Une amie pour de vrai

Caroline est inquiète. Ça fait plus d’un mois que Lili, sa meilleure amie, se comporte bizarrement. Elle semble en permanence perdue dans ses pensées et a toujours l’air triste. En classe, la maîtresse, Madame Martini, a remarqué le changement elle aussi. Elle n’arrête pas de la rappeler à l’ordre : « Vous êtes devenue muette, Mademoiselle Bilder ? Je vais finir par croire que vous participez au concours de la meilleure carpe de l’année ! ». Rien n’y fait. Lili la rousse se contente de baisser les yeux en rougissant. Mais ses résultats scolaires, jusque-là très bons, ne cessent de baisser.

— Mais qu’est-ce que tu as ? demande une nouvelle fois Caroline à son amie, après la classe. Si tu continues comme ça, Mme Martini va convoquer tes parents ! C’est ça que tu veux ?

Lili et elle sont dans leur refuge, un petit coin de verdure circulaire entouré de thuyas, au fin fond du grand parc situé à dix minutes de leurs maisons. Les promeneurs le boudent, elles y sont tranquilles.

Comme d’habitude, Caroline tente de redonner la joie de vivre à son amie. Elle essaie de la faire rire en passant en revue les potins de leur classe : Florence, qui veut se faire refaire le nez pour ressembler à Violetta, son idole (n’importe quoi) ; la grosse Maud qui inonde de petits cadeaux le beau gosse de la classe, espérant sans doute gagner ses faveurs (la pauvre) ; le petit Lucien, qui, entre deux sommes sur sa table, affirme à qui veut l’entendre qu’il sera premier de la classe avant la fin du deuxième trimestre (dans ses rêves !). Et the scoop du moment : Monsieur Dujardin, le maître du CM2, qui drague notre maîtresse de CM1, Madame Martini (presque aussi palpitant que les amours de Justin et Selena !). D’habitude, Lili adore parler de ce genre de choses mais, aujourd’hui encore, elle semble n’y trouver aucun intérêt.

— Tu as le cahier ? tente alors Caroline.

Le cahier est important dans la relation de la brune et de la rousse. Elles y mettent, chacune à leur tour, les idées qui leur passent par la tête, des photos – de mode, de leurs chanteurs ou acteurs favoris –, des paroles de chansons, des poèmes, des dessins.

— Non, je l’ai laissé à la maison.

— Ça fait au moins deux semaines que tu l’as… Ecoute, j’en ai assez, Lili ! Je suis ton amie pour de vrai ou pour de faux ? Allez, dis-moi ce qui ne… Mais qu’est-ce que tu as dans la main, Lili ?

— De quoi dormir, pour toujours.

— Mais t’es folle ! Dormir pour toujours, n’importe quoi ! Tu veux m’abandonner ? Non, sérieux, parle-moi.

— Mes parents ne m’aiment pas. J’ai l’impression de ne pas compter pour eux.

— N’importe quoi ! Ils viennent à toutes les réunions et à tous les spectacles de l’école ! C’est bien la preuve qu’ils s’intéressent à toi !

— Non, ils ne voient que mon grand-frère. Il réussit tout ce qu’il fait. Alors moi, à côté…

— Mais tu es toujours dans les premières de la classe !

— Ça ne compte pas à leurs yeux. A la maison, y en a que pour mon frère. Quand on rencontre des voisins ou des amis de mes parents, c’est pareil. C’est comme si je n’existais pas. Et puis tout ce qu’il demande, il l’a, ce fifils à papa-maman !

— Moi, je suis fille unique, alors je n’ai pas ce problème. Mais si tu le ressens comme ça, alors tu dois avoir raison.

— Tu crois ?

— Oui, mais je suis sûre aussi que tes parents t’aiment. Il faut juste que tu arrives à le ressentir. Attends, j’ai une idée. C’était quoi le grand rêve de ta mère quand elle était jeune ? Celui qu’elle n’a pas réalisé, je veux dire.

— D’être dessinatrice de mode.

— C’est d’elle que tu as hérité alors, parce que tu dessines drôlement bien !

— Pas aussi bien qu’elle.

— Tu rigoles ! Moi, j’adooore ce que tu fais. Tu sais quoi, j’ai vu quelque part que la mairie organise un concours de dessins pour les neuf-dix ans. Je t’apporte le règlement demain, d’accord ?

— D’accord, merci Caro, dit Lili avec un sourire timide qu’on ne lui avait plus vu depuis longtemps.

— Lili, donne-moi ces somnifères. Je vais les déposer à la pharmacie, pour qu’ils soient recyclés. C’est ce que fait ma mère avec les médicaments qu’on n’utilise plus. Parce que si t’es morte ou endormie pour cent ans comme la Belle au bois dormant, tu ne pourras pas participer au concours, ajoute Caroline, en faisant une grimace comique qui tire un nouveau sourire à Lili.

Cinq mois plus tard, Lili finit l’année scolaire en tête de sa classe. Et elle remporte le premier prix du concours de dessin, qu’elle a préparé avec Caroline, dans le plus grand secret. Elle n’oubliera jamais les larmes de joie et de fierté qui brillaient dans les yeux de sa mère et de son père le jour de la remise des prix. Et le V de la victoire, que lui a fait son frère, de loin. Elle en parle et en rit souvent avec Caroline, sa meilleure amie pour de vrai.


Histoire Pour Dormir deMichèle Harmand
Illustration de Lou Lubie
via short edition