu ne sois pas tombé dans les escaliers !
J’hésitai un moment. J’aurais bien aimé descendre ainsi jusqu’au hall d’entrée…. Je laissai le chat sauter de mes bras et, d’un air légèrement boudeur, soulevai le rebord du chapeau noir enfoncé sur ma tête. J’avais emprunté ce grand chapeau pointu dans la chambre de mes parents. C’était simplement pour l’essayer…
Maman m’aida à enfiler ma cape et me dit en souriant :
— Allez mon chéri, prends ton sac et tes affaires de cours. On y va !
J’attrapai rapidement ma besace en cuir et mon petit chaudron en étain avant de m’installer devant Maman sur son balai. Le petit sorcier que j’étais avait hâte de suivre son premier cours de potions !


Histoire Pour Dormir de Léa Gerst
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com