La chasse au trésor de Tom

Histoire Pour Dormir | Cela doit bien faire deux heures qu’ils marchent. Les lumières de la ville sont loin. Les maisons ont disparu depuis longtemps. Ils avancent maintenant dans la forêt et le soir tombe. Tom se pique aux épines des buissons et il a mal aux jambes.

— C’est encore loin, Tom ? J’ai soif !

Pourquoi avait-il dit à sa petite sœur de venir avec lui ? Mély a huit ans, elle ne marche pas vite. Elle a peur du noir et des bruits de la forêt. Ils se sont arrêtés plusieurs fois déjà. Mély avait entendu des serpents. Puis des sangliers et même des monstres ! En fait c’était Fox, leur chien, qui les avait suivis. Ils sont contents que Fox soit avec eux, finalement.

Tom sort une lampe de poche de son sac. Il suit du doigt les traits sur la carte. D’après les indications, ils ne devaient pas être très loin du but de leurs recherches mystérieuses. Il regarde autour de lui et voit une croix rouge sur le tronc d’un grand arbre. C’est le signe qu’il cherchait ! Enfin !

— A partir de là, il faut prendre à droite et compter trente pas, dit Tom à voix haute.

Tom et Mély comptent leurs pas, en s’appliquant.

— Maintenant, il faut chercher une croix blanche sur le tronc d’un arbre, continue Tom.

Ils passent un bon moment à regarder chaque arbre. Il fait presque nuit et ce n’est pas facile. Mély commence à perdre courage. Elle a envie de pleurer mais elle ne veut pas que son frère la voie.

— Tom regarde, là ! crie Mély.

Elle pointe le doigt vers un arbre. Tom court vers sa sœur et voit une belle croix blanche sur le tronc. Il est tellement content qu’il lui colle un bisou sur la joue !

Vite, ils sortent la mini pelle et la petite pioche du sac à dos. Tom prend la pelle et Mély la pioche. Heureusement, la terre de la forêt est molle et facile à creuser avec leurs outils d’enfants. Si la carte est juste, le fameux trésor de l’Hermione est là, juste sous leurs pieds ! Enfouie avec soin par le capitaine du navire l’Hermione, la merveilleuse collection de pièces d’or et de pierres précieuses est cachée, ici-même, depuis trois siècles au moins.

Cette carte, Tom l’a trouvée au milieu de vieux livres dans le grenier de leur nouvelle maison. Leur maman a changé de travail et ils ont dû déménager. La nouvelle maison est grande et ils ont beaucoup de cartons à vider. Papa a mis au grenier des choses à ranger plus tard.

Tom adore le grenier et il y passe beaucoup de temps. A côté des cartons de ses parents, il a trouvé deux grosses boîtes. Dans la première, il a découvert des clous, de la ficelle et de la colle à bois toute sèche. Dans la deuxième boîte, des livres très vieux et pleins de poussière et la fameuse carte. Elle a tellement voyagé que le soleil a jauni le papier et que les coins sont tout abîmés !

Il a vite compris que cette carte cachait un secret. Il n’en a parlé à personne. Pas à ses parents, bien sûr. Ni à ses copains d’école. Il sait très bien qu’ils ne le croiraient pas. Et il préfère le découvrir seul, ce trésor caché. Cela fait bien des semaines qu’il prépare son plan. Le sac à dos, les petits outils de jardin, tout était prêt.

Au dernier moment, Mély a deviné qu’il se passait un truc bizarre. Elle lui a posé plein de questions. A la fin, il a eu peur qu’elle en parle aux parents. Il a dû lui raconter son secret. Et bien sûr, elle a voulu venir avec lui ! Ils ont décidé que le Grand Jour serait aujourd’hui. En rentrant de l’école, ils se sont mis en route.

— Tom, je suis fatiguée !

Mély n’en peut plus, elle est fatiguée de creuser et s’est assise sur la mousse. Elle a envie de pleurer à nouveau. Peut-être que Tom a raconté des mensonges, que le trésor n’existe pas. Peut-être qu’il s’est juste moqué d’elle ? Elle passe ses bras autour du cou de Fox qui lui lèche la joue.

Tom aussi est fatigué mais il ne veut pas le montrer. Il continue de creuser la terre molle. Elle forme un tas de plus en plus haut. Tout à coup, il entend un bruit métallique. La pelle de Tom vient de toucher quelque chose de dur ! Mély se lève d’un bond et reprend sa pioche. Ils se mettent alors à creuser de toutes leurs forces. Même Fox les aide.

— Allez, Mély, on y est presque ! l’encourage Tom.

Une partie du coffre est bien visible, il faut maintenant le sortir de terre… Ils tirent sur la poignée de côté, encore quelques efforts pour y arriver. Ça y est, le coffre est devant leurs yeux, enfin ! Malheureusement, un lourd cadenas le ferme et même s’il est rouillé, il tient bon… Ils n’ont évidemment pas la clé pour l’ouvrir, mais ouf ! Tom a pris dans son sac des tournevis de papa.

Malgré tout, Tom est un peu surpris. Il est bizarre ce coffre. Pas du tout comme il le voyait en fait. Il imaginait un coffre comme dans les livres de pirates : un vieux coffre en bois, avec des angles en métal et des clous rouillés, qui sent un peu le moisi. Celui-là ne ressemble pas du tout à un coffre à trésor. On dirait même une espèce de… sarcophage ?!

— Eh bien Tom, tu rêves ? Peux-tu répéter ce que je viens de dire ? En quelle année les pyramides d’Egypte ont-elles été achevées ?

Madame Rostand est debout devant lui, le regard sévère. Elle n’a pas l’air de rigoler et elle attend sa réponse. Le reste de la classe a les yeux fixés sur Tom. Il a du mal à comprendre ce qui se passe. Tom se frotte les yeux, oui il est bien en classe… En 6ème F, au troisième rang.

— Tu copieras dix fois la leçon d’aujourd’hui pour te réveiller, Tom. Eh bien ne fais pas cette tête, on dirait que tu as déterré un mort !

Madame Rostand repart vers le tableau.

Comment a-t-il fait pour s’endormir en cours d’histoire ? Il se rappelle alors qu’il a lu tard dans son lit, hier soir. Un vieux livre trouvé au grenier. Une incroyable histoire de chasse au trésor, bien plus passionnante que les cours de Madame Rostand !

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Poire Dormir de Flo Tanor
via short-edition

 

Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset

Le Noël d’Holéa

Vers la fin du vingt-et-unième siècle, il n’y eut plus de place pour les humains sur Terre. La population avait atteint trente-deux milliards. On construisit alors sur la Lune des bulles de tailles différentes : des espaces de vie en forme de dôme dans un matériau inaltérable, brillant comme du diamant. L’intérieur ressemblait un peu aux maisons que l’on connaissait sur Terre, sauf que toutes les pièces étaient sphériques. On s’y sentait bien à l’abri.

Puis on tira au sort des centaines de milliers de personnes que l’on envoya sur notre satellite naturel. L’air, nécessaire à la vie des hommes comme on le sait, était fabriqué par de puissantes machines situées de place en place et distribué par de gigantesques tubes, permettant la circulation entre chaque zone d’habitation. Mais il y avait parfois des perturbations dans les tubes, et on ne pouvait les utiliser qu’en portant un scaphandre. Enfin, c’était fortement recommandé…

On lança également dans l’espace des dizaines de stations orbitales où l’on avait recréé des serres géantes et reconstitué une atmosphère proche de celle de la Terre. Les denrées produites dans ces serres spatiales étaient destinées à nourrir les Lunaires.

En cette fin d’année 2099, dans la bulle de la famille Rahides, on préparait Noël. La fête avait lieu le soir-même.

Holéa, une adolescente de treize ans, vive et rigolote, était toute excitée à l’idée de la soirée qui se préparait. Elle arriva en trombe dans la cuisine où sa mère concoctait le dîner du réveillon.

— Hey Mam ! Je peux aller voir Lindora ? Je lui avais promis…

— D’accord, chérie, mais je veux que tu sois revenue avant le clair de Terre ! Je n’aime pas que tu te promènes dans le tube toute seule.

Gaéma soupira longuement. Sa fille ne tenait pas en place. Elle était toujours à courir entre les bulles pour aller voir ses amis.

Pendant ce temps, sa mère taillait finement les criquets grillés qui régalaient chaque fois la famille. C’était une entrée de roi pour un repas de fête. Ensuite, elle avait prévu un cake de protéines au sirop de crevette… Une folie ! Et puis… pour le dessert… Elle n’osait même pas imaginer la sublime surprise qu’elle offrirait à sa fille.

— Eh Mam ! Je trouve pas mon scaph’ rose !

— Il est à la machinerie, Holéa ! Mets ton scaphandre bleu, il vient d’être révisé.

— Pffff !! Le bleu, il est pfrout !

— J’en ai assez que tu dises sans cesse des gros mots, Holéa ! Tu mets ton scaphandre bleu. Un point c’est tout !

Holéa enfila la combinaison en exprimant sa désapprobation.

Pour elle-même, elle murmura :

— En plus, il est trop petit pour moi maintenant !

Gaéma, qui avait deviné ce qu’avait dit sa fille, lui lança gaiement :

— Tu as raison, on ira le recycler en début d’année et tu en choisiras un de la couleur que tu voudras.

Holéa se rua dans la cuisine en applaudissant de ses mains gantées de fibre de verre.

— Oh Mam ! c’est trop pop ! Merci ! Je pourrais en avoir un doré ?

— Ou même un arc-en-ciel si tu veux. J’ai mis plusieurs silvers de côté cette année.

Les silvers étaient la monnaie en cours à cette époque. Les pièces précieuses, qui mesuraient dix centimètres de diamètre, constituées d’or et d’argent mélangés, étaient devenues très rares.

— Oh Mam, je t’adore !

Holéa embrassa sa mère de toutes ses forces. La jeune fille enfila son casque, sa mère lui ajusta et bloqua les sécurités en un tournemain. Un dernier signe de la main et Holéa gagna le sas qui menait au tube ouest.

Gaéma allait avoir quatre-vingt-trois ans le premier janvier prochain. Elle n’en paraissait joliment que trente-cinq, comme à peu près toutes les femmes de sa génération. Mais parfois, furtivement comme à ce moment précis, l’espace d’une nano-seconde, toutes les années qu’elle avait vécues lui pesaient sur les épaules.

Holéa était sa troisième et dernière enfant. Il était interdit aux Lunaires d’en avoir davantage. Même si elle avait un peu honte de se l’avouer, c’est sans doute pour cette raison qu’elle était sa préférée.

Quelques minutes plus tard, le bruit du sas se fit entendre. Le cœur de Gaéma sauta dans sa poitrine. Tigmi, son mari revenait enfin ! Il allait en mission sur Terre trois fois par lunaison. Le couple, toujours aussi amoureux au bout de cinquante-neuf ans de vie commune, ne se voyait pas assez souvent à leur goût.

— Ma chérie…

Ils s’embrassèrent avec toute la tendresse du monde.

Une heure plus tard, Holéa était de retour. Elle sauta au cou de son père.

— Tu es là pour combien de temps, Pap ?

— Deux semaines !

— Yououhaou !!

— Vous ne devinerez jamais ce que je vous ai rapporté de Terre !

Tigmi sortit du sas une boîte oblongue d’environ cinquante centimètres de longueur.

Il s’en échappait un parfum unique, une fragrance épicée qui allait directement au cerveau-souvenir des deux adultes…

L’homme, avec des gestes précieux et délicats, ouvrit la boîte.

— Voici une branche de sapin, qu’on appelle scientifiquement ‘épicéa’. Un vrai de vrai ! ajouta Tigmi. Il vient des Alpes, de hautes montagnes situées dans l’est de l’ex-France… Je ne vous dirai pas comment je l’ai obtenu, vous seriez capable de me jeter dehors sans scaph…

Les deux femmes restaient bouche bée. Leur émotion était à la mesure de leur surprise.

Il y a quelques dizaines d’années, les sapins avaient totalement disparu de la surface de la Terre. Gaéma avait vu le dernier de sa vie en 2058 juste avant d’être envoyée sur la Lune. Et Holéa n’en avait contemplé que sur la surface transimage, une sorte de télévision immense qui couvrait un mur entier de la salle principale. Les narines frémissantes, elle toucha doucement la branche d’un vert profond, unique, puis caressa longuement les épines odorantes.

— Oh ! Pap, c’est… c’est…

— …Pop ? c’est ça ton mot favori, non ?

— Hi hi ! Non ! C’est : trop pop !

— Et il est tellement vrai, qu’il perd ses épines !

— Je les garderai précieusement, tu penses !

Mystérieusement, Gaéma s’éclipsa à son tour… Elle revint quelques instants plus tard, un petit paquet à la main et le tendit à Holéa.

— C’est pour toi, ma chérie. Cela fait des mois que je l’avais commandée. Elle est arrivée ce matin par capsule expresse.

La jeune fille, tremblante de reconnaissance, huma l’ouverture du sac. Encore un nouveau parfum pour elle. À la fois subtil et tellement étrange.

Elle sortit le fruit. Et le porta à sa bouche, à son nez.

— Oh ! Mam, merciiiii ! Quel cadeau sublime ! Une orange !…


Illustration de Rimbow
Histoire Pour Dormir de Brigitte Bellac
Via Short Edition

Alba et le renne magique

Bien au chaud dans sa houppelande de bison, Alba marche en silence dans les pas de son père, le Grand Tor, le Chef de la tribu. Ils sont huit à cheminer à flanc de montagne, entre les arbres sans feuilles et les sapins couverts de poudre blanche et froide. Bientôt le feu s’éteindra dans le ciel qui deviendra sombre. Quand ils ont quitté l’abri de roche où tout le monde vit, mange et dort, ce feu du ciel brillait très fort.

Maintenant il faut se hâter, marcher le plus vite possible sans trébucher sur les pierres pointues qui blessent les pieds enroulés dans la peau des rennes, chassés par les hommes, que les femmes ont travaillée avec les couteaux de silex. Il faut vite atteindre la caverne dont on aperçoit l’entrée, noire et ronde, là-haut.

Alba n’a pas peur. Elle a confiance dans la force et la sagesse de Tor qui guide le groupe. Bor et Gur, les alliés de Tor sont là aussi. Ils chassent toujours ensemble, unissant leur force et leur ruse pour capturer les bisons, les rennes, les chevaux, les cerfs qui fournissent la viande dont se nourrit la tribu avec les baies et les plantes cueillies par Rama, la mère d’Alba, Gara et Tara, les épouses de Bor et Gur.

Ce soir les mères ne viennent pas à la caverne. Elles ont laissé la place aux enfants : Alba, la fille aînée du chef, Boruos et Guruos, les fils de Bor et Gur, Nira, la jeune sœur d’Alba, et Mura, fille de Gor.

Tor, un grand bâton de bois de bouleau à la main, fouille le sol pour tracer le chemin du groupe. Suivent les filles du chef, puis Bor, Boruos, Mura, Guruos. Gor ferme la marche.

C’est la première fois que les enfants montent à la caverne.

Alba s’émerveille du silence qui enveloppe leur marche, les pieds s’enfoncent sans bruit dans la poudre blanche qui maintenant tombe sur eux. Il n’y a pas de vent, pas d’oiseau, pas de cri d’animal comme on en entend autour de l’abri de la tribu quand s’éteint le feu du ciel et que l’on ferme les yeux pour pénétrer dans l’autre monde.

Tor les a prévenus : une fois à l’entrée de la caverne il allumera une torche avec les braises qu’il transporte précieusement dans la petite urne de pierre pendue à son cou. Bor et Gur prendront la relève à l’intérieur, si la torche du chef venait à s’éteindre avant de parvenir au but.

Alba n’a pas peur mais elle aimerait quand même savoir quel est leur but. Sa mère lui manque ; elle saurait la rassurer. Avant le départ, elle lui a promis que ce grand voyage à la caverne serait magnifique, qu’il lui ouvrirait le chemin vers le monde des esprits protecteurs.

Alba s’interroge : à quoi ressemblent ces esprits ? A la vieille Mama, la Grande Mère de la Tribu partie chez les ancêtres avant que ne commencent les froids ? Au Grand Bison ou au Renne Sublime qu’elle rencontre la nuit quand elle a fermé les yeux ?

Alba rêve tout en marchant, le cœur battant, plein d’impatience. La petite main de Nira cherche la sienne. Sa petite sœur se tient tout près d’Alba. Derrière elles, les fillettes sentent la chaude respiration de Bor qui se transforme en un fin panache de fumée blanche. Elles perçoivent aussi le bruit étouffé des pas des autres enfants qui partagent, sans mot dire, la même fébrilité.

Enfin on arrive. Juste au moment où le feu du ciel, rouge profond, s’éteint. Des points brillants naissent dans le ciel, dessinant de mystérieux signes que le Grand Tor scrute avec une très grande attention, appuyé sur son bâton de bouleau. D’un doigt sûr, il désigne l’un de ces signes à Bor et Gur :

— Les esprits sont là. Allons-y.

Sans attendre, il allume la torche et le petit groupe, à sa suite, pénètre dans la bouche noire de la caverne.

Alba n’en revient pas : il fait presque chaud ici et le sol est doux sous les pieds. Un sable fin comme une caresse laisse la place, de temps à autre, à de la pierre creusée de trous. La torche que Tor tient bien haut pour éclairer le groupe découpe des ombres fantastiques sur les roches. Tantôt très hautes et larges, tantôt resserrées, les parois de la caverne sont impressionnantes. Les pères se taisent, les enfants poussent quelques petits cris, vite étouffés car ils sentent qu’on attend d’eux le plus grand silence.

On marche longtemps. Alba est fatiguée. Elle aimerait s’étendre dans la douceur du sable et se reposer.

Le groupe arrive enfin dans une immense salle ronde. Le Grand Tor, Bor et Gur s’arrêtent et font signe aux enfants de se regrouper bien au milieu de la caverne. Alba s’avance la première, tenant toujours Nira par la main. Un souffle froid tombe sur elles comme s’il venait du dehors. Et en effet, en levant les yeux, tout là-haut, on voit les points qui brillent dans le ciel.

Tor ordonne d’allumer toutes les torches. Bor et Gur commencent alors à chanter pour appeler les esprits :

— Grand Bison, Renne Sublime, Cheval Bondissant, venez, venez, nous avons besoin de vous. Venez, venez…

Les pères prennent doucement leurs enfants par la main. On frappe le sol en cadence. On fait une ronde qui tourne de plus en plus vite.

Alba découvre alors dans la lumière des torches, les dessins des bêtes sur les murs de la caverne. Cinq, dix, vingt bisons, autant de rennes, des chevaux et même des bouquetins. Ils ont l’air vrais. Ils tremblent comme s’ils prenaient leur élan pour foncer sur la tribu. Les simples lignes noires que son père, Bor, Gur et peut-être avant eux, d’autres membres de la tribu ont dû tracer sur les rochers, prennent vie. Le Renne Sublime la regarde de ses yeux tendres et humides. Le Grand Bison gratte le sol de son sabot solide. Le Cheval a des ailes. Le Bouquetin, tout petit par rapport aux autres, fait la tête.

Faut-il s’enfuir ? Tor, Bor et Gur chantent toujours. Ils ont l’air calme et heureux et continuent la ronde. Alba décide qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur.

Renne Sublime vole vers elle. Tor a juste le temps de la déposer sur le dos du bel animal. Elle tient bien fort les bois. Ils sont aspirés vers la grande cheminée en haut de laquelle scintillent les points brillants.

Dehors, Alba ne sent plus le froid. Les poils épais du renne la protègent. Ils filent dans le ciel. Plus haut, toujours plus haut. Choisie entre toutes par le Renne, la petite fille de la Préhistoire rit comme une princesse de conte de fées. Elle sera la première humaine à visiter le merveilleux royaume du Père Noël.

En bas, dans la caverne, le Grand Tor rayonne de fierté. Il conduira la ronde jusqu’au retour du feu dans le ciel, qui sera aussi celui de son Alba.

C’était il y a treize mille ans.

Depuis ce temps, de très nombreux enfants ont pu comme Alba, découvrir le royaume magique.


Illustration de Pablo Vasquez
Histoire Pour Dormir de Jeanne Mazabraud
Via Short Edition

Le drôle de Père Noël de Moeko

Moeko est assise au fond de la classe. Comme elle est plus petite que les autres enfants du CE1, on ne la voit presque pas derrière son bureau en bois. Et c’est tant mieux, car Moeko n’aime pas trop qu’on la remarque. Elle a bien recopié sur son cahier rouge la poésie de Noël que le maître, Monsieur Pernel, a écrite sur le grand tableau noir. Il est ensuite venu la voir, pour l’aider à corriger ses fautes d’orthographe.

Moeko est arrivée en France il y a huit mois seulement, elle a appris assez vite à parler français, mais l’écriture lui donne plus de mal. Heureusement, monsieur Pernel est très gentil avec elle et grâce à son aide elle fait des progrès.

— Les enfants, pour illustrer la poésie vous dessinerez le Père Noël ! dit Monsieur Pernel d’une voix forte. Les enfants sortent leur trousse de feutres et se mettent au travail.

Moeko est bien embêtée. Bien sûr elle a entendu parler du Père Noël, mais elle n’a encore jamais vécu Noël en France. Au Japon, la fête de Noël telle que nous la célébrons n’existe pas. C’est-à-dire que ce n’est pas une fête religieuse. Les Japonais modernes fêtent donc Kurisumasu, c’est-à-dire le « Christmas » américain prononcé avec l’accent japonais ! Les magasins sont donc décorés comme en Europe ou en Amérique, et la ville de Tokyo brille de mille feux. On voit des guirlandes et des sapins en plastique lumineux partout, mais pas de vrais sapins car ils ne poussent pas au Japon ! Les gens se pressent pour admirer les vitrines, et choisir les cadeaux qui feront plaisir aux enfants.

Perdue dans ses pensées, Moeko n’a pas vu qu’une partie des élèves a déjà terminé son dessin ! Zut, il faut qu’elle fasse vite ! Elle voit de loin quelques cahiers ouverts sur le bureau du maître et il lui semble que le Père Noël des français est habillé de rouge et de blanc. Bon, elle attrape ses feutres et commence à dessiner avec application…

A la fin de la matinée, Moeko est plutôt fière de son dessin. Elle est la dernière à terminer et se dépêche d’aller poser son cahier sur le bureau du maître, avant de partir rejoindre les autres à la cantine. Là encore, cela ne se passe pas comme dans son pays : au Japon, elle devait apporter de la maison le bento préparé par maman la veille. Il s’agit d’une petite boite à pic-nic, souvent décorée, pour emporter son repas de midi.

Ses nouvelles amies, Camille et Noémie, sont déjà à table et elles parlent des vacances de Noël qui seront bientôt là. Les deux gourmandes expliquent à Moeko le secret de la bûche de Noël, la dinde farcie, et les chocolats fondants… Et bien sûr, la veillée de Noël et les chaussures remplies de cadeaux que le Père Noël a apportés !

Vivement Noël se dit la petite fille…

De retour en classe, Monsieur Pernel a exposé tous les cahiers, afin que chacun puisse regarder les dessins des élèves. On entend des « oh ! » et des « ah ! » d’admiration devant les plus réussis.

Il y a un petit groupe devant celui de Moeko… mais il est plutôt bouche bée. « Qu’est-ce qu’il a donc de bizarre, mon dessin ? » se demande-t-elle…

Moeko cherche des yeux le dessin de sa copine Camille et comprend la surprise de ses camarades. Le Père Noël de Camille, comme tous les autres d’ailleurs, porte une grande barbe blanche, un manteau rouge à la capuche bordée de fourrure blanche et des bottes noires.

Celui de Moeko porte aussi un grand vêtement rouge et blanc, mais il s’agit d’un kimono ! Il tient dans la main droite un éventail et ses cheveux noirs sont coiffés en chignon. Son visage est fardé de blanc et il n’est pas barbu ! La petite fille se sent honteuse, elle voudrait disparaitre dans un trou de souris.

Au contraire, monsieur Pernel demande à toute la classe de s’asseoir en cercle. Il ne connait pas le Japon et aimerait que Moeko raconte à ses camarades comment se passent les fêtes de Noël dans sa famille. Tous les yeux se tournent alors vers la petite fille, d’habitude si timide. Souriante et étonnée, Moeko commence à raconter son histoire…

— Dans mon pays, nous n’avons pas de longues vacances de Noël, comme en Europe…

— Pas si longues que ça, marmonne Théo.

— Mais nous fêtons la fin de l’année et le nouvel an, reprend Moeko, et donc les écoles ferment quelques jours. Chez nous, le 24 décembre, c’est la fête des amoureux.

— Ha, c’est un peu comme la Saint Valentin chez nous ! s’écrie Alice.

— Et tu ne vas pas à la messe de minuit alors ?? s’étonne Camille.

— Laissez parler Moeko, les enfants ! demande Monsieur Pernel. Et comment appelle-t-on cette période de Noël au juste ?

— Kurisumasu ! répond Moeko.

— Koulismaseeeuh ? tente Paul timidement, et aussitôt suivi d’un éclat de rire général !

— C’est presque ça… Les « r » sont roulés et les « u » se prononcent « ou » et parfois « e » en japonais. Le 25 décembre, continue Moeko, en rentrant de l’école, les petits enfants reçoivent des cadeaux apportés par Santa Claus. Mais les grands et les adultes n’en ont pas ! Ma sœur Kazumi et moi nous aimons bien le jour de Noël car maman nous emmène manger du poulet frit chez KFC – Kentucky Fried Chicken ! C’est une tradition pour beaucoup de japonais.

— Ah bon, vous ne faites pas un repas de famille ?? s’écrie Tom

— Au Japon la vraie fête familiale est le dernier jour de l’année. Nous faisons d’abord un grand nettoyage de la maison, pour la purifier. Puis, nous retrouvons nos grands-parents et nos cousins, pour passer la journée ensemble. Nous faisons des jeux, écoutons des histoires, et le soir, nous allons au temple. Nous remercions les dieux de l’année qui se termine. Et nous leur demandons de protéger tous ceux que l’on aime pendant la nouvelle année. Nos grands-parents nous donnent de l’argent, ils en donnent aussi à nos parents, pour nous porter bonheur.

— Moi je n’aimerais pas trop ça, ne pas avoir de cadeaux, marmonne Théo.

— Et il neige au Japon en Décembre ? demande Noémie

— Pas à Tokyo, répond Moeko. Mais le vénérable Mont Fuji, notre montagne sacrée, est couvert de neige en hiver. Il est très beau, et comme les japonais en sont très fiers, ils envoient souvent des cartes de bonne année qui le représentent. Mon papa dit toujours que même au pays des jeux vidéo, nous aimons bien les cartes de vœux en papier ! sourit Moeko.

— J’aimerais beaucoup visiter le Japon, murmure Camille…

— Moi aussi, s’exclame monsieur Pernel ! Mais si nous voulons faire un voyage de classe au Japon en fin d’année, les enfants, il va falloir être très gentils avec vos parents à Noël !!


Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Flo Tanor
Via Short Edition