Justine Et Le Mystère De La Montre À Gousset

Histoire Pour Dormir | J’habite Gardanne, ancienne ville minière, et j’ai la chance d’avoir une belle librairie dans ma ville. Certains enfants salivent devant les vitrines des boulangeries, moi je préfère les librairies. Je m’arrête tous les jours face à la vitrine « Aux vents des mots » après l’école avec Fabien. Fabien c’est mon ami d’enfance. Aujourd’hui, il est malade. Ce n’est vraiment pas de chance. On partage, entre autres choses, le goût des livres. J’en emprunte souvent à la bibliothèque municipale. On n’a pas assez d’argent pour en acheter. Dimanche, j’ai eu dix ans et ma mère m’a donné des sous. Pour la première fois, je pousse la porte de la librairie, le cœur battant.

— Bonjour fillette, qu’est-ce qui vous intéresse ? Bandes dessinées ? Petits romans ? Mangas ?

— Non, monsieur. Les livres d’Histoire, je réponds, fière de moi.

Le libraire me fixe étrangement. J’ai l’habitude. Ce n’est pas ordinaire, une fille de mon âge qui aime les livres d’Histoire. Il m’indique le fond du magasin.

— Je pense que j’ai ce qu’il vous faut sur les étagères de gauche.

L’odeur du papier, mélangée aux bois du mobilier m’enivre. Mes mains fébriles caressent les couvertures, mes doigts suivent la courbe élégante des lettres. Mes yeux gourmands avalent les feuilles délicates et boivent l’encre des mots. J’aime les déchiffrer et me plonger dans leur monde mystérieux. Un livre jaune, en haut de l’étagère, m’attire comme un aimant. Je me hisse sur les talons, je tends les mains le plus haut possible.

— Tenez fillette ! dit le libraire en me tendant le livre.

— Je ne m’appelle pas fillette, je m’appelle Justine. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !

Le libraire retourne à ses occupations. Je me mouche tout en déchiffrant le titre « Percez le mystère de la montre à gousset ». C’est un livre-jeu. À l’intérieur, il y a des rébus, des textes à trous à déchiffrer et une surprise. Parfait ! J’adore jouer et j’aime encore plus les surprises. Les bonnes, évidemment. J’ouvre le livre, je tourne les pages avec délicatesse.

— Alors Justine, il vous tente ?

Je sursaute de surprise. Plongée dans la découverte du livre, je n’ai pas entendu le libraire revenir.

— Euh… Oui…

La sonnette tinte, un couple entre. Le libraire se détourne pour les accueillir avec un large sourire.

— Bonjour, madame et monsieur Soler…

Une reproduction d’une montre ancienne est offerte avec le livre, ça s’appelle une montre à gousset. Une rose est sculptée avec finesse sur le couvercle de couleur cuivre. Je lis la première page, la montre à gousset est apparue au XIXème siècle. Les dandys la portaient dans une poche appelée « gousset », d’où leur appellation. Il y a aussi des explications sur le fonctionnement. Il faut tourner la molette qui se trouve au-dessus du chiffre XII afin de la remonter. Un regard à droite. Le libraire est occupé avec les clients. Très bien ! Je l’extirpe du livre. Une longue chaîne dorée se déroule sous mes doigts. J’appuie sur un petit bouton et le couvercle s’ouvre. Avec mille précautions, je tourne la molette vers la gauche. J’entends un énorme CLIC. Tout à coup, un nuage opaque de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. J’ai la tête qui tourne et je trébuche sur un fauteuil moelleux que je n’avais pas vu en entrant. J’éternue au moins vingt fois de suite. Ah ! Ces maudits acariens !

Quand j’ouvre les yeux, la librairie a disparu et le livre avec. Ne reste dans mes mains que la montre à gousset et près de moi, le libraire, affublé d’une perruque blanche très impressionnante. Il porte une chemise large à manches flottantes et un pourpoint. Ses jambes sont recouvertes de bas et ses pieds chaussés de souliers à talons hauts. Le tout garni de rubans tissés en soie, de flots de dentelle, de nœuds. J’étouffe un rire. J’avoue que ça claque, comme dirait ma sœur Laura !

— Où suis-je ?

— Justine, vous êtes à la cour de Louis XIV, le Roi Soleil, répond-il d’un air solennel.

Assise sur un fauteuil tapissé de motifs fleuris, mes bras reposent sur des accotoirs rembourrés.

— Oh, mais qu’est-ce que je fais habillée ainsi ?

Je suis vêtue d’une lourde robe bleue, chamarrée, avec des falbalas. On dirait une princesse des livres de contes. Pouah ! Moi qui n’ai que des pantalons dans mon armoire, là je suis servie ! Le libraire transformé en courtisan me regarde avec affection.

— Vous avez découvert le secret de la montre à gousset. Depuis des années, ce livre était sur les étagères. Personne ne s’en était préoccupé.

— Ah bon !?
Je ne comprends absolument rien à tout ce qui se passe.

— Grâce à votre curiosité, nous avons remonté le temps jusqu’au règne du Roi

Louis XIV. Nous sommes en 1682.

À la fois excitée et inquiète, je réponds :

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous avez tourné les pages… et la molette.

— Je suis en train de rêver, je vais me réveiller…

— Pincez-vous fort !

Je me pince très fort la peau.
— Aïe ! Non je ne rêve pas.
— Convaincue ? Lissez votre robe. Ouvrez grand les oreilles et admirez ! Vous êtes dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Cette galerie relie le salon de la Guerre à celui de la Paix. Les plafonds sont très hauts, ornés de scènes épiques peintes par des artistes dirigés par Charles Le Brun. Cette gigantesque composition retrace les dix-sept premières années du règne du Roi-Soleil, qui gouvernera soixante-douze ans.

Ça claque ! Des lustres gigantesques brillent de mille feux. D’un côté, dix-sept miroirs et de l’autre dix-sept fenêtres. C’est… waouh… magique de voir les jardins et la lumière se refléter dans les glaces. Et voir mes cheveux c’est waouh aussi ! Ils forment de grosses boucles soutenues par des rubans et des épingles qui cascadent sur mes épaules. Qu’est-ce que c’est que cette coiffure ? Moi qui vais à l’école sans me peigner si Maman ne m’arrête pas sur le pas de la porte… Je ne vais pas faire la fine bouche tout de même, je suis à la cour du Roi Louis XIV !

Je m’approche des fenêtres. En bas, il y a des bosquets, des parterres d’eau, des arbres par dizaines. Un grand canal coule au milieu.

— C’est André Le Nôtre, aidé de Jean-Baptiste Colbert, qui a conçu ces jardins à la française, m’explique le libraire. La création des jardins demande un travail colossal. D’énormes charrois de terre sont nécessaires pour aménager les parterres, les bassins, le Canal, là où n’existaient que des bois, des prairies et des marécages. La terre est transportée dans les brouettes, les arbres sont acheminés par des chariots de toutes les provinces de France ; des milliers d’hommes, quelquefois des régiments entiers, participent à cette vaste entreprise.

Je n’ai qu’une envie, me promener là, tout en bas. J’attrape ma robe avec maladresse, la relève tant bien que mal et dévale les escaliers sous l’œil amusé des dames et des messieurs. Je manque de tomber et je me rattrape de justesse. La honte si je m’étalais par terre !

— Qui est donc cette jeune damoiselle ?

Les courtisans et courtisanes se piquent de curiosité. Je leur adresse mon plus beau sourire. Je profite au maximum. Voir en vrai ce que j’ai lu est tout simplement fantastique. Quand je raconterai cette aventure à ma mère… Et puis, non, je me tairai ou elle pensera que je délire sous l’effet de la fièvre. Elle est capable de m’enfermer dans ma chambre jusqu’à ce que SOS médecin m’ausculte des pieds à la tête. Je le raconterai à Fabien. Lui, il me croira.

Je reste médusée par les jardins à la française : fontaines et statues de chevaux, de cavaliers et de déesses, jeux des eaux, des ombres et des reflets.

Le soir tombe. Au fur et à mesure, des bougies illuminent les jardins, les hommes au visage poudré, coiffés d’énormes perruques et les femmes en robes majestueuses, assorties de capes de taffetas nouées sur la poitrine.

Et soudain, là, le roi Louis XIV descend les escaliers que j’ai dévalés quatre par quatre. Il brille de toutes parts. Sur la tête, il porte un immense chapeau en forme de soleil. Son habit, ses bottes, ses collants sont aussi jaune doré. Sa démarche est majestueuse, son port de tête altier. Les courtisans exécutent une révérence. Nous les imitons avec maladresse. Le libraire me chuchote à l’oreille :

— Vous avez deviné ? C’est le Roi Soleil, de son vrai nom Louis Le Grand. N’est-il pas élégant ?

Émerveillée, la bouche en cœur, je le détaille.
— Ça claque !

Sur la tête, un immense chapeau avec des pompons de couleurs rose, bleus et vert pâle et des rayons de soleil entourent son visage. Un justaucorps à manches longues couvre sa poitrine et en son centre, un soleil est brodé. Une jupe faite de plumes jaunes encercle sa taille fine. Des collants et des chausses dorées recouvrent ses mollets. Ses pieds sont garnis de souliers à talons hauts, jaunes également. Le Roi Soleil irradie. Il me fixe avec intensité. Je suis pétrifiée de peur et de joie mêlés. Si on m’avait dit que je le verrai d’aussi près…

Je sens vibrer quelque chose dans la paume de ma main droite. La montre à gousset, je l’avais complètement oubliée ! Les aiguilles s’affolent, bougent dans tous les sens. Tout à coup, un nuage de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Ah ! Ces maudits acariens !

Le libraire tapote ma joue, en douceur. Je reprends mes esprits petit à petit.
— Justine… Vous allez mieux ?
— Euh… Où suis-je ?
— Aux vents des mots.

Le Roi Soleil a disparu et avec lui, le château, la galerie des Glaces et les jardins à la française. Disparues aussi ma belle robe et la perruque gigantesque du libraire ! Assise sur une chaise inconfortable, j’essaie de reprendre mes esprits. Je tiens, dans une main, le livre-jeu et dans l’autre, la montre à gousset.

— Justine, prenez-vous ce livre ?
— Oui, bien sûr… N’ai-je pas percé son mystère ?, dis-je sur un ton espiègle.

Le libraire me fait un clin d’œil complice. Je paye en serrant fort le livre contre mon cœur. J’ai hâte de raconter mon aventure à Fabien.

Histoire Pour Dormir
Histoire Pour Dormir

Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Illustration de Lou Lubie
Via Short Edition

La surprise

Enfin ! La cloche venait de sonner, annonçant le début des vacances de Noël. Tous les élèves, sauf moi, se pressaient dehors pour aller retrouver leurs parents. Ce ne sont pas les miens qui viendraient jusqu’à l’école pour venir me chercher !

— Aurore ! C’est toujours bon pour lundi ? demanda Léa. Maman veut savoir combien on sera.

— Oui, je viens. De toute façon, mes parents vont travailler pendant toutes les vacances, alors j’aurais tout mon temps.

Justine et Andréa sont arrivées vers nous en courant.

— Aurore ! Léa ! Je vais au bowling avec mes parents jeudi et ils m’ont dit que je pouvais inviter trois copines. Vous venez ?

J’allais faire du bowling pour la première fois ! Papa et maman disent toujours qu’ils n’ont pas le temps de nous y emmener, que c’est une perte de temps, comme d’aller au cinéma. Mais, je serais tellement contente d’y aller avec mes copines.

— Oui ! Ça va être trop bien !

— Il faut que je demande à mes parents, dit Léa.

— Et vous venez à l’anniversaire d’Emma, mercredi ? demandais-je à mon tour

— Évidemment ! C’est la fête de l’année !

— Mes parents m’attendent, dit Léa. À lundi alors.

Comme d’habitude, j’avais un peu traîné pour rentrer à la maison. Papa et maman n’allaient pas rentrer avant quelques heures et Zoé, ma petite sœur, était à l’étude. Mais en poussant la porte de la maison, je fus accueillie par une Zoé survoltée.

— Aurore ! On t’attendait, a commencé maman.

— Pourquoi ? Vous êtes déjà là ? Vous ne rentrez pas si tôt, d’habitude.

— Et nous qui pensions que ça te ferait plaisir. Ta sœur, elle, est très contente !

Forcément ! De toute façon, Zoé fait toujours ce qu’il faut. Elle n’a que huit ans mais, à entendre mes parents, elle est parfaite. Et moi, alors ?

— On a une surprise pour vous, a continué papa. On part en vacances avec les cousins dès demain !

— Tous les cousins ? a demandé Zoé en sautillant.

— Oui ! On emmène Vincent, Nina, Mathis et Juliette à la montagne.

Zoé a sauté dans les bras de Papa et Maman. Moi, je réfléchissais déjà à un moyen d’échapper à ces vacances en famille. J’avais tellement d’autres projets avec mes amies. Impossible de rater ça !

— Ce n’est pas possible ! Vous ne pouvez pas me faire ça, criais-je. J’ai promis d’aller à l’anniv’ d’Emma !

— Mais enfin Aurore ! Les vacances de Noël, on les passe en famille. Et je ne me souviens pas que tu nous aies demandé la permission d’aller à cet anniversaire !

— Noël ? des vacances en famille ? Ça serait bien la première fois ! Comme si vous saviez ce que c’est, des vacances en famille. Vous vous intéressez plus à votre travail qu’à nous.

— Je suis désolée Aurore, mais tu vas devoir annuler tes projets.

— Et pourquoi en plus on a besoin d’emmener tous les petits avec nous ?

Vous voulez juste faire croire à tonton et tatie que vous êtes des bons parents. Ils ne passent pas Noël en famille eux ?!

— Tu sais bien que ce n’est pas possible pour eux, à cause de leur boutique. Va dans ta chambre ! Tu reviendras quand tu seras calmée, cria maman.

Génial !… Des vacances entre mes parents, ma petite sœur et mes quatre cousins. Réjouissant ! Ils ont entre quatre et neuf ans et passent leur temps à jouer à des jeux de bébés.

Je n’ai pas réussi à convaincre mes parents. Ils n’ont rien voulu entendre. J’aurais très bien pu rester toute une semaine chez Emma, mais ils ont refusé. Me voilà donc coincée dans la voiture entre Mathis, sept ans et Vincent, neuf ans. J’aurais tellement aimé aller à l’anniversaire d’Emma. Quand je lui ai dit que je ne pouvais pas venir, elle m’en a vraiment voulu. Elle m’a dit que, de toute façon, Léa venait, alors qu’elles allaient bien s’amuser. Pour résumer, je viens de perdre ma meilleure amie pour passer une semaine à empêcher Mathis d’envoyer des avions sur Vincent et pour faire la police entre Nina et Juliette. Ces vacances s’annoncent vraiment pénibles !

À tout juste neuf ans, Vincent est le plus grand de mes quatre cousins. Il est le frère de Nina, six ans. Ce sont mes cousins du côté de maman. Côté papa, il y a Mathis, sept ans et Juliette, quatre ans. Nina et Juliette ne s’entendent pas vraiment, ce qui nous met souvent dans des situations… insupportables.

Après huit heures de route interminables, entre les rires, les cris, les larmes et les « quand est-ce qu’on arrive ? », nous avons atteint l’Alpe d’Huez. Et c’est là que j’ai découvert le cauchemar qui m’attendait ! Comme j’avais boudé pendant toute la soirée d’hier et une bonne partie de la journée, je n’avais pas entendu ce qu’avaient dit mes parents. Forcément, à cause des cousins, ils avaient dû réserver un appartement pour famille nombreuse. Comme ils s’y prenaient au dernier moment, le seul endroit disponible comportait une chambre et une sorte de dortoir pour six personnes. Soit, dans notre cas, six enfants ! En plus de devoir les supporter toute la journée, je vais devoir aussi… dormir avec eux ?

Im-po-ssi-ble !

— Il n’y a pas d’autre solution, Aurore. Et je suis sûr que vous allez bien vous amuser, tous ensemble, a dit papa.

Et moi, j’étais sûre du contraire. Avant de défaire les valises, papa et maman ont voulu nous emmener visiter le petit village. J’avais réussi à les convaincre de rester toute seule à l’appartement. Je voulais en profiter pour envoyer des messages à Léa. Ils avaient accepté, mais la condition était : défaire mes bagages.

Alors que j’allais ouvrir ma valise, je l’ai vue bouger. Quelques centimètres, mais elle remuait ! Je n’étais pas folle. J’ai tiré sur la fermeture et…

— C’est pas trop tôt ! a râlé un petit être en s’étirant dans tous les sens.

— Mais qui es-tu ? Et que fais-tu dans ma valise ?

— Tu ne me reconnais pas ? Je suis un lutin du Père Noël.

J’étais tellement surprise que je ne pouvais rien dire. Le lutin a continué :

— Je suis là pour exaucer trois de tes vœux. Tu peux avoir tout ce que tu désires.

Tout ce que je veux ? Ça veut dire que je peux rentrer à la maison, ou encore…

— J’ai trouvé ! Je veux cette robe, ai-je dit en lui montrant le magazine posé sur ma valise.

— Tu es sûre ?

— Oui !

Le lutin fit un tour sur lui-même et… la robe prit place dans ma valise.

La porte du gîte s’ouvrit brusquement, laissant entrer une armée d’enfants qui criaient et sautaient dans tous les sens. Je me suis retournée pour que papa et maman ne voient pas le lutin, mais il s’était déjà volatilisé.

— Tu viens goûter ? demanda Nina, les yeux brillants. On a acheté du chocolat.

— Non, je n’ai pas faim, mangez sans moi.

En réalité, j’avais tellement faim que mon ventre gargouillait, mais je voulais rester toute seule et envoyer des messages à Emma. Malheureusement, j’ai juste eu le temps de m’asseoir sur mon lit avant d’entendre frapper à la porte.

— Tu veux bien jouer avec nous ? ont demandé Nina et Juliette.

— Non, désolée les filles, je vais faire une petite sieste.

Le lendemain matin, alors qu’ils étaient tous partis à la patinoire, j’ai pu discuter avec Emma par SMS.

— Mais qu’est-ce que tu fais ?

— Non mais ça va pas ! Tu m’as fait peur ! Il faut que tu arrêtes d’apparaître comme ça sans prévenir !

Le lutin m’a regardée avec ses gros yeux et a attrapé mon téléphone.

— Pourquoi tu n’es pas allée jouer avec elles ?

— Parce que j’en n’ai pas envie. C’est des bébés, elles jouent encore aux poupées !

— Bon, maintenant, ça suffit ! Cela fait quelques jours que je t’observe, et ça ne va pas du tout ! Tu as une famille qui t’aime et toi, tu préfères rester scotchée à ton portable. Tes cousins veulent juste passer du temps avec toi ! Beaucoup d’enfants aimeraient être avec leur famille pour Noël. C’est une chance !

— Une chance ? Je te rappelle qu’à cause de ces « super » vacances, j’ai raté l’anniversaire d’Emma. Et j’aurais pu aller au bowling, pour une fois ! À la place, je suis scotchée ici avec mes cousins. Et si tu ne l’avais pas remarqué, ils ne m’aiment pas beaucoup non plus, ils me laissent tout le temps de côté.

— Ah, j’avais oublié Emma. Quelle amie ! Elle ne t’aurait pas déjà remplacée ? Je me trompe ? Tes cousines, elles, ne te détestent pas, au contraire. Tout ce qu’elles demandent, c’est que tu passes un peu de temps avec elles. Allez, suis-moi maintenant !

Mais pour qui est-ce qu’il se prend ? Les lutins ne peuvent pas tout se permettre, tout de même !

En ouvrant légèrement la porte, j’ai vu Nina et Juliette qui, pour une fois, ne se disputaient pas. Mais, bizarrement, elles semblaient tristes.

— Elle nous aime pas, c’est ça ? demandait Juliette.

— Mais non, elle a juste d’autres choses à faire.

— Elle ne veut jamais jouer avec nous, on a fait quelque chose de mal ?

— Non, je pense qu’elle est trop grande pour jouer avec nous maintenant, dit Nina.

Le lutin referma la porte.

— Tu comprends mieux maintenant ?

— Je peux avoir mon deuxième vœu ?

J’avais repéré un bowling pas très loin du gîte. J’ai alors demandé au lutin de convaincre mes parents de nous y emmener, et tout comme la première fois, mon vœu fut exaucé ! Nous y sommes allés tous ensemble.

— On fait des équipes ? proposa maman.

— Je peux me mettre avec Juliette et Nina ?

Tout le monde m’a regardée avec étonnement. Mais surtout, j’ai eu le droit à un grand sourire de la part de mes cousines.

Nous avons gagné haut la main, toutes les trois. Elles étaient tellement contentes que je m’en suis voulu d’avoir perdu tant de temps. C’était si agréable de les voir heureuses, s’agrippant à mon cou pour me couvrir de baisers.

Quatre jours plus tard, il était déjà temps de repartir. Nous étions le 23, deux jours avant Noël. Le trajet s’était déroulé, cette fois, dans la joie et la bonne humeur. Mathis et Vincent s’étaient découvert une passion commune. Il n’y avait plus de cris à supporter, ni d’avion à intercepter.

Une fois à la maison, juste avant que tonton et tatie ne reviennent chercher mes quatre cousins, une idée me traversa la tête :

— Papa, maman, qu’est-ce que vous diriez si on fêtait Noël ici, tous ensemble ?

Au début, ils n’étaient pas très emballés. Il fallait tout préparer, il n’y avait pas assez de lits. Mais c’était sans compter sur Nina. Elle était tellement contente qu’elle a réussi à convaincre tous les parents.

Ce matin encore, je fus réveillée en fanfare par une Juliette surexcitée.

— Dépêche-toi ! On n’attend plus que toi pour ouvrir les cadeaux !

— J’arrive, ma puce. Deux minutes.

Juliette était partie admirer ses cadeaux en sautillant.

— Ouh-ouh ! N’oublie pas qu’il te reste un vœu. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

Le lutin venait à nouveau de faire son apparition. Je l’avais presque oublié celui-là.

— Rien. Merci. J’ai tout ce qu’il me faut. Tu avais raison.


Illustration de Adora
Histoire Pour Dormir de Elisa Houot
Via Short Edition

Ma première colonie

— Tu verras, tu vas bien t’amuser Adélie ! me dit maman.

— Et tu vas te faire de nouvelles amies, renchérit papa.

Mais je ne leur ai rien demandé, moi ! Je ne veux pas aller en colonie ! Mes parents sont des tortionnaires ! Ils ont l’air vraiment contents de se séparer de moi. Dans la voiture, ils discutent à bâtons rompus, totalement inconscients de la tempête qui souffle dans ma tête. Zoé babille de plaisir, m’attrape les cheveux et me les tire.

— Aïe, arrête Zoé !

Je crie très fort. Maman et papa réagissent à peine. Ils continuent leur discussion. En plus d’être tortionnaires, mes parents sont égoïstes !

Très vite. Beaucoup trop vite, nous arrivons sur la Place de la Mairie. Des enfants attendent déjà. Les parents déposent les bagages dans le coffre immense du car. On dirait l’énorme ventre de la baleine Monstro dans Pinocchio. Mon père y range aussi ma valise, avalée en quelques secondes. Mes parents sont vraiment sans cœur !

— Sois bien sage ma grande ! me disent-ils, avant de me claquer deux bises sonores sur les joues.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais leur bébé. Maintenant, je suis leur GRANDE.

Ils me font des GRANDS signes derrière la vitre du bus. Je retiens mes GRANDES larmes. J’ai le cœur gros d’un GRAND chagrin, mais ça, mes parents ne s’en aperçoivent même pas. Ma petite sœur Zoé commence à pleurnicher. Maman l’attrape dans les bras. Je tourne la tête, rouge de colère. C’est bien ça ! Mes parents m’abandonnent pour être tranquilles avec Zoé.

Il reste une place à l’avant, à côté d’une animatrice. Le bus démarre. J’ai une GRANDE boule au creux de mon ventre. L’animatrice tente d’engager la conversation.

— Je m’appelle Vanessa et toi ?

Je ne réponds jamais à des questions aussi banales. Devant mon mutisme obstiné, elle arrête de m’interroger. Le trajet est interminable et cette idée de colo… minable ! Le car s’arrête pour le pique-nique. Sandwich au pâté beurk ! Œuf dur, beurk ! Compote, beurk !

On arrive enfin devant une grande bâtisse. En sortant du car, il y a des bruits nouveaux. Vanessa m’explique que ce sont des cigales, de jolis insectes qui « chantent » tout l’été. C’est ça ! Des insectes qui chantent. Elle me prend vraiment pour une idiote. Je me sens un peu perdue.

Tout est GRAND ! La forêt de pins, la cantine, les chambrées… et même les toilettes ! Le temps passe doucement. L’heure de manger arrive enfin. Puis l’heure de la douche et du coucher.

Mon lit est trop dur. Je préfère les matelas mous. Rien ne va ici. Je n’arrive pas à m’endormir. D’habitude, je dors entourée de bâtiments gris et ça me rassure,. Chez moi, j’entends le chien du voisin aboyer et les talons de la voisine taper sur le carrelage. Ici, j’entends des craquements étranges, le souffle du vent… et de drôles de bruits… Quelqu’un marche dehors… J’en suis sûre. Le souffle coupé, je me cache sous les draps. Je fredonne dans ma tête pour recouvrir les drôles de bruits.

Le lendemain matin, on répartit les enfants par groupes : les « grillons », les « cigales », les « fourmis » et les « chenilles ». Je suis dans le groupe « grillons ». J’ai vraiment pas de chance, c’est Vanessa mon animatrice !

Elle nous apprend la pyrogravure sur bois, je m’applique mais c’est dur d’utiliser le fer à souder. J’offrirai mon œuvre, peut-être, à mes parents. Sûrement pas à Zoé !

Tout à coup, Margot arrive, essoufflée et apeurée :

— Vite, venez voir ! Il y a de drôles de traces, là-bas !

Intriguées, les animatrices nous proposent d’aller y jeter un œil.

un chemin serpente au milieu des pins. Nous les suivons, à l’affût du moindre bruit suspect. Je regarde de tous les côtés, emboîtant le pas de Vanessa. Mon cœur bat la chamade.

— Là !

— Waouh !

Il y a d’énoooormes traces de pas. Et bizarres en plus ! Margot avait raison. On se regarde, tétanisées. Et si c’était ça justement, les bruits que j’ai entendus cette nuit ?

— C’est peut-être un tyrannosaure ? dit Margot.

— …un diplodocus ? suggère William, en tremblant.

— Et pourquoi pas un yéti ? rétorque Vanessa.

— Ça vit dans la neige, pas au milieu des pins, dis-je, sûre de moi.

Comment expliquer ces traces étranges, ni tout à fait celles d’humain, ni tout à fait celles de dinosaures ?

La deuxième nuit me semble encore plus longue. Je pense à Zoé, aux bras rassurants de Papounet, et aux câlins de Mamounette. Qu’est-ce qu’ils penseraient, eux, de ces empreintes de pas ? Ces images tournent en boucle dans ma tête. Et si c’étaient les traces d’un effroyable voleur d’enfants qui m’emporterait dans sa maison comme la sorcière dans Hansel et Gretel ? Je ne verrais peut-être plus jamais ma famille… Mon cœur bat très vite. Des ombres inquiétantes dansent sur le mur de ma chambre. Je remonte les draps sur ma tête. J’entends encore des bruits inquiétants. Je plaque mes mains sur les oreilles. Comme mon lit me manque ! Si j’étais chez moi, j’appellerais papa ou maman. Eux, ils sont capables de faire fuir tous les êtres étranges qui peuplent mes nuits.

Au bout d’un moment, je sors ma tête de sous les draps. Tout le monde dort. Juste à côte de mon lit, Margot sourit dans ses rêves. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour dormir tranquillement comme elle ! Je me tourne à droite. Puis à gauche… rien à faire. Je ne tiens plus en place sous mes draps. Je me glisse jusqu’à la porte de Vanessa en tremblant.

— Je n’arrive pas à dormir, dis-je la bouche pâteuse.

— Viens, je te raccompagne dans ton lit. chuchote-t-elle, l’air attendri,

Vanessa me prend par la main et nous traversons le grand dortoir sur la pointe des pieds. Elle me borde comme un bébé. Ce soir, ça me fait du bien. Elle me raconte l’histoire de Beaudragon, un dragon qui souffle des cœurs. Je m’endors au son rassurant de sa voix douce. Finalement, elle est sympa Vanessa.

__

Le troisième jour, Margot, du groupe des grillons m’a parlé.

— Tu sais, je t’ai entendue te lever cette nuit… On pourrait rapprocher les lits ce soir, pour dormir en se tenant la main. C’est une astuce pour ne pas se faire attraper par le voleur d’enfants. Si le voleur te tire par le bras, je le sentirais et je crierais de toutes mes forces. Et vice-versa. Si le voleur m’attrape, tu hurleras.

— C’est une bonne idée, dis-je rassurée.

Margot et moi sommes devenues inséparables. Je dors mieux avec sa main dans la mienne. Je me suis habituée aux bruits étranges de la nuit. Je les entends à peine.

Les journées passent très vite. Les animateurs nous préparent des jeux, des chasses au trésor, une GRANDE kermesse. J’ai gagné un plat en porcelaine pour Maman, un bracelet pour papa et aussi un canard en plastique pour Zoé.

Chaque jour, nous allons à la rivière. Les bateaux qu’on a fabriqués avec de l’écorce de bois flottent un moment, serpentent entre les cailloux avant de sombrer dans le flot de la rivière. Celui de Bastien avance très vite. Trop vite ! Dès qu’il a le dos tourné, je lance une grosse pierre sur son bateau qui coule à pic. Margot me fait un clin d’œil complice.

— C’est le bateau d’Adélie qui a gagné ! s’écrie-t-elle en faisant le V de la victoire, avec ses doigts.

Bastien me lance un regard en coin. Il se doute bien de quelque chose… Vanessa était occupée ailleurs. Personne n’a rien vu ! Pas vu, pas pris !

— C’est moi qui ai gagné ! dis-je fièrement.

Dans trois jours, la colonie se termine. J’ai une boule au creux de mon ventre. C’est drôle à dire, mais ça me rend triste. Margot habite loin de chez nous. Nous ne nous reverrons plus.

Cet après-midi, j’écris une lettre pour mes parents et Zoé lorsque Margot arrive tout essoufflée.

— Il y a de nouvelles traces ! crie–t-elle, effrayée.

Tout le monde avait oublié ces traces. Elles remontent vers la rivière. Un groupe d’animateurs décide de les suivre. Cette fois, ils n’emmènent pas les enfants avec eux, on ne sait jamais.

— Si c’étaient des monstres gigantesques ? J’ai peur. Et toi Adélie ?

— Moi aussi. J’espère qu’il ne va rien arriver à Vanessa….

Si même Margot a peur, c’est encore plus terrible ! Je me concentre sur mon écriture pour oublier mon angoisse. C’est la dernière lettre envoyée. J’essaie de m’appliquer. Je tremble tellement que je n’arrive plus à écrire.

Vanessa revient en courant, les joues en feu et le souffle court.

— Tu as vu… un monstre ? je demande, le cœur battant à cent à l’heure. Les « grillons » et les « cigales » l’entourent en criant. Margot tire sur son tee-shirt et moi je supplie Vanessa de me répondre.

— Tout va bien, pas d’inquiétude…

— Vous avez trouvé quelque chose ?

— En fait, c’est un vieux paysan qui habite de l’autre côté de la rivière, dit Vanessa en souriant. Il est assez âgé… et il traîne des pieds ! Du coup, ses empreintes sont déformées.

Ouf ! Je suis soulagée. Et les autres aussi. Pas de voleur d’enfants en vue, ni de monstre terrifiant. Vanessa me sourit. Elle est vraiment géniale.

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C’est le dernier jour. Margot remplit sa valise, en silence. De temps en temps, nous échangeons des regards lourds de sens. Bientôt, il faudra se séparer… Je range mes habits, les cadeaux pour Papa, Maman et Zoé, avec fébrilité. Je jette un dernier coup d’œil à mon lit, à ma chambre. C’est drôle, mais je m’y sens bien maintenant. Je connais la colonie comme le fond de ma poche. Je m’y retrouverais les yeux fermés.

Je respire une dernière fois l’odeur des pins. Les cigales chantent, elles me disent « Au revoir et à l’année prochaine » !

Dans le bus, je m’assois à côté de Margot. On parle comme des pipelettes et on échange nos adresses. Le paysage défile, laissant les pins et les cigales derrière nous. Vers midi, on s’arrête sur une aire d’autoroute. Je trouve le pique-nique bien meilleur que le premier jour ! Sûrement grâce à Margot qui le partage avec moi. C’est l’heure de remonter dans le car. Les animateurs entonnent des chansons et nous les suivons en criant à tue-tête. C’est une vraie cacophonie ! Les bonbons circulent de rangées en rangées. Le temps passe trop vite ! Nous voilà déjà arrivés. À la descente du bus, les chants se sont tus, les visages sont tristes, les yeux mouillés.

Margot me fait un GRAND signe de la main. Elle continuera la route sans moi. J’ai le cœur lourd de quitter ma nouvelle GRANDE amie.

— L’année prochaine, on se reverra. Promis ! lui dis-je en souriant à travers mes larmes.

Mes parents m’attendent avec impatience. Les yeux brillants, ils me serrent dans leurs bras. Zoé babille de plaisir. On dirait qu’elle a grandi.

— Arrêtez, vous allez m’étouffer ! J’ai plein de cadeaux dans ma valise. Et des tonnes de choses à vous raconter ! Si vous saviez tout ce qui m’est arrivé !…

Je me sens GRANDE tout à coup.


Illustration de Delphine Garcia
Histoire Pour Dormir de Régine Raymond-Garcia
Via Short Edition