Europinou (1)

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Non, ça on ne pouvait pas dire que c’était un joli petit garçon. Mais à onze ans, Europinou était si vif d’esprit et de corps – il avait quatre bras et quatre jambes ce qui lui permettait mille cabrioles irrésistibles – qu’il avait le don de charmer tout le monde, je veux dire tout le monde chez lui, là-bas, très loin de la Terre ! Mais sur notre planète, ce fut une autre paire de manches ! Car, du haut de ses soixante-dix centimètres, avec sa peau bleutée couverte d’espèces de bubons légèrement visqueux, Europinou ne correspondait pas vraiment aux canons de la beauté qui régnaient sur Terre ! On acceptait à la rigueur les noirs, les personnes en fauteuil roulant ou les amputés, mais les êtres bleus, poisseux, nantis de bras et de pattes en surnombre, ça non ! Les humains sont réputés pour être larges d’esprit, mais il y a tout de même des limites.
Il venait tout droit d’Europe, une planète satellite de Jupiter, couverte de glace sous laquelle s’écoulait une belle eau vert clair riche de vies multiples. Europinou avait gagné un concours : nous ne nous étendrons pas sur le thème du concours, ce serait trop compliqué à comprendre pour un Terrien ; bref, il avait eu l’insigne honneur de pouvoir se rendre sur Terre, la troisième planète du système solaire dont l’univers entier chantait les mérites, la beauté et le sentiment de joie de vivre qui y régnait.
Le petit Europien avait franchi les 588 millions de kilomètres qui le séparaient de notre globe en un rien de temps. Il espérait pouvoir visiter aussi beaucoup d’autres villes et pays, mais il avait choisi d’arriver directement en France, à Paris, la ville Lumière. On lui avait beaucoup parlé du métro, système souterrain qui permettait de se déplacer d’un lieu à un autre, dans des wagons lumineux et tranquilles où l’on pouvait s’asseoir… Venant d’un milieu sous-marin et empêtré par ses quatre pattes poilues, il ne s’était jamais assis de sa vie ! Il avait hâte de tester ce mode de locomotion. Quelques minutes de promenade sur les Champs-Elysées suffirent à faire fuir dans des hurlements effrayés tous les badauds qu’il croisait, ce qui lui fit beaucoup de peine. Il aperçut la bouche de métro Georges V et descendit sous terre. Sur le quai, des dizaines de personnes attendaient le prochain métro. Mais chacun était si tristement penché sur ses problèmes, que personne ne remarqua le petit bonhomme bleu qui examinait les publicités sur les murs de la station en se tordant de rire. Soudain, Europinou avisa une jeune femme à genoux au bord du quai qui sanglotait de tout son cœur en se tordant les mains.
Manifestement, aucun des Terriens agglutinés sur le quai n’avait remarqué ce gros chagrin, pas plus qu’ils ne semblaient surpris de la présence du petit extra-terrestre.
Spontanément, Europinou s’approcha doucement de la jeune fille. Il avait quelques notions de français et d’autres langues européennes :
— Quoi vous êtes si malheur ? lui demanda-t-il gentiment en posant sa troisième menotte sur son épaule.
La jeune femme, qui venait du Kosovo, tourna la tête vers l’Europien, des larmes plein les yeux : elle ne sembla pas surprise un seul instant par l’étrangeté de la créature qui s’intéressait à elle…
— J’a perrrdu mon bague que je jouais machinal avec mes doigts. Elle a tombé dans le trou de rails. Ce atroce, j’aime ce bague plus que toute : ma mère m’a donné avant morte…
Le cœur d’Europinou se serra jusqu’à ne plus pouvoir respirer. Il avait l’esprit vif, nous l’avons dit : il lui fallut à peine deux dixièmes de secondes pour se décider. S’aidant de ses huit membres, bien plus agile encore qu’un petit singe, il sauta dans la fosse. On entendait déjà les grondements du métro qui approchait. Europinou cherchait, cherchait parmi les cailloux une bague brillante de mille feux. Sans succès. Le conducteur du métro, les yeux exorbités de terreur à la vue de cette étrange créature sur la voie, freina à mort. Les roues du wagon se bloquèrent sur les rails dans un crissement aigu et provoquèrent des étincelles qui firent soudainement scintiller la précieuse bague.
Europinou la saisit à toute vitesse, cabriola sur ses petites jambes et bondit sur le quai au moment précis où la machine allait le percuter.
Ce freinage intempestif eut pour effet de réveiller les hommes et les femmes impatients de rentrer chez eux :
— Ah la la, ces métros qui ont toujours un problème, c’est fatigant à la fin ! entendait-on sur le quai bondé. Au milieu de la foule renfrognée, un adolescent d’une douzaine d’années fut le premier à remarquer ce qu’Europinou venait de faire. Il l’applaudit spontanément et fut suivi par plusieurs autres personnes enthousiasmées par le courage de ce petit extra-terrestre héroïque.
La jeune femme étrangère, elle, regardait son sauveur avec des yeux pleins de lumière en ajustant sa bague sacrée à son annulaire.
Puis, emplie de reconnaissance, elle prit Europinou par le cou et l’embrassa de tout son cœur.
Alors, les voyageurs, oubliant l’étrange apparence de cet être minuscule et bleu, nanti de huit pattes, s’empressèrent autour du héros du jour et le firent monter avec eux dans la rame de métro en le portant en triomphe. Le cœur d’Europinou se gonfla de reconnaissance. Il y avait tant de monde dans le wagon qu’il ne put même pas s’asseoir ! Ce serait pour une prochaine fois ! Dans une autre ville du monde, ou bien sur une autre planète peut-être, allez savoir …


Histoire Pour Dormir de Brigitte Bellac
Illustration de Paul Cotoni
via short-edition.com