Morti veut gagner des millions

Morti était un gentil petit cochon. Il était le troisième garçon de la famille Petitcochon. Il partageait sa petite chambre avec ses deux grands frères Boudi et Sauci. Les trois petits cochons dormaient dans des lits superposés et Morti était tout en haut.

Tous les matins, Madame Petitcochon venait les réveiller en ouvrant en grand la fenêtre de leur chambre. Morti ne voulait pas sortir de son lit tout chaud. Dehors, il faisait froid et il faudrait marcher dans l’herbe humide pour aller jusqu’à l’école. Morti n’aimait pas trop l’école. Les additions, c’était facile. Mais il y avait les conjugaisons et Morti avait horreur des conjugaisons. Je chante, tu chantes, il chante… Parfois, il y a un S à la fin du mot et parfois pas de S. C’était n’importe quoi. Morti attendait avec impatience la sonnerie de la fin d’après-midi, la sonnerie du goûter !!!

Monsieur Petitcochon, le papa, tenait une épicerie. Les enfants s’arrêtaient à l’épicerie en sortant de l’école. Ils avaient le droit de prendre chaque jour un bonbon de leur choix. Morti prenait toujours le plus gros bonbon. Le papa de Morti était très gentil, il travaillait dur pour donner une bonne éducation à ses garçons. Il vendait pleins de trucs bons : des gâteaux, des chips, des cacahuètes. Il vendait aussi des trucs bizarres : du saucisson et du jambon…

Enfin, son papa vendait des billets de loto, des billets pour gagner plein d’argent. Morti avait toujours vu les clients de son papa acheter des billets de loto. Le papa de Morti avait expliqué à ses enfants que celui qui gagnerait demain deviendrait vraiment très riche, parce que le tirage du vendredi 13, c’était le gros lot. Cette nuit-là, Morti eut beaucoup de mal à s’endormir, il rêva qu’il gagnait le gros lot, qu’il était très riche et qu’il n’avait plus besoin d’aller à l’école… Alors le lendemain, Morti passa comme d’habitude à l’épicerie. Par chance, c’était un employé de son papa qui tenait la boutique. Morti sortit de sa poche tous les sous de son Noël et son anniversaire et finit par choisir un ticket de loto qu’il trouvait très beau. Il paya et enfouit vite son ticket au fond de sa poche, il ne voulait pas que ses frères soient au courant de son achat. Le soir, alors que toute la famille était assise devant la télévision, Morti dévorait des yeux les numéros du loto qui s’affichaient à l’écran. Il avait appris les siens par cœur. Le cœur de Morti battait à cent à l’heure ! Les trois premiers numéros étaient bons. Morti se leva et s’approcha de l’écran.
— Assieds-toi ! cria Sauci qui ne voyait plus l’écran.
Mais Morti était fasciné par les chiffres qui apparaissaient un à un. Le 22, le 27 et le 34… Argh, c’étaient exactement les chiffres que Morti avait joués. Il sentit ses pattes trembler et il se mit à réfléchir à toute vitesse : je vais acheter des millions de bonbons, une maison pour mes frères, une maison solide, pas en paille ou en bois ! Je donnerai plein d’argent à tous mes amis…
— Que t’arrive-t-il Morti ? Tu es tout pâle ! C’est à cause du loto ?
Morti ne savait que dire. Il finit par hocher doucement la tête…
— Mais pourquoi ? Explique-nous ? demandèrent ses parents.
Morti tout gêné, regarda ses chaussures et raconta timidement toute l’histoire…

Alors la famille Petitcochon eut beaucoup d’argent… Enormément d’argent !! Papa Petitcochon embaucha quelqu’un à sa place pour travailler à l’épicerie. Il fit construire une énorme maison de quatre étages dans laquelle chaque petit cochon avait une immense chambre, chacune avec son jacuzzi.

Maman Petitcochon allait tous les jours chez le coiffeur. Les voisins de la famille Petitcochon étaient très jaloux.

Un jour, Madame Jolivache, la voisine, vint leur rendre visite. Elle leur expliqua qu’elle avait besoin d’argent pour réparer sa clôture abîmée. Madame Petitcochon, qui était très amie avec Madame Jolivache, lui donna de l’argent pour refaire sa clôture. Le lendemain, c’est Monsieur Méchantloup qui vint leur rendre visite parce qu’il voulait changer sa voiture. Comme Monsieur Petitcochon était maintenant bien copain avec Monsieur Méchantloup, il lui donna de l’argent pour s’acheter une voiture. Et puis le lendemain, il y eut trois autres voisins : la famille Canardot qui voulait construire une piscine pour le petit dernier (qui était drôlement vilain paraît-il). Monsieur Lecoq, lui, avait besoin de s’acheter une montre en or pour réveiller le village pile à l’heure. Et enfin, Monsieur Seguin, le berger, qui voulait acheter cent cinquante-trois téléphones portables pour toutes ses chèvres afin de pouvoir les joindre à tout moment, en cas de danger par exemple.
Jour après jour, toute la ville sollicitait les Petitcochon. Alors, Monsieur et Madame Petitcochon, qui voyaient leur fortune s’envoler, refusèrent de donner plus d’argent.

Et, ce qui devait arriver arriva : plus personne ne parla à la famille Petitcochon, ni ne vint frapper à leur porte.

Un matin, Madame Petitcochon se sentait un peu fatiguée. Elle ne réveilla pas ses trois garçons. Après tout, ils étaient riches pour le restant de leur vie. Alors l’école, c’était peut-être pas vraiment nécessaire, se dirent Monsieur et Madame Petitcochon. Et les jours suivants, les petits cochons se réveillèrent à midi. Tous les après-midis, ils barbotaient dans leur piscine.
La vie semblait si facile…
Finalement, ils avaient juste un problème : ils n’avaient plus d’amis. Plus personne ne rendait visite à la famille Petitcochon : ni les voisins, ni les copains de l’école.

Morti se sentit tout triste, tout seul dans sa grande piscine.

Il réfléchit et se dit : c’était sans doute mieux avant, sans tous les sous.

Et comme tous les Petitcochon étaient devenus très tristes, Monsieur et Madame Petitcochon décidèrent de donner tout l’argent à leur village pour construire une piscine géante où tout le monde pourrait s’amuser ensemble !

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Histoire Pour Dormir de Jacques Veranda
Illustration de Miia Illustratrice
via short-edition.com