Pas facile d’être une princesse

Je m’appelle Elisabeth et j’habite au château de Versailles. À travers la fenêtre de ma chambre, je peux apercevoir l’orangeraie créée par un célèbre paysagiste, André Hessin. C’est ce que m’a appris ma nourrice, Madame Delatour, qui prend soin de moi depuis ma naissance, il y a douze ans.

J’ai un grand frère, Louis, d’un an mon aîné. À 13 ans, il est le centre d’attention à la cour, juste après mon père, le Roi de France. Nous avons tous deux été élevés dans le luxe. À mon avis, c’est le seul avantage à être Princesse de France. Je n’ai vu mon père, le Roi, qu’une dizaine de fois et ma mère, la Reine, me rend visite une heure chaque mois.

À ma naissance, mes parents ont créé une alliance avec l’Autriche, pour sceller la paix entre leurs deux pays. Ainsi, quand ils le décideront, j’épouserai le prince d’un pays dont je ne connais rien. Ce jour ne tardera pas, je le sais.

À la cour, les jeunes filles doivent apprendre à bien se tenir. Je préférerais mille fois savoir me battre plutôt que de passer des heures chaque jour à faire de la couture ou à broder et autant de temps à apprendre les bonnes manières, sans oublier l’heure réservée aux danses de salon. Je n’ai le droit qu’à une heure de promenade par jour, sous l’œil vigilant de Madame Delatour. C’est mon seul plaisir. Chaque jour, je fausse compagnie à ma gouvernante pour aller à l’orangeraie. Si elle savait où je me rendais, elle me ferait porter un masque pour ne pas que mon teint se gâte. Ces attirails sont vraiment inutiles quand je cours dans les bois.

Je réfléchissais à la manière dont je pourrais me débarrasser de Madame Delatour lors de la prochaine promenade, lorsque mon cours de bonnes manières a pris fin. Ma gouvernante, qui m’attendait derrière la porte, portait déjà son masque. En descendant les grands escaliers de pierre, j’ai trouvé l’idée qui me permettrait de m’échapper.

— Attendez-moi ici, je dois aller chercher mon masque.
Devant l’air étonné de ma gouvernante, j’ai ajouté :
— Vous me dites sans cesse que le soleil gâte le teint.
— Bien, mais pressez-vous, a soupiré Madame Delatour.

J’ai couru jusqu’à l’escalier de la cour arrière, qui mène tout droit à l’orangeraie. Une fois arrivée, je me suis assise devant le premier oranger. J’ai senti une présence, à quelques mètres de moi. Je me suis levée d’un bond, craignant que Madame Delatour m’ait trouvée, mais c’était un garçon de mon âge qui se tenait devant moi.

— Bonjour, je m’appelle Elisabeth.
— Je suis Antonin. Mais je sais qui vous êtes.
— Ah oui ?
— Oui, vous êtes la princesse et je dois prévenir madame Delatour si je vous vois.
— Mais vous n’en ferez rien.
— Ah non ? a-t-il demandé, amusé.

Nous avons passé l’heure suivante à nous poursuivre dans les jardins. Il se faisait tard, il était temps pour moi de retrouver Madame Delatour.

— Elisabeth, c’est assez ! Aujourd’hui était la dernière fois que vous échappez à ma surveillance, je vous le garantis ! Vous vous êtes encore salie ! Si votre mère apprenait que vous courez ainsi…
— Elle n’en saura rien, la coupais-je.
— Vous devez vous tenir, vous êtes…
— Princesse de France, je le sais, dis-je en soupirant.

Les jours ont passé, Antonin et moi étions tout le temps ensemble. Il était le fils d’une des lingères, mais cela m’importait peu, j’étais amoureuse de lui. Je n’avais aucune envie d’épouser un parfait inconnu.

Malheureusement, après trois semaines, notre jeu ne marchait plus. Madame Delatour est venue me chercher après mon cours de bonnes manières, et, plutôt que d’aller dans les jardins, nous sommes retournés dans mes appartements.

— Saviez-vous, Elisabeth, que madame Valin avait un fils ?
— Je l’ignorais.
— Vous vous jouez de moi, ce qui est indigne d’une demoiselle de qualité ! Vos parents étaient très déçus lorsque je leur ai rapporté votre conduite ! Conter fleurette au fils de la lingère, où êtes-vous allée chercher pareille idée ?
— C’est que…
— C’en est assez ! Vos parents ont décidé d’avancer votre mariage avec le prince d’Autriche.
— Mais…
— Dès demain, la modiste viendra vous préparer pour la cérémonie. Toute la cour sera présente. Quelle chance pour vous, qui voulez toujours attirer l’attention !

Le lendemain, malgré mes protestations, mes parents ne voulaient rien entendre et étaient restés campés sur leur position. La modiste est arrivée au début de la matinée et m’a fait essayer chapeaux et gants. On m’avait sélectionné trois robes blanches et je devais en choisir une. C’était le seul choix qu’on m’avait laissé. La première était trop longue et la seconde trop bouffante. La troisième était parfaite : la jupe était en coton blanc cassé parsemé de fleurs roses et les bordures rappelaient la couleur des fleurs. Les larmes aux yeux, j’ai jeté un regard vers les jardins que je ne reverrai sans doute jamais. Près de l’orangeraie, Antonin me regardait.

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Illustration de Miia Illustratrice
Histoire Pour Dormir de Elisa Houot
via short edition