Jules de Mérignac

Le petit Jules ne supporte plus les moqueries acerbes de ses camarades. À douze ans, une furieuse acné XXL l’a saisi au sortir de l’enfance et ne lui a laissé aucun répit.

Mais aujourd’hui, Jules a décidé que trop, c’est trop. Au navrant « face de pet » que lui lance Cédric lorsqu’il franchit la grille de l’école, Jules se retourne et darde de ses pustules menaçantes le caïd de la cour de récréation :

— Pourquoi ?

La question désarçonne Cédric, qui s’attendait visiblement à ce que Jules continue à traîner comme d’habitude sa carcasse de boutonneux jusqu’au fond de la cour sans se retourner.

— Ben euh… t’as vu ta tête ? sourit Cédric. Le fier meneur reprend vite ses esprits, bombe le torse, avant de poursuivre, triomphant :

— Calculette !!

— Ah non ! C’est un peu court, Cédric la barrique !

Trop, c’est trop ! Et tant pis s’il se prend la raclée du siècle ! Jules jette son cartable au milieu de la cour, conscient que tous les regards sont maintenant rivés sur lui :

— On pourrait dire bien des choses en somme ! (bon d’accord, ça, Cyrano, le vrai, celui de Bergerac qui cause comme un dictionnaire, il l’a déjà dit, mais attendez un peu de voir ce que Jules-le-Cyrano-du-vingt-et-unième-siècle va vous déclamer !)

Haroun Tazieff :

Quel est donc ce magma en fusion sous la peau,

Capuchonné de blanc, le Kilimandjaro ?

Spéléologue :

Moi, mon pote, si j’avais de telles stalagmites,

Je creuserais entre elles un tunnel au plus vite !

Karl Lagerfeld :

Nul vêtement au monde, aussi couvrant soit-il

Ne pourrait masquer ce poison juvénile !

Raimu :

Bonne mère si j’avais de telles crevasses

Il faudrait sur le champ que je les escagasse !

Précieux :

Doux Jésus si j’avais tous ces affreux tétons,

Bouh ! J’aurais bien trop peur, rien qu’en les effleurant

D’éclabousser la glace, ô mon Dieu quel affront !

Salir ainsi mon reflet de prince charmant !

Homme politique :

Je ne ferai, c’est sûr, aucune concession,

Karcher ou bazooka, exit tous ces boutons !

Ingénue :

De quoi se nourrissent-ils, dorment-ils la nuit ?

Leur parles-tu français, anglais ou swahili ?

Physicien :

Subissent-ils la loi des vases communicants ?

Lorsque l’un disparaît, l’autre gonfle instamment ?

Igor et Grishka Bogdanov :

Un tel spécimen ne peut que provenir

D’une autre galaxie, il faut craindre le pire !

Dictateur :

J’ai pour éradiquer cette vermine immonde,

Une arme nucléaire qui fera des merveilles

Celui qui ne sait pas qui est le Roi du monde,

N’est qu’un pauvre inconscient à nul autre pareil !

Écolo :

Est-ce là la preuve du réchauffement cutané ?

Je vous l’avais bien dit, nous sommes tous pollués !

Méga super écolo :

À force de manger ces maudits OGM

On fabrique des monstres, de vraies tronches d’aliens !

Tu vois mon cher Cédric, c’était plutôt facile

De se moquer en rimes, avec des mots habiles,

Je pourrais maintenant aussi me défouler

Sur ta propre personne, car avec ton air niais,

Ton embonpoint certain, ton barbelé dentaire,

J’aurais de quoi en rire pendant un millénaire !


Illustration de JAB
Histoire Pour Dormir de Céline Santran
via short edition

Pas facile d’être une princesse

Je m’appelle Elisabeth et j’habite au château de Versailles. À travers la fenêtre de ma chambre, je peux apercevoir l’orangeraie créée par un célèbre paysagiste, André Hessin. C’est ce que m’a appris ma nourrice, Madame Delatour, qui prend soin de moi depuis ma naissance, il y a douze ans.

J’ai un grand frère, Louis, d’un an mon aîné. À 13 ans, il est le centre d’attention à la cour, juste après mon père, le Roi de France. Nous avons tous deux été élevés dans le luxe. À mon avis, c’est le seul avantage à être Princesse de France. Je n’ai vu mon père, le Roi, qu’une dizaine de fois et ma mère, la Reine, me rend visite une heure chaque mois.

À ma naissance, mes parents ont créé une alliance avec l’Autriche, pour sceller la paix entre leurs deux pays. Ainsi, quand ils le décideront, j’épouserai le prince d’un pays dont je ne connais rien. Ce jour ne tardera pas, je le sais.

À la cour, les jeunes filles doivent apprendre à bien se tenir. Je préférerais mille fois savoir me battre plutôt que de passer des heures chaque jour à faire de la couture ou à broder et autant de temps à apprendre les bonnes manières, sans oublier l’heure réservée aux danses de salon. Je n’ai le droit qu’à une heure de promenade par jour, sous l’œil vigilant de Madame Delatour. C’est mon seul plaisir. Chaque jour, je fausse compagnie à ma gouvernante pour aller à l’orangeraie. Si elle savait où je me rendais, elle me ferait porter un masque pour ne pas que mon teint se gâte. Ces attirails sont vraiment inutiles quand je cours dans les bois.

Je réfléchissais à la manière dont je pourrais me débarrasser de Madame Delatour lors de la prochaine promenade, lorsque mon cours de bonnes manières a pris fin. Ma gouvernante, qui m’attendait derrière la porte, portait déjà son masque. En descendant les grands escaliers de pierre, j’ai trouvé l’idée qui me permettrait de m’échapper.

— Attendez-moi ici, je dois aller chercher mon masque.
Devant l’air étonné de ma gouvernante, j’ai ajouté :
— Vous me dites sans cesse que le soleil gâte le teint.
— Bien, mais pressez-vous, a soupiré Madame Delatour.

J’ai couru jusqu’à l’escalier de la cour arrière, qui mène tout droit à l’orangeraie. Une fois arrivée, je me suis assise devant le premier oranger. J’ai senti une présence, à quelques mètres de moi. Je me suis levée d’un bond, craignant que Madame Delatour m’ait trouvée, mais c’était un garçon de mon âge qui se tenait devant moi.

— Bonjour, je m’appelle Elisabeth.
— Je suis Antonin. Mais je sais qui vous êtes.
— Ah oui ?
— Oui, vous êtes la princesse et je dois prévenir madame Delatour si je vous vois.
— Mais vous n’en ferez rien.
— Ah non ? a-t-il demandé, amusé.

Nous avons passé l’heure suivante à nous poursuivre dans les jardins. Il se faisait tard, il était temps pour moi de retrouver Madame Delatour.

— Elisabeth, c’est assez ! Aujourd’hui était la dernière fois que vous échappez à ma surveillance, je vous le garantis ! Vous vous êtes encore salie ! Si votre mère apprenait que vous courez ainsi…
— Elle n’en saura rien, la coupais-je.
— Vous devez vous tenir, vous êtes…
— Princesse de France, je le sais, dis-je en soupirant.

Les jours ont passé, Antonin et moi étions tout le temps ensemble. Il était le fils d’une des lingères, mais cela m’importait peu, j’étais amoureuse de lui. Je n’avais aucune envie d’épouser un parfait inconnu.

Malheureusement, après trois semaines, notre jeu ne marchait plus. Madame Delatour est venue me chercher après mon cours de bonnes manières, et, plutôt que d’aller dans les jardins, nous sommes retournés dans mes appartements.

— Saviez-vous, Elisabeth, que madame Valin avait un fils ?
— Je l’ignorais.
— Vous vous jouez de moi, ce qui est indigne d’une demoiselle de qualité ! Vos parents étaient très déçus lorsque je leur ai rapporté votre conduite ! Conter fleurette au fils de la lingère, où êtes-vous allée chercher pareille idée ?
— C’est que…
— C’en est assez ! Vos parents ont décidé d’avancer votre mariage avec le prince d’Autriche.
— Mais…
— Dès demain, la modiste viendra vous préparer pour la cérémonie. Toute la cour sera présente. Quelle chance pour vous, qui voulez toujours attirer l’attention !

Le lendemain, malgré mes protestations, mes parents ne voulaient rien entendre et étaient restés campés sur leur position. La modiste est arrivée au début de la matinée et m’a fait essayer chapeaux et gants. On m’avait sélectionné trois robes blanches et je devais en choisir une. C’était le seul choix qu’on m’avait laissé. La première était trop longue et la seconde trop bouffante. La troisième était parfaite : la jupe était en coton blanc cassé parsemé de fleurs roses et les bordures rappelaient la couleur des fleurs. Les larmes aux yeux, j’ai jeté un regard vers les jardins que je ne reverrai sans doute jamais. Près de l’orangeraie, Antonin me regardait.

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Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Elisa Houot
via short edition

Oyster Catcher

Histoire Pour Dormir | Ce grand pays qui se trouve tout en bas de la carte d’Afrique, c’est le pays de Mandela, et c’est là que se déroule mon histoire, avec de bien curieux animaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs…

En cette belle après-midi de janvier, sur la plage de Sedgefield, un touriste français caché derrière une haie, observait un oyster-catcher.

L’oyster-catcher est un oiseau qui, comme son nom l’indique, se nourrit de ces bivalves que l’on trouve dans les anfractuosités des rochers. Le touriste savait qu’il est interdit de déranger l’oiseau et de toucher à ce qui constitue son habitat et son alimentation. Mais il avait repéré l’animal la veille, et il était revenu avec ses jumelles pour pouvoir l’observer discrètement. Juste l’observer.

L’oyster-catcher était vieux, très vieux !

Si les oiseaux vieillissaient comme les hommes, celui-ci aurait eu un plumage entièrement blanc. Mais les oiseaux ne vieillissent pas comme les hommes. C’est pourquoi les plumes de celui-ci étaient d’un joli brun brillant, ses pattes d’un superbe orangé, et seul son bec, orange lui aussi, avait triste allure à force d’ouvrir les huîtres de ses déjeuners.

L’oyster-catcher avait déjà péché quatre huîtres, et la cinquième serrait avec vigueur ses valves afin d’empêcher le prédateur de l’ouvrir pour la dévorer. Après de longs efforts suivis avec intérêt par le touriste hilare, l’oiseau vint à bout de sa proie.

Il allait avaler le délicieux mollusque quand un mouvement dans les feuillages le fit sautiller à l’abri des rochers. Le touriste se rencogna dans son buisson.

L’oyster-catcher tordit le cou à droite et à gauche pour vérifier qu’il n’était pas en danger, puis il se hâta vers l’huître béante qui commençait à se racornir au soleil. Il la goba puis hoqueta et recracha dans le sable un petit objet sphérique…

Une perle ?

Était-ce vraiment une perle ?

Et l’homme grogna d’indignation quand le volatile, ayant tourné et retourné ce corps étranger, sans aucun intérêt pour lui, l’envoya rouler dans l’eau d’un coup de bec. Puis une idée lumineuse lui vint à l’esprit. Il sortit de son observatoire et se dirigea vers l’oiseau qui ouvrait ses ailes pour s’envoler.

— Tout doux, l’ami, je ne te veux aucun mal, fit-il en français puis en anglais puisque, après tout, en Afrique du Sud, on s’exprime en anglais.

L’oiseau laissa l’homme approcher et :

— Bonjour, Monsieur le touriste ! fit-il dans un français impeccable.
L’homme faillit en mourir de saisissement. S’il espérait être compris, il ne s’attendait pas à recevoir une réponse !…
L’oiseau lui expliqua qu’il parlait le français aussi couramment que l’anglais. Qu’il pratiquait aussi l’afrikaans, évidemment, ainsi que l’allemand et l’espagnol. Il était polyglotte, quoi !
Émerveillé, le touriste commença par féliciter l’oiseau de ses talents, puis il lui proposa ses services : avec un bec en aussi triste état, il devait souffrir, le malheureux, en ouvrant ses huîtres. Qu’il se contente de les pêcher ! Lui, Fernand Delaroche, s’engageait à les lui ouvrir en échange de presque rien : il se contenterait des petites choses rondes et blanches qui se trouvaient parfois dans les coquilles et qui amuseraient ses enfants.
L’oiseau fit remarquer, avec une grande honnêteté, que très peu d’huîtres contenaient les curieuses billes qui avaient séduit son observateur !

Qu’importe ! Fernand était disposé à courir le risque. Il sortit un solide Opinel, se précipita sur les trois huîtres qui gisaient sur le sable, et les ouvrit l’une après l’autre avec dextérité. Pas de perles, hélas, mais l’oiseau les goba allègrement puis alla en pêcher une douzaine d’autres. Fernand les ouvrit avec le même enthousiasme suivi de la même déception. Puis l’oiseau déclara qu’il n’avait plus faim… ! Heureusement, il avait des congénères aussi âgés que lui et aussi mal lotis côté bec. Fernand serait-il d’accord pour…
Évidemment !
Une dizaine d’oiseaux arrivèrent aussitôt de toutes parts.

Quand ils furent rassasiés, pourtant, il fallut bien se soumettre à l’évidence : aucune des huîtres ne contenait de perle.
Qu’à cela ne tienne ! Les jours se suivent et ne se ressemblent que rarement ! Un rendez-vous fut donc fixé pour le lendemain, et Fernand regagna son hôtel, les mains endolories, mais très satisfait de sa journée.

Le lendemain, les oiseaux attendaient sur la plage, chacun devant son petit tas d’huîtres fraîchement sorties de l’eau. Fernand se mit aussitôt à l’ouvrage. Rien dans le premier tas d’huîtres ; rien dans le second, ni dans le troisième, ni, hélas, dans le quatrième. Fausse joie en écartant les valves d’un des coquillages du cinquième tas, rien dans les six derniers.
Un peu découragé et les mains en sang, Fernand s’apprêtait pourtant à donner un autre rendez-vous à ses nouveaux associés quand un ranger, qu’il n’avait pas vu venir, lui mit la main au collet :

— Vous n’avez pas lu le panneau ? demanda-t-il sévèrement. Il est strictement interdit de pêcher des huîtres dans ce secteur protégé.

— Mais… protesta Fernand.
Et il se lança dans le récit détaillé de son aventure.

— Des oiseaux qui parlent ? Vous vous fichez de moi ?
Le ranger sortit un carnet et verbalisa sans pitié le pauvre Fernand : infraction à la pêche, outrage à fonctionnaire… Inutile de dire que la note fut salée.

Les oiseaux s’étaient envolés dès l’intervention de l’homme à l’uniforme. Rassemblés plus loin, à l’abri des regards, ils riaient tout leur soûl. On pouvait décidément faire avaler n’importe quoi à ces humains aussi stupides que cupides !

Quand la plage fut de nouveau déserte, les oiseaux revinrent la débarrasser des valves vides. La perle fut repêchée ; quelques huîtres fraîches se trouvèrent bientôt près d’elle, sur le sable, et dix des onze oiseaux retournèrent se cacher.

— En voici encore ” un ” avec des jumelles fit le onzième au bout de quelques minutes. Souhaitez-moi bonne chance, les gars. Et il commença à s’acharner sur une huître…

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Histoire Pour Dormir de Joëlle Brethes
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com