Le drôle de Père Noël de Moeko

Moeko est assise au fond de la classe. Comme elle est plus petite que les autres enfants du CE1, on ne la voit presque pas derrière son bureau en bois. Et c’est tant mieux, car Moeko n’aime pas trop qu’on la remarque. Elle a bien recopié sur son cahier rouge la poésie de Noël que le maître, Monsieur Pernel, a écrite sur le grand tableau noir. Il est ensuite venu la voir, pour l’aider à corriger ses fautes d’orthographe.

Moeko est arrivée en France il y a huit mois seulement, elle a appris assez vite à parler français, mais l’écriture lui donne plus de mal. Heureusement, monsieur Pernel est très gentil avec elle et grâce à son aide elle fait des progrès.

— Les enfants, pour illustrer la poésie vous dessinerez le Père Noël ! dit Monsieur Pernel d’une voix forte. Les enfants sortent leur trousse de feutres et se mettent au travail.

Moeko est bien embêtée. Bien sûr elle a entendu parler du Père Noël, mais elle n’a encore jamais vécu Noël en France. Au Japon, la fête de Noël telle que nous la célébrons n’existe pas. C’est-à-dire que ce n’est pas une fête religieuse. Les Japonais modernes fêtent donc Kurisumasu, c’est-à-dire le « Christmas » américain prononcé avec l’accent japonais ! Les magasins sont donc décorés comme en Europe ou en Amérique, et la ville de Tokyo brille de mille feux. On voit des guirlandes et des sapins en plastique lumineux partout, mais pas de vrais sapins car ils ne poussent pas au Japon ! Les gens se pressent pour admirer les vitrines, et choisir les cadeaux qui feront plaisir aux enfants.

Perdue dans ses pensées, Moeko n’a pas vu qu’une partie des élèves a déjà terminé son dessin ! Zut, il faut qu’elle fasse vite ! Elle voit de loin quelques cahiers ouverts sur le bureau du maître et il lui semble que le Père Noël des français est habillé de rouge et de blanc. Bon, elle attrape ses feutres et commence à dessiner avec application…

A la fin de la matinée, Moeko est plutôt fière de son dessin. Elle est la dernière à terminer et se dépêche d’aller poser son cahier sur le bureau du maître, avant de partir rejoindre les autres à la cantine. Là encore, cela ne se passe pas comme dans son pays : au Japon, elle devait apporter de la maison le bento préparé par maman la veille. Il s’agit d’une petite boite à pic-nic, souvent décorée, pour emporter son repas de midi.

Ses nouvelles amies, Camille et Noémie, sont déjà à table et elles parlent des vacances de Noël qui seront bientôt là. Les deux gourmandes expliquent à Moeko le secret de la bûche de Noël, la dinde farcie, et les chocolats fondants… Et bien sûr, la veillée de Noël et les chaussures remplies de cadeaux que le Père Noël a apportés !

Vivement Noël se dit la petite fille…

De retour en classe, Monsieur Pernel a exposé tous les cahiers, afin que chacun puisse regarder les dessins des élèves. On entend des « oh ! » et des « ah ! » d’admiration devant les plus réussis.

Il y a un petit groupe devant celui de Moeko… mais il est plutôt bouche bée. « Qu’est-ce qu’il a donc de bizarre, mon dessin ? » se demande-t-elle…

Moeko cherche des yeux le dessin de sa copine Camille et comprend la surprise de ses camarades. Le Père Noël de Camille, comme tous les autres d’ailleurs, porte une grande barbe blanche, un manteau rouge à la capuche bordée de fourrure blanche et des bottes noires.

Celui de Moeko porte aussi un grand vêtement rouge et blanc, mais il s’agit d’un kimono ! Il tient dans la main droite un éventail et ses cheveux noirs sont coiffés en chignon. Son visage est fardé de blanc et il n’est pas barbu ! La petite fille se sent honteuse, elle voudrait disparaitre dans un trou de souris.

Au contraire, monsieur Pernel demande à toute la classe de s’asseoir en cercle. Il ne connait pas le Japon et aimerait que Moeko raconte à ses camarades comment se passent les fêtes de Noël dans sa famille. Tous les yeux se tournent alors vers la petite fille, d’habitude si timide. Souriante et étonnée, Moeko commence à raconter son histoire…

— Dans mon pays, nous n’avons pas de longues vacances de Noël, comme en Europe…

— Pas si longues que ça, marmonne Théo.

— Mais nous fêtons la fin de l’année et le nouvel an, reprend Moeko, et donc les écoles ferment quelques jours. Chez nous, le 24 décembre, c’est la fête des amoureux.

— Ha, c’est un peu comme la Saint Valentin chez nous ! s’écrie Alice.

— Et tu ne vas pas à la messe de minuit alors ?? s’étonne Camille.

— Laissez parler Moeko, les enfants ! demande Monsieur Pernel. Et comment appelle-t-on cette période de Noël au juste ?

— Kurisumasu ! répond Moeko.

— Koulismaseeeuh ? tente Paul timidement, et aussitôt suivi d’un éclat de rire général !

— C’est presque ça… Les « r » sont roulés et les « u » se prononcent « ou » et parfois « e » en japonais. Le 25 décembre, continue Moeko, en rentrant de l’école, les petits enfants reçoivent des cadeaux apportés par Santa Claus. Mais les grands et les adultes n’en ont pas ! Ma sœur Kazumi et moi nous aimons bien le jour de Noël car maman nous emmène manger du poulet frit chez KFC – Kentucky Fried Chicken ! C’est une tradition pour beaucoup de japonais.

— Ah bon, vous ne faites pas un repas de famille ?? s’écrie Tom

— Au Japon la vraie fête familiale est le dernier jour de l’année. Nous faisons d’abord un grand nettoyage de la maison, pour la purifier. Puis, nous retrouvons nos grands-parents et nos cousins, pour passer la journée ensemble. Nous faisons des jeux, écoutons des histoires, et le soir, nous allons au temple. Nous remercions les dieux de l’année qui se termine. Et nous leur demandons de protéger tous ceux que l’on aime pendant la nouvelle année. Nos grands-parents nous donnent de l’argent, ils en donnent aussi à nos parents, pour nous porter bonheur.

— Moi je n’aimerais pas trop ça, ne pas avoir de cadeaux, marmonne Théo.

— Et il neige au Japon en Décembre ? demande Noémie

— Pas à Tokyo, répond Moeko. Mais le vénérable Mont Fuji, notre montagne sacrée, est couvert de neige en hiver. Il est très beau, et comme les japonais en sont très fiers, ils envoient souvent des cartes de bonne année qui le représentent. Mon papa dit toujours que même au pays des jeux vidéo, nous aimons bien les cartes de vœux en papier ! sourit Moeko.

— J’aimerais beaucoup visiter le Japon, murmure Camille…

— Moi aussi, s’exclame monsieur Pernel ! Mais si nous voulons faire un voyage de classe au Japon en fin d’année, les enfants, il va falloir être très gentils avec vos parents à Noël !!


Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Flo Tanor
Via Short Edition