Une amie pour de vrai

Caroline est inquiète. Ça fait plus d’un mois que Lili, sa meilleure amie, se comporte bizarrement. Elle semble en permanence perdue dans ses pensées et a toujours l’air triste. En classe, la maîtresse, Madame Martini, a remarqué le changement elle aussi. Elle n’arrête pas de la rappeler à l’ordre : « Vous êtes devenue muette, Mademoiselle Bilder ? Je vais finir par croire que vous participez au concours de la meilleure carpe de l’année ! ». Rien n’y fait. Lili la rousse se contente de baisser les yeux en rougissant. Mais ses résultats scolaires, jusque-là très bons, ne cessent de baisser.

— Mais qu’est-ce que tu as ? demande une nouvelle fois Caroline à son amie, après la classe. Si tu continues comme ça, Mme Martini va convoquer tes parents ! C’est ça que tu veux ?

Lili et elle sont dans leur refuge, un petit coin de verdure circulaire entouré de thuyas, au fin fond du grand parc situé à dix minutes de leurs maisons. Les promeneurs le boudent, elles y sont tranquilles.

Comme d’habitude, Caroline tente de redonner la joie de vivre à son amie. Elle essaie de la faire rire en passant en revue les potins de leur classe : Florence, qui veut se faire refaire le nez pour ressembler à Violetta, son idole (n’importe quoi) ; la grosse Maud qui inonde de petits cadeaux le beau gosse de la classe, espérant sans doute gagner ses faveurs (la pauvre) ; le petit Lucien, qui, entre deux sommes sur sa table, affirme à qui veut l’entendre qu’il sera premier de la classe avant la fin du deuxième trimestre (dans ses rêves !). Et the scoop du moment : Monsieur Dujardin, le maître du CM2, qui drague notre maîtresse de CM1, Madame Martini (presque aussi palpitant que les amours de Justin et Selena !). D’habitude, Lili adore parler de ce genre de choses mais, aujourd’hui encore, elle semble n’y trouver aucun intérêt.

— Tu as le cahier ? tente alors Caroline.

Le cahier est important dans la relation de la brune et de la rousse. Elles y mettent, chacune à leur tour, les idées qui leur passent par la tête, des photos – de mode, de leurs chanteurs ou acteurs favoris –, des paroles de chansons, des poèmes, des dessins.

— Non, je l’ai laissé à la maison.

— Ça fait au moins deux semaines que tu l’as… Ecoute, j’en ai assez, Lili ! Je suis ton amie pour de vrai ou pour de faux ? Allez, dis-moi ce qui ne… Mais qu’est-ce que tu as dans la main, Lili ?

— De quoi dormir, pour toujours.

— Mais t’es folle ! Dormir pour toujours, n’importe quoi ! Tu veux m’abandonner ? Non, sérieux, parle-moi.

— Mes parents ne m’aiment pas. J’ai l’impression de ne pas compter pour eux.

— N’importe quoi ! Ils viennent à toutes les réunions et à tous les spectacles de l’école ! C’est bien la preuve qu’ils s’intéressent à toi !

— Non, ils ne voient que mon grand-frère. Il réussit tout ce qu’il fait. Alors moi, à côté…

— Mais tu es toujours dans les premières de la classe !

— Ça ne compte pas à leurs yeux. A la maison, y en a que pour mon frère. Quand on rencontre des voisins ou des amis de mes parents, c’est pareil. C’est comme si je n’existais pas. Et puis tout ce qu’il demande, il l’a, ce fifils à papa-maman !

— Moi, je suis fille unique, alors je n’ai pas ce problème. Mais si tu le ressens comme ça, alors tu dois avoir raison.

— Tu crois ?

— Oui, mais je suis sûre aussi que tes parents t’aiment. Il faut juste que tu arrives à le ressentir. Attends, j’ai une idée. C’était quoi le grand rêve de ta mère quand elle était jeune ? Celui qu’elle n’a pas réalisé, je veux dire.

— D’être dessinatrice de mode.

— C’est d’elle que tu as hérité alors, parce que tu dessines drôlement bien !

— Pas aussi bien qu’elle.

— Tu rigoles ! Moi, j’adooore ce que tu fais. Tu sais quoi, j’ai vu quelque part que la mairie organise un concours de dessins pour les neuf-dix ans. Je t’apporte le règlement demain, d’accord ?

— D’accord, merci Caro, dit Lili avec un sourire timide qu’on ne lui avait plus vu depuis longtemps.

— Lili, donne-moi ces somnifères. Je vais les déposer à la pharmacie, pour qu’ils soient recyclés. C’est ce que fait ma mère avec les médicaments qu’on n’utilise plus. Parce que si t’es morte ou endormie pour cent ans comme la Belle au bois dormant, tu ne pourras pas participer au concours, ajoute Caroline, en faisant une grimace comique qui tire un nouveau sourire à Lili.

Cinq mois plus tard, Lili finit l’année scolaire en tête de sa classe. Et elle remporte le premier prix du concours de dessin, qu’elle a préparé avec Caroline, dans le plus grand secret. Elle n’oubliera jamais les larmes de joie et de fierté qui brillaient dans les yeux de sa mère et de son père le jour de la remise des prix. Et le V de la victoire, que lui a fait son frère, de loin. Elle en parle et en rit souvent avec Caroline, sa meilleure amie pour de vrai.


Histoire Pour Dormir deMichèle Harmand
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Noucha

Je m’appelle Noucha, j’ai 11 ans, et mon héroïne préférée, c’est moi !

Tout dans ma vie est magique, héroïque et fantastique. J’habite la plus belle maison du quartier, même si le toit s’effondre un peu et que de longues fissures courent sur les murs.

Ma famille est la plus fabuleuse de toutes. Ma maman a le don de soigner les gens et de guérir les enfants. Mon papa est devenu un jour si parfaitement invisible que personne au monde ne peut plus le trouver. Mais moi je sais que de là où il est, il veille sur moi.

Comme ma maman sait que mes incroyables pouvoirs me permettent de me débrouiller toute seule, elle n’est jamais à la maison. Chaque matin, je descends l’escalier pour aller prendre mon petit-déjeuner avant de partir à l’école. Sur la table de la cuisine, je trouve une petite assiette avec les tartines que je préfère et une cafetière pleine de chocolat chaud. C’est ma maman qui a tout préparé avant d’aller travailler, sans que j’entende le moindre bruit. A moins que ce ne soit une autre fée qui cherche à me faire plaisir ? A vrai dire, je n’en sais rien.

Quand j’ai terminé mon petit-déjeuner, il est temps de partir, et c’est mon moment préféré. Parce que je ne vais pas à l’école, moi : je vole vers l’école.

Je pars en sautillant sur le chemin et quand plus personne ne me regarde, mes semelles se détachent doucement du sol. Mon corps s’élève lentement dans les airs, comme une plume soulevée par le vent. Je glisse au-dessus du chemin, je plane par-dessus les toits de tuiles et je survole les jardins qui se ressemblent tous, vus de là-haut.

En prenant de l’altitude, je vois toute la ville devenir minuscule. La forêt immense, sombre et inquiétante devient une petite touffe de verdure vivante, comme un animal poilu qui dort paisiblement. La rivière dans laquelle j’ai si peur de tomber n’est plus qu’un fin lacet argenté et brillant, qui ondule sous le soleil.

Pendant que je vole, je peux voir à travers les murs et sous la surface de l’eau. J’aperçois les poissons qui frétillent et dansent entre les algues. Je peux même voir les autres enfants de ma classe prendre leur petit-déjeuner avec leurs parents avant de partir à l’école. Le monde entier est un livre ouvert que je survole comme un oiseau. Au pied de la montagne, je vois la large toiture grise de l’hôpital. C’est là que travaille ma maman, toute la journée et parfois même la nuit. Je regarde la façade blanche avec ses toutes petites fenêtres et je pense fort à elle pour lui donner du courage. Elle doit être en train de soigner et d’aider quelqu’un d’autre, peut-être même une petite fille comme moi. Je ne sais pas si une héroïne a le droit d’avoir ce genre de pensées, mais je dois avouer que ça me rend parfois un peu triste.

Heureusement, j’aperçois maintenant l’endroit que je préfère au monde. C’est une longue maison plate avec des murs de briques rouges et de larges fenêtres. On y trouve les réponses à toutes les questions qu’on peut se poser et des millions de merveilleuses histoires venant des quatre coins du monde. Cet endroit, c’est la bibliothèque. J’y passe de longues heures après l’école à attendre que ma maman vienne me chercher. Un jour, j’ai essayé de compter les livres sur les étagères, mais il y en a tellement que je n’ai pas réussi. Je me suis promis que je les lirai tous, jusqu’à ce que j’en trouve un avec une héroïne aussi formidable que moi.

Je suis presque arrivée à l’école et j’entame doucement ma descente. Le sol se rapproche et je vois la marelle de la cour de récréation de plus en plus clairement. Je me laisse tomber tranquillement comme une feuille d’automne qui tourbillonne avant d’atterrir et mes pieds touchent le sol juste devant la porte.

La maîtresse attend sur le seuil. Elle a un air sévère, sa bouche est toute pincée et ses bras sont croisés sur son énorme poitrine.

— Eh bien Noucha, on rêvasse encore ! Allez, dépêche-toi, va rejoindre tes camarades sous le préau !

Je souris poliment à la maîtresse et je file en courant. Rêvasser, moi ? Je fais bien mieux que ça ! Je voyage sans bouger, je m’évade comme par magie, je peux faire du monde tout ce que je veux ! Il me suffit de fermer les yeux et de laisser le miracle opérer.

Mais les gens qui n’ont pas d’imagination ne pourront jamais soupçonner l’ampleur de mes pouvoirs. Ce n’est pas de leur faute, après tout. Tout le monde n’a pas la chance d’être aussi magique, héroïque et fantastique que moi !


Noucha
Un Histoire Pour Dormir de Sandra Bartmann
Illustration de Lou Lubie
via short edition

Europinou (1)

europinou-1-thumbnail-2016-01-26-09-47-38

Non, ça on ne pouvait pas dire que c’était un joli petit garçon. Mais à onze ans, Europinou était si vif d’esprit et de corps – il avait quatre bras et quatre jambes ce qui lui permettait mille cabrioles irrésistibles – qu’il avait le don de charmer tout le monde, je veux dire tout le monde chez lui, là-bas, très loin de la Terre ! Mais sur notre planète, ce fut une autre paire de manches ! Car, du haut de ses soixante-dix centimètres, avec sa peau bleutée couverte d’espèces de bubons légèrement visqueux, Europinou ne correspondait pas vraiment aux canons de la beauté qui régnaient sur Terre ! On acceptait à la rigueur les noirs, les personnes en fauteuil roulant ou les amputés, mais les êtres bleus, poisseux, nantis de bras et de pattes en surnombre, ça non ! Les humains sont réputés pour être larges d’esprit, mais il y a tout de même des limites.
Il venait tout droit d’Europe, une planète satellite de Jupiter, couverte de glace sous laquelle s’écoulait une belle eau vert clair riche de vies multiples. Europinou avait gagné un concours : nous ne nous étendrons pas sur le thème du concours, ce serait trop compliqué à comprendre pour un Terrien ; bref, il avait eu l’insigne honneur de pouvoir se rendre sur Terre, la troisième planète du système solaire dont l’univers entier chantait les mérites, la beauté et le sentiment de joie de vivre qui y régnait.
Le petit Europien avait franchi les 588 millions de kilomètres qui le séparaient de notre globe en un rien de temps. Il espérait pouvoir visiter aussi beaucoup d’autres villes et pays, mais il avait choisi d’arriver directement en France, à Paris, la ville Lumière. On lui avait beaucoup parlé du métro, système souterrain qui permettait de se déplacer d’un lieu à un autre, dans des wagons lumineux et tranquilles où l’on pouvait s’asseoir… Venant d’un milieu sous-marin et empêtré par ses quatre pattes poilues, il ne s’était jamais assis de sa vie ! Il avait hâte de tester ce mode de locomotion. Quelques minutes de promenade sur les Champs-Elysées suffirent à faire fuir dans des hurlements effrayés tous les badauds qu’il croisait, ce qui lui fit beaucoup de peine. Il aperçut la bouche de métro Georges V et descendit sous terre. Sur le quai, des dizaines de personnes attendaient le prochain métro. Mais chacun était si tristement penché sur ses problèmes, que personne ne remarqua le petit bonhomme bleu qui examinait les publicités sur les murs de la station en se tordant de rire. Soudain, Europinou avisa une jeune femme à genoux au bord du quai qui sanglotait de tout son cœur en se tordant les mains.
Manifestement, aucun des Terriens agglutinés sur le quai n’avait remarqué ce gros chagrin, pas plus qu’ils ne semblaient surpris de la présence du petit extra-terrestre.
Spontanément, Europinou s’approcha doucement de la jeune fille. Il avait quelques notions de français et d’autres langues européennes :
— Quoi vous êtes si malheur ? lui demanda-t-il gentiment en posant sa troisième menotte sur son épaule.
La jeune femme, qui venait du Kosovo, tourna la tête vers l’Europien, des larmes plein les yeux : elle ne sembla pas surprise un seul instant par l’étrangeté de la créature qui s’intéressait à elle…
— J’a perrrdu mon bague que je jouais machinal avec mes doigts. Elle a tombé dans le trou de rails. Ce atroce, j’aime ce bague plus que toute : ma mère m’a donné avant morte…
Le cœur d’Europinou se serra jusqu’à ne plus pouvoir respirer. Il avait l’esprit vif, nous l’avons dit : il lui fallut à peine deux dixièmes de secondes pour se décider. S’aidant de ses huit membres, bien plus agile encore qu’un petit singe, il sauta dans la fosse. On entendait déjà les grondements du métro qui approchait. Europinou cherchait, cherchait parmi les cailloux une bague brillante de mille feux. Sans succès. Le conducteur du métro, les yeux exorbités de terreur à la vue de cette étrange créature sur la voie, freina à mort. Les roues du wagon se bloquèrent sur les rails dans un crissement aigu et provoquèrent des étincelles qui firent soudainement scintiller la précieuse bague.
Europinou la saisit à toute vitesse, cabriola sur ses petites jambes et bondit sur le quai au moment précis où la machine allait le percuter.
Ce freinage intempestif eut pour effet de réveiller les hommes et les femmes impatients de rentrer chez eux :
— Ah la la, ces métros qui ont toujours un problème, c’est fatigant à la fin ! entendait-on sur le quai bondé. Au milieu de la foule renfrognée, un adolescent d’une douzaine d’années fut le premier à remarquer ce qu’Europinou venait de faire. Il l’applaudit spontanément et fut suivi par plusieurs autres personnes enthousiasmées par le courage de ce petit extra-terrestre héroïque.
La jeune femme étrangère, elle, regardait son sauveur avec des yeux pleins de lumière en ajustant sa bague sacrée à son annulaire.
Puis, emplie de reconnaissance, elle prit Europinou par le cou et l’embrassa de tout son cœur.
Alors, les voyageurs, oubliant l’étrange apparence de cet être minuscule et bleu, nanti de huit pattes, s’empressèrent autour du héros du jour et le firent monter avec eux dans la rame de métro en le portant en triomphe. Le cœur d’Europinou se gonfla de reconnaissance. Il y avait tant de monde dans le wagon qu’il ne put même pas s’asseoir ! Ce serait pour une prochaine fois ! Dans une autre ville du monde, ou bien sur une autre planète peut-être, allez savoir …


Histoire Pour Dormir de Brigitte Bellac
Illustration de Paul Cotoni
via short-edition.com

Le pingouin cadeau

le-pingouin-cadeau-thumbnail-2016-03-21-18-39-47

Paul et Lucien se moquent depuis quelques jours de leur petit frère. Celui-ci s’est en effet mis dans la tête que, pour Noël, il voulait un pingouin. Un vrai pingouin.

— Un pingouin ici, à La Réunion ? T’es complètement siphonné, a ricané Paul.

— Quel crétin, ce gosse, a renchéri Lucien.

Marcel, qui était tout heureux à l’idée de recevoir cet oiseau dont il rêve depuis qu’il a vu La Marche de l’Empereur, est désemparé ; mais il reprend vite son aplomb. Ses grands frères sont jaloux, voilà tout. Il leur tire la langue et leur tourne le dos. Après tout, ce sont des vieux : ils ont au moins… au moins douze ans. Ils prétendent tout savoir mais ne comprennent rien !

La maîtresse ne s’est pas moquée de lui quand il lui a confié son projet. Elle a juste souri et en a profité pour expliquer à la classe la différence entre un pingouin et un manchot.

Elle lui a tout de même fait remarquer que ce n’était pas une très bonne idée :

— Un pingouin, c’est difficile à élever dans un appartement. Il aura du mal à s’adapter. Il risque d’être très malheureux. Il lui faut…

Et elle a parlé de milieu de vie, de température.

Perplexe, Marcel l’a écoutée avec attention, et la nuit suivante, il a fait des rêves… pas agréables du tout.


Il se lève tôt ce matin, passe une laisse au cou de son pingouin et sort dans la rue. Ses copains sont en bas de l’immeuble, avec leurs chiens, et ils regardent Marcel avec envie. Ils l’entourent et commencent à crier :

« Ton pingouin contre mon chien plus dix billes ! »…

« Ton pingouin contre mon chien plus vingt billes ! »…

« … plus cent billes ! »…

« … plus deux cents billes ! »…

« … plus trois cents billes ! »

Il entend aussi une petite voix qui lui dit tristement :

«  J’aime pas cette rue ! J’aime pas ces garçons qui braillent. Il fait chaud, j’veux rentrer… »


C’est l’heure du bain. Marcel se déshabille et, serrant son pingouin contre sa poitrine, il se laisse glisser dans l’eau.

« Trop chaud ! Trop chaud ! Trop chaud ! » hurle le petit pingouin en se débattant.

Marcel ajoute de l’eau froide, encore de l’eau froide, et finit par aller chercher les bacs de glaçons du réfrigérateur. Le petit pingouin commence à trouver la température de l’eau agréable. Marcel en revanche grelotte !


Il fait très chaud dehors. Marcel emmène son pingouin sur la varangue ensoleillée. Il tend son visage vers le ciel : comme la chaleur des rayons d’or est agréable !

Ce n’est pas l’avis du pingouin qui se ratatine comme une vieille pomme… Vite, vite, Marcel court jusqu’à la cuisine, vide le contenu du réfrigérateur sur le carrelage, place l’animal dans l’appareil et referme la porte. Son cœur bat la chamade…

Il bat encore plus fort quand un remue-ménage venant de l’intérieur lui fait précipitamment rouvrir la porte : le pingouin, qui manque d’air, est en train d’étouffer.


Marcel est désolé. Il a compris qu’il lui faudra renoncer à son beau rêve. Dès l’ouverture du portail de l’école, il se précipite vers sa maîtresse :

— Maîtresse, tu pourras m’aider à écrire une autre lettre pour le Père Noël ?

Il parle, elle écoute. Ce petit bout de chou a bon cœur et ça lui plaît.

— Tu sais, dit-elle, tu as pris la bonne décision. Et je suis sûre que pour te récompenser, le Père Noël t’enverra plein de jolis rêves où tu retrouveras ton protégé !

Et, la veille de Noël :

Il fait nuit et Marcel entend quelqu’un frapper discrètement au carreau de sa chambre. De l’autre côté de la fenêtre, comme suspendu dans la nuit pailletée d’étoiles, le garçon distingue une silhouette familière qu’il identifie sans hésiter : le Père Noël ! C’est le Père Noël en personne ! Il est accompagné d’un renne attelé à un char garni de clochettes tintinnabulantes… Marcel s’installe près du Père Noël et l’attelage monte, monte dans l’air pur. Il survole des villes endormies, des montagnes, des océans… Et soudain :

— Oh !

Marcel n’en croit pas ses yeux : le Père Noël s’est posé sur la banquise au beau milieu d’une colonie de pingouins.

Il les admire, en caresse quelques-uns…

Mais le temps passe vite ; il faut retourner à la maison avant que la famille ne s’éveille.

Le matin du 25 décembre, Marcel a trouvé les cadeaux de sa nouvelle liste, mais aussi un très beau livre sur les animaux des régions polaires. Un pingouin en résine trônait même sur sa table de chevet.

— Ah ah ! C’est ça, ton « vrai pingouin », se sont de nouveau moqués ses frères.

Mais Marcel est resté zen : il sait qu’il a fait le bon choix !

Quant à la visite du Père Noël, il n’en dira rien à personne. Ce sera son secret. Il sait d’ailleurs déjà que cette visite sera suivie de beaucoup d’autres. Le Père Noël lui a promis de revenir le chercher pour lui faire découvrir beaucoup d’autres merveilles…


Histoure Pour Dormir de Joëlle Brethes
Illustration de Pablo Vasquez
via short-edition.com

Que la magie scénique vous accompagne!

La sonnerie retentit. Enzo embrassa vivement ses parents et courut se mettre en rang. Aujourd’hui était sans doute le plus beau jour de sa vie : il entrait enfin au collège, et mieux, au Collège Leonardi d’art dramatique, le meilleur établissement de formation d’acteurs. Le rêve d’Enzo depuis toujours.

Son professeur principal, un homme d’une trentaine d’années, grand et mince, s’approcha du rang et fit signe aux élèves de le suivre. Bientôt, les premières années s’arrêtèrent devant une large porte, semblable à celle des studios de cinéma avec la même lumière rouge et le même panneau lumineux « On Stage ». Lorsque les deux s’éteignirent, ils entrèrent. L’amphithéâtre était absolument magnifique. Des dorures partout, des sièges de velours et bien évidemment, une scène incroyable. Enzo en avait la bouche grande ouverte d’admiration et d’excitation. Lorsque tous les élèves furent installés, le directeur apparut. C’était un homme de forte carrure dans un costume gris impeccable.

— Bienvenue à tous ! Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, je suis Archibald Leonardi, fondateur et directeur de cette école. En effet je suis le premier à avoir cru en la capacité des plus jeunes à être de formidables comédiens et, par conséquent, le premier à avoir dédié un collège à l’activité théâtrale. Bref, tout ça pour dire que je suis heureux, cette année encore, de vous voir si nombreux, sélectionnés pour votre imagination et votre passion. Sachez toutefois que seuls les meilleurs parviendront à réaliser leur rêve. Le travail ne suffit pas, il faut du talent, de la volonté ! La scène ne vous fera aucun cadeau, vous devez apprendre à la connaître, à la dompter en toutes circonstances ! Vous devez être capables de tout jouer, de tout vivre, de transcender vos émotions, de faire vibrer le public ! Sur ce, jeunes aventuriers du monde de l’art, je vous souhaite une merveilleuse année de création au Collège Leonardi d’art dramatique ! Que la magie scénique vous accompagne !

Tous les élèves reprirent en cœur la devise de l’école et applaudirent. Le cœur d’Enzo battait la chamade. L’amphithéâtre se vida peu à peu et de nouveau, les premières années suivirent leur professeur jusqu’à une porte de studio. Les élèves entrèrent et s’installèrent dans des fauteuils de théâtre face à une petite scène plongée dans le noir. Leur professeur, sur l’estrade, prit enfin la parole.

— Bonjour ! Je suis Hervé Morin et pour apprendre à mieux vous connaître, je vous propose de faire quelques improvisations sur le thème de votre choix. Je vais vous appeler deux par deux par ordre alphabétique, vous aurez une minute pour vous concerter et décider d’un thème et le même temps pour nous révéler votre talent. Que la magie scénique vous accompagne !

Il prit sa liste et appela les deux premiers : Enzo Andel et Lucie Argo. Les deux élèves se levèrent et s’avancèrent vers la scène.

— Ah, j’oubliais ! Je veux voir votre talent mais aussi toute l’étendue de votre imagination alors, s’il vous plaît, pas de situations quotidiennes et banales. Faites-nous rêver !

Enzo était un peu intimidé. Il adorait inventer des histoires, se prendre pour un héros, vivre de fabuleuses aventures mais les jouer devant un public, c’était différent. Lucie s’approcha de lui et ils commencèrent à discuter de leur thème en chuchotant. Après une minute de concertation, ils s’étaient mis d’accord. Ils montèrent sur scène, Lucie prit une chaise en coulisse et ils commencèrent. Enzo s’approcha de ce qui devait être un trône, d’un pas traînant qu’il imaginait être celui d’un gros nain barbu, tandis que Lucie se grandissait pour se donner la prestance d’une reine des elfes. Mais alors qu’Enzo s’apprêtait à parler, il sentit tous les muscles de son corps se contracter et peu à peu rétrécir et s’épaissir. Son ventre se gonfla, ses cheveux et une barbe touffue poussèrent d’un seul coup, ses vêtements devinrent plus lourds et il se retrouva bientôt transformé en véritable nain. Il se tourna les yeux écarquillés vers sa partenaire. Elle aussi s’était métamorphosée. Ses cheveux étaient à présent blonds et raides, ses oreilles s’étaient étonnamment allongées, elle portait un magnifique diadème en argent et la chaise sur laquelle elle était assise était à présent un trône majestueux taillé dans l’écorce d’un arbre. Le décor avait également changé. Ce n’était plus une petite salle de théâtre, c’était un arbre, un arbre immense où de nombreux elfes vaquaient à leurs occupations. La voix du professeur résonna, lointaine, comme un écho.

— Action !

Alors, sans réfléchir, Enzo joua. Il se présenta comme Elgrom, ambassadeur des nains venu offrir un présent à Lindorië, reine des hauts-elfes. Lucie, un peu abasourdie, se laissa entraîner à son tour. Elle le remercia et l’invita à se joindre à sa table pour dîner. Une fois installés à une table apparue comme par magie, Enzo attrapa une petite boîte accrochée à sa ceinture et la tendit à Lucie. Elle l’ouvrit et découvrit un collier de diamants étincelants fabriqué, selon Elgrom, par les meilleurs orfèvres du royaume nain. Lucie l’essaya mais, alors que le métal froid effleurait sa peau, elle s’évanouit. Le bijou était empoisonné, c’était un piège.
Enzo fut pris de panique : il se trouvait à présent entouré de milliers d’archers, leurs arcs bandés vers lui. Il balbutia qu’il ne comprenait pas, qu’il… Deux elfes étaient penchés sur Lucie. Enzo allait s’approcher pour s’assurer qu’elle allait bien quand il reçut une flèche en plein cœur. Une douleur aigüe lui arracha un hurlement et il s’effondra sur le sol.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était redevenu un enfant de onze ans dans une salle de théâtre et tous les élèves applaudissaient. Cette année s’annonçait bien différente et bien plus dangereuse que ce qu’il avait imaginé.

que-la-magie-scenique-vous-accompagne-thumbnail-2016-11-28-17-39-18


Illustration de Paul Cotoni
Histoire Pour Dormir de Justine Roux
via short-edition.com

Orologio

orologio-1-thumbnail-2016-04-05-15-56-47

Psst, Petite… !

Marie continue d’avancer et regarde droit devant elle.
— Psst !
Mais qui l’appelle ? Et d’où vient ce sifflement ?
Elle tourne la tête. Personne. Rien d’autre que cette petite pluie froide qui mouille sans bruit ses lunettes et la capuche de son anorak…
— Oh et puis je n’y vois rien avec cette capuche, se dit-elle en la rabattant sur ses épaules !

Elle regarde autour d’elle. Toujours rien. La voute du pont sous la voie ferrée suinte et sent l’humidité. Marie frissonne. Mais pourquoi donc a-t-elle pris ce chemin seule ?
Elle l’a emprunté une fois déjà, mais c’était avec son grand-père. Il fauchait les orties devant elle avec sa canne et elle lui avait dit que c’était comme un « chemin d’aventure ».

— Psst !

Elle tourne à nouveau la tête. Vite ! Remettre sa capuche. S’y cacher. Ne plus voir.
L’homme est là, immobile, au sortir du pont. Un oiseau, perché sur son bras hoche doucement la tête dans la bruine qui patine ses couleurs.

— Bonjour monsieur, chuchote-t-elle timidement.

Parler la rassure, même si c’est à voix basse. C’est un peu comme si maman était là et qu’elle ne l’avait pas laissée partir à l’école toute seule. Ou comme si grand-père… L’homme lui ressemble un peu avec cette barbe hirsute qui lui mange le visage. Il est chaussé de bottes et porte une vareuse, comme le marin sur la couverture d’un vieux livre de lecture que maman a retrouvé un jour au grenier et qu’elle lui a donné.

— Bonjour petite. Je m’appelle Orologio et toi qui es-tu ?

Les lèvres de l’homme n’ont pas bougé, pas plus que sa barbe ni même le bout de son nez. Mais alors, qui a parlé ?

— Coucou petite. Tu ne m’as pas entendu ? Tu t’appelles comment ?

Le visage de l’homme est toujours aussi figé et Marie tourne alors le regard vers l’oiseau qui continue de hocher la tête.

— Je m’appelle Marie, lui dit-elle. C’est toi qui t’appelles Orologio ?
— Et qui veux-tu que ce soit, coasse l’oiseau d’une voix pincée ? Tu n’as quand même pas cru que c’était ce grand bonhomme sur qui je suis perché. Tu sais ce que cela veut dire au moins Orologio ?
— Oui. Grand-père me l’a appris. Ça veut dire horloge en italien. C’est un drôle de nom pour un oiseau.
— Orologio, Orrrollodjio…. Je suis l’oiseau du temps, petite Marie.

Marie n’a plus vraiment peur à présent, ni de l’homme-statue, ni de cet oiseau étrange. Mais elle veut encore raisonner. Après tout, elle a fêté il y a peu ses sept ans et grand-père lui a dit que c’était l’âge de raison. L’oiseau n’est peut-être qu’une marionnette et l’homme, un ventriloque. Elle en a vu déjà à la télévision, un après-midi de pluie précisément.
Mais que ferait un ventriloque ici, sous ce pont ?

L’oiseau la regarde bizarrement et Marie a l’impression qu’il lui sourit. Pourtant, quand il est content, un oiseau ça chante et ça fait des trilles. Elle n’a jamais entendu dire qu’il puisse aussi sourire… Ni parler d’ailleurs. Sauf les perroquets. Mais des perroquets, elle en a déjà vus et elle sait bien que cet oiseau-là n’en est pas un. Il en a les couleurs mais il ressemble plutôt à un hibou. Il devrait hululer au lieu de parler. Et voilà que Marie se met à rire, parce qu’elle se souvient de grand-père qui souffle dans ses mains jointes pour imiter l’appel du hibou.

— Tu es une marionnette demande-t-elle ?
— Une marionnette ! Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Je suis l’oiseau du temps, je te l’ai déjà dit, répond-t-il en s’étirant.

Est-ce parce qu’il a déployé ses ailes que Marie le trouve soudain plus grand et qu’il lui semble que l’homme rapetisse ? Il fond, comme un bonhomme de neige au soleil, ou plutôt il se dissout dans la bruine jusqu’à devenir une sorte de bonhomme de brouillard.

— Que se passe-t-il ? s’écrie-t-elle… Le monsieur devient transparent ! Mais,.. c’est Grand-père…
Elle vient juste de le reconnaître.
— N’aie pas peur lui répond l’oiseau en venant se poser sur son épaule.

Marie s’étonne de le sentir si léger.
— Je reste avec toi tu sais, murmure-t-il à son oreille. Il me l’a demandé.

La pluie s’est arrêtée et, dans ce petit peu de brume qui flotte encore là où Grand-père a disparu, un éclat de soleil esquisse comme la chaleur d’un sourire
— Grand-père appelle-t-elle…, Grand-père !

Mais il n’y a plus à présent qu’un silence lourd dans lequel elle étouffe et se débat avant d’ouvrir enfin les yeux.

Il fait nuit dans la chambre. Maman est là, à côté du lit. Elle tient une lampe à la main qui sculpte son visage où brillent quelques larmes.
— Maman, il est parti où Grand-père ?
— Chut, répond sa maman en effleurant son front de la main. Je te l’ai déjà dit ma chérie, il était très malade. Il est parti dans le ciel maintenant, au milieu des étoiles… et aussi dans la brume qui caresse les arbres des bois où tu aimais aller avec lui…
— Et il habite dans ton cœur et dans tes rêves, lui chuchote l’oiseau. Moi, je reste avec toi. Il me l’a demandé.

Marie sourit et se rendort en murmurant ce nom que sa maman ne distingue pas bien : ” Orologio ”


Histoire Pour Dormir de Gérard Sogliano
Illustration de Loric Garriguenc
via short-edition.com

Le voisin d’Hector

le-voisin-d-hector-thumbnail-2016-10-27-10-47-52
Histoire Pour Dormir –  Le Voisin d’Hector

 

Le voisin d’Hector

Un jour, Hector se débarrassera de son voisin ! C’est sûr.

Il lui suffit de fermer les yeux pour imaginer tout ce qu’il lui fera subir, pour se venger. Non mais, c’est vrai quoi, il était très bien, Hector, avant que ce maudit voisin n’arrive ! Non seulement il lui a piqué son meilleur copain dès qu’il a débarqué dans sa classe, mais en plus, EN PLUS, il lui a aussi volé son amoureuse ! La belle, la merveilleuse, la splendide, la douce Sarah, qui jusque-là, n’avait d’yeux que pour lui… Et cerise sur le gâteau, il a emménagé juste en face de la maison d’Hector ! HORREUR ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? avait hurlé Hector sous sa couette.

Pourtant, Hector n’est pas un méchant garçon. Un peu farceur parfois, comme tous les enfants de son âge. Mais méchant-mauvais-vilain, non. Bon, une fois seulement, il a fait une très très vilaine blague à la vieille tante Aglaé. Mais elle ronflait si fort, aussi, que la première nuit, Hector avait cru qu’un avion à réaction jouait à cache-cache dans sa maison avec un troupeau de mammouths surexcités. Alors il avait eu une idée rigolote. Il avait saupoudré l’intérieur du lit de la brave tantine de poil à gratter. Le résultat ne s’était pas fait attendre. La pauvre Aglaé avait commencé par se gratter furieusement, et avait fini aux urgences de l’hôpital avec une réaction allergique carabinée. Oups ! Depuis, Hector avait compris la leçon et s’était juré qu’il ne ferait plus jamais de mauvaises blagues.

Sauf à son voisin. Lui, il allait l’anéantir. Il n’avait pas encore échafaudé de plan précis, mais l’idée mûrissait peu à peu dans son esprit. Il le gaverait d’épinards au chocolat ou de tripes de bœuf au vinaigre. Peut-être même de foie de veau farci à la confiture de fraise. Miam. Ou alors il le pendrait par les pieds sur le séchoir à linge et lui chatouillerait les narines avec une plume d’autruche. Sûr qu’il battrait le record du monde du nombre d’éternuements, sûr aussi qu’à force, son nez gonflerait comme une citrouille trop mûre et lui ferait une tête globuleuse de poivron cramoisi ! Ha ha ha !

A moins qu’il n’appelle la brigade des fourmis rouges à la rescousse…C’est vrai, c’est redoutable, une horde de fourmis rouges chatouillées par une faim de loup ! Et Hector avait dans l’idée que son voisin saucissonné comme une andouillette et tartiné de sauce tomate aux petits oignons n’aurait rien pour déplaire aux milliers de petits insectes affamés !

Restait un problème de taille : oui, parce que c’est bien beau de vouloir réduire son voisin en purée de chou fleur, mais comment Hector allait-il se débrouiller pour échapper à la police ? Hein ? Excellente question !

Après réflexion, il n’y avait pas trente-six solutions : il pourrait aller voir le professeur Tronchamax pour subir une opération de chirurgie esthétique et changer de tête. Ou bien s’exiler en Papouasie Nouvelle-Guinée, c’est-à-dire en gros à l’autre bout du monde, dans une jungle peuplée de serpents siffleurs, de tigres têtus et de ouistitis riquiquis. Pas bête, comme idée ! Vous avez déjà vu, vous, un serpent aller siffloter gaiement à la police que sa jungle abrite un dangereux tueur de voisin ?

Du coup, Hector réfléchit.

Pas simple comme dilemme.

Mais ce n’est pas tous les jours qu’on décide de ratatigeler son voisin (c’était une nouvelle idée d’Hector, qui consistait à ratatiner puis congeler son ennemi juré, ouais, pas mal comme idée !).

Bon. Hector réfléchit encore, et à force de réfléchir, il trouve.

Ça y est, il sait.

Il va commettre le crime parfait.

Hector va neutraliser son voisin, c’est sûr.

Dans un livre, oui, c’est ça…

A grands coups de descriptions sanguinolentes, de mots tranchants et de phrases assassines.

Oui, il le supprimera comme ça.

Tchac !

Et ça sera un best-seller.

Satisfait de sa géniale idée, Hector prit une feuille blanche et un stylo…


Histoire Pour Dormire de Céline Santran
Illustration de Rimbow

via Short-Edición.com