Conte de Fée: Aladin et la lampe merveilleuse

Quelque part en Afrique, vivait un puissant magicien qui possédait d’innombrables trésors, obtenus par magie. Un jour qu’il était assis devant ses étranges instruments grâce auxquels il pouvait voir le futur, il vit dans un tourbillon de fumée quelque chose qui lui coupa le souffle.

Dans une ville lointaine vivait un jeune garçon, Aladin, qui possédait, sans le savoir, un très grand pouvoir magique. Plus encore, enterré dans une cave sous une colline hors les murs de la ville, se trouvait le plus merveilleux trésor qui soit au monde. Ce n’était pas tout, dans la même cave se trouvait une vieille lampe qui pouvait exaucer tous les désirs de celui qui la possédait. Aladin, et Aladin seulement, pouvait se rendre maître et du trésor et de la lampe.

Le magicien, fasciné par ce qu’il avait vu, revint subitement sur terre « Ne suis-je pas un grand magicien ? » se dit-il, « je ne vais certaine-ment pas laisser un tel trésor entre les mains de cet ignorant. »
En hâte il se déguisa en religieux et, frottant l’anneau magique qu’il avait au doigt, dit « Conduis-moi dans la ville d’Aladin. » En un éclair il fut dans la rue où Aladin jouait avec ses compagnons. Dès qu’il l’eut reconnu, le magicien appela le jeune garçon : « Aladin, mon cher neveu ! Viens que je t’embrasse ! Cela fait Si longtemps que je te cherche. »
Aladin, le regardant avec étonnement, répondit « Je ne vous connais pas, ma mère ne m’a jamais parlé d’un oncle et mon regretté père ne m’avait de sa vie parlé d’un frère. » « Mon pauvre enfant », dit an pleurant le magicien, « cela fait Si longtemps que je n’ai pas vu ton cher père et il me faut apprendre maintenant qu’il est mort… Mon cher enfant », continua-t-il, « par amour pour ton défunt père je veux prendre en charge ton éducation et faire de toi une personne respectable, car je vois à tes vêtements que ta mère a bien du mal à vous faire vivre. » « Mon oncle », dit Aladin, « ma mère, en effet, n’est qu’une pauvre ouvrière, allons la trouver pour lui annoncer la bonne nouvelle».

Tout d’abord la pauvre veuve ne voulut pas croire le mystérieux étranger, mais elle se radoucit quand il lui donna dix pièces d’or afin qu’elle achète des vêtements à son fils.

« Mais seulement les plus beaux », précisa-t-il avant de s’en aller, « car, Si Aladin doit devenir riche et puissant, il doit être vêtu an conséquence. J’en jugerai par moi-même demain car dès le lever du jour je le prendrai à ma charge. » La mère d’Aladin employa les dix pièces d’or à l’achat des plus beaux et des plus fins vêtements qu’elle pût trouver.

Le matin suivant, quand l’étranger revint, Aladin l’attendait, vêtu aussi somptueusement que les enfants des plus riches de la ville. « Parfait », approuva le magicien, « maintenant allons, il n’y a plus de temps à perdre. » Il l’emmena dans de splendides jardins pleins de fleurs merveilleuses qui embaumaient. Leurs pétales multicolores se reflétaient dans les pièces d’eau, bordées de mosaïques et de fontaines. Ils se reposèrent sur une pelouse douce comme du velours et écoutèrent le chant des oiseaux. Aladin n’avait jamais rien vu ni entendu d’aussi beau, même dans ses rêves… Quand le magicien vit Aladin aussi émerveillé, il se frotta les mains, son plan devait réussir. « Je vais te faire voir des choses extraordinaires et inconnues de tous les mortels, des richesses que personne n’a jamais vues», promit-il, alors qu’ils approchaient de la colline sous laquelle était enfoui le trésor.

Le magicien commença à mesurer le sol puis il s’arrêta. Ayant allumé un feu de quelques brindilles, il y jeta une poignée d’encens. Bientôt il n’y eut plus qu’un épais nuage de fumée. « Regarde à travers la fumée », dit le magicien lui montrant le sol. Aladin, surpris, découvrit une trappe pourvue d’un anneau en fer.

« Tu vas soulever cette trappe et descendre dans les profondeurs de la terre », murmura le faux-oncle, « tu passeras par des couloirs, des salles, des jardins, tout ce que tu pourras prendre sur le chemin sera à toi, la seule chose que je désire est une lampe qui est accrochée dans une des salles. »
« Avec plaisir, mon oncle », dit Aladin, « mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi ? » « Je reste ici pour veiller sur ta sécurité », dit le magicien, « maintenant vas-y. » Aladin attrape l’anneau et soulève la trappe avec tant de facilité que le magicien en est suffoqué. Le jeune garçon arrive à un passage obscur après avoir traversé de grandes salles pleines d’or, d’argent, de diamants, de perles et autres pierres précieuses. Sans le savoir il a découvert le plus riche trésor du monde. Il continue d’avancer et arrive à un jardin merveilleux. Les arbres ploient, tant leurs branches sont chargées de fruits. Mais ce ne sont pas des fruits ordinaires, leur éclat est éblouissant. De chaque branche tombent des diamants, des perles, des rubis d’un rouge intense, des améthystes, des émeraudes et des saphirs. Les pétales des fleurs sont d’or fin et dignes d’orner la tête d’une princesse. Dans une niche est accrochée la lampe. Elle est vieille, poussiéreuse et éclaire faiblement. Aladin la décroche avec précautions, éteint la flamme, jette l’huile et prend le chemin du retour. Alors seulement il prend le temps d’admirer les richesses qui l’entourent et d’en remplir ses poches. Le magicien l’attend dans la plus grande impatience. Quand il le voit, il crie: « Que de temps il t’a fallu! Viens maintenant, passe-moi la lampe et je t’aiderai à sortir. »
«Je ne peux pas, mon oncle, elle est trop lourde, aidez-moi d’abord à sortir », bégaie Aladin. Mais le magicien n’a pas la moindre intention de l’aider. Il veut la lampe pour ensuite se débarrasser du jeune garçon. Il insiste, tour à tour doux et menaçant, mais en vain. Aladin essaie encore, et encore, mais il ne peut réussir à soulever la lampe jusqu’à l’ouverture. Alors le magicien entre dans une fureur épouvantable.

« Ingrat », hurle-t-il, « je vais te donner une leçon. Et à ces mots il jette une seconde poignée d’encens dans le feu, tout en marmonnant des paroles magiques dans une langue inconnue. La dalle de pierre se met à bouger et, lentement, recouvre l’ouverture.

« Puisque je ne peux pas avoir cette lampe, tu peux mourir, personne ne viendra te chercher là », dit-il avec un rire mauvais. Puis il frotte l’anneau magique et disparaît.

Aladin est tout seul dans l’obscurité. Comment aurait-il pu penser que son oncle le traiterait aussi cruellement. Il appelle au secours mais personne ne peut l’entendre et il ne peut sortir de là sans aide. Il remonte les couloirs, les salles, jusqu’au jardin merveilleux, cherchant une issue éventuelle. Mais rien. Désespéré, il revient au point de départ et, se laissant tomber dans un coin, il pleure silencieusement. Puis il se met à prier. Comme il prie, ses doigts accrochent la vieille lampe et soudain un génie à la figure énorme se matérialise devant lui.

« Maître, vous m’avez appelé, que désirez-vous ? » demande-t-il à Aladin.

« Emmène-moi auprès de ma mère », ordonne le jeune garçon, abasourdi et, avant d’être revenu de son étonnement, il se trouve devant la porte de sa maison …

Il raconte ses aventures à sa mère qui convient avec lui que la lampe renferme un pouvoir magique et ils comprennent alors pourquoi le magicien y tenait tant.

Aladin est fou de joie : « Finies la pauvreté et les privations ! » et, joignant le geste à la parole, il fait de nouveau apparaître le génie auquel il commande à dîner. Le génie disparaît un instant et reparaît chargé d’une bassine et de douze plats d’argent, chacun rempli de mets plus délicats les uns que les autres. Le génie apporte également du vin et des fruits délicieux, qu’il place devant Aladin et sa mère.

Cette dernière ne peut en croire ses yeux et tremble de crainte « Jette cette lampe, mon fils, elle est ensorcelée et ne nous apportera que des ennuis. »
« Mais c’est elle qui m’a libéré de cette trappe dans laquelle mon prétendu oncle m’avait enfermé ! » proteste Aladin en commençant à manger. Pourtant sa mère ne cesse de s’inquiéter et de trembler.

Pour lui faire plaisir, Aladin promet de cacher la lampe dans un endroit sûr et de chercher un travail honnête. Puis tous deux décident de vendre les plats d’argent, et ainsi de vivre un certain temps confortablement.

Pendant la journée, Aladin va de marché en marché, regardant travailler les orfèvres et les commerçants en essayant d’apprendre quelque chose.

Un jour il décide d’ouvrir lui-même un commerce; emportant avec lui les pierres précieuses qu’il a ramenées du jardin merveilleux, il quitte la maison. Il a à peine fait quelques pas qu’il entend les trompettes du messager du sultan « Rentrez chez vous », crie celui-ci, « fermez portes et fenêtres, la princesse Badroulboudour, fille du sultan, va passer, elle ne doit pas être vue. Si quelqu’un désobéit à cet ordre, il aura la tête coupée. »
Aladin a souvent entendu parler de la beauté de la princesse et il brûle d’envie de la voir. Inconscient du danger, il se cache donc derrière une porte et attend qu’elle passe. En effet la princesse est la plus belle brune que l’on peut voir au monde, elle éclipse par sa beauté toutes les servantes qui l’entourent.. Quand elle passe devant la porte derrière laquelle se cache Aladin, le vent soulève légèrement son voile, découvrant ainsi un visage dont la perfection le fait trembler d’émotion.

Une fois la princesse passée, il reprend ses pierres précieuses et rentre en courant chez lui. Il a toujours devant ses yeux, la vision de la princesse et, bien que sa raison sache que c’est pure folie, son coeur déborde d’amour. Il ne peut plus ni manger ni dormir. Sa mère le remarque et lui en demande la raison.

« Hélas mon fils ! » se lamente-t-elle lorsqu’il lui raconte son tourment, « la fille du sultan n’est pas pour quelqu’un comme toi, quelque soit ton amour pour elle, mon fils, il n’y faut plus penser. » « Ma fortune peut égaler celle du sultan », rétorque Aladin, « j’ai beau n’être que le fils d’un pauvre tailleur, je suis sûr que le sultan ne possède pas de pierres précieuses comparables aux miennes. » Aladin dispose ses pierres précieuses dans le bassin d’argent et ajoute : « Chère mère, vous allez vous présenter au sultan et demander pour moi la main de la princesse. Prenez ces joyaux et offrez-les au sultan, ne me refusez pas cette faveur, je vous en supplie, ou je mourrai de chagrin. »
Il n’y a rien qu’une mère ne ferait pour son fils. La mère d’Aladin prend donc le bassin plein de joyaux et, courageusement, se rend au palais. Aprn’s avoir franchi d’innombrables portes, elle arrive au divan, pièce immense où se trouvent les nobles, les vizirs et les juges de la cour. Au centre de la pièce, trône le sultan en personne, écoutant les requêtes de ses sujets. Quand elle le voit, la mère d’Aladin se sent défaillir et elle veut rebrousser chemin mais le sultan la remarque.

« Faites venir cette femme, je suis curieux de savoir ce qu’elle désire », dit-il à son grand vizir.

Une fois devant lui, la mère d’Aladin se prosterne, baise le tapis qui couvre les marches du trône et dit « Avant d’exposer à Sa Majesté le sujet extraordinaire qui me fait paraître devant son trône, je la supplie de me pardonner la hardiesse de la demande que je viens lui faire. »
« Relève-toi, bonne femme », répond gentiment le sultan, « quoi que ce puisse être, je te le pardonne dès à présent et il ne t’arrivera pas le moindre mal parle hardiment. »
« J’ai un fils nommé Aladin », commence-t-elle et, d’une voix tremblante, elle raconte comment son fils, bien que ce soit interdit, a vu la princesse et, devant sa beauté incomparable, en est tombé follement amoureux. « Et je suis venue ici pour demander à Sa Majesté la main de sa fille pour mon fils. »
« Et qu’est-ce qui te permet de penser qu’il est digne de ma fille ? »questionne le roi amusé. « Il vous envoie ce présent », répond bravement la mère d’Aladin en découvrant le bassin d’argent. Un murmure d’admiration parcourt l’assemblée. Le sultan, revenu de son étonnement, se penche vers son grand vizir et lui dit : « Chacune de ces pierres vaut à elle seule dix fois plus que ma fortune tout entière, que dis-tu d’un tel cadeau? Que dois-je répondre?» « Je dois reconnaître que le présent est digne de la princesse », répond le vizir à contrecoeur, « mais je pense qu’il serait prudent d’attendre quelques mois avant de vous prononcer, car je suis très soupçonneux quant a l’origine de ces pierres… »
« Rentre chez toi, bonne femme », reprend le sultan, « et dis à ton fils que j’accepte sa requête mais qu’il lui faudra attendre trois mois car il me faut le temps de faire tous les préparatifs Aussi, reviens au bout de ce temps-là. » La mère, débordante de joie, se dépêche de rentrer pour annoncer la bonne nouvelle. Cette nuit-là, Aladin s’endort le coeur léger, en remerciant Dieu de sa bonté. Mais il ne sait pas que le grand vizir est prêt à tout pour l’empêcher d’épouser la princesse, car lui-même a un fils qu’il veut marier à la fille du sultan afin qu’il monte un jour sur le trône. D’ailleurs, le sultan ne lui a-t-il pas promis la princesse pour son fils bien avant que la mère d’Aladin ne, se présente? Va-t-il laisser un inconnu gâcher ses plans? Le grand vizir sait ce qu’il lui reste à faire: le sultan devient vieux et il perd un peu la tête. S’il n’entend plus parler d’Aladin pendant quelque temps, il oubliera sa promesse. Alors il pourra même le convaincre habilement que son propre fils est plus digne d’épouser la princesse Badroulboudour.

Le vizir ne perd pas de temps. Le plus important dans la préparation d’un mariage est la procession qui, à travers la ville, se rendra jusqu’au palais du sultan.

Le grand jour arrive. Des soldats et des gardes en uniforme de cérémonie défilent dans les rues tandis que la population s’active à allumer des lampions et à jeter des fleurs.

Aladin ne sait rien de tout cela, car il ne quitte pratiquement pas sa chambre, comptant les jours qui le séparent de sa chance. Pourtant ce soir-là, il s’aventure dans les rues et, étonné de voir la ville en fête, demande quelle est la raison de cette agitation. « Nous célébrons aujourd’hui le mariage du fils du grand vizir avec la princesse Badroulboudour, étranger », lui répond-on. « Nous attendons que l’époux sorte du bain pour l’accompagner jusqu’au palais… »
Aladin n’attend pas plus longtemps, il court jusqu’à sa chambre, prend la lampe qu’il avait cachée et fait glisser ses doigts sur le bronze.

« Que désirez-vous, maître ? » demande aussitôt le génie.

« En ce moment même la procession du mariage de la princesse Badroulboudour marche vers le palais du sultan. Je veux prendre la place du prétendant. Mène le fils du vizir chez lui et enferme-le. Procure-moi aussi les mêmes vêtements que les siens. »
« Il sera fait selon votre désir, maître », répond l’esclave de la lampe. En un dm d’oeil Aladin est habillé et parfumé comme un prince et transporté au palais. La procession arrive à hauteur des portes du palais et personne n’a remarqué la substitution. Seuls le sultan et le grand vizir s’étonnent à la vue de ce mystérieux étranger. Aladin se jette aux pieds du sultan « Monarque au-dessus des Monarques du monde», commence-t-il, « je viens au sujet de la promesse que vous avez faite à ma mère… »
Le sultan irrité se tourne vers le grand vizir : « Je me souviens », dit-il, « ce doit être cet Aladin. Toi, mécréant, tu voulais que ton fils prenne sa place. » « Je pensais seulement à votre intérêt », dit le vizir, furieux de la tournure des événements, « et Si vous voulez bien me permettre ce conseil, demandez à cet homme une dot digne de la princesse, vous ne savez même pas quelle est sa fortune. »Le sultan réfléchit un moment et dit « Notre coutume, Aladin, est d’exiger une grosse dot pour une princesse. Pour ma fille, je demande quarante plats d’or fin remplis de pierres précieuses. A cette seule condition je te donnerai ma fille. »
« Que Sa Majesté attende un instant, je reviens avec la dot qu’elle demande », répond Aladin au grand étonnement des personnes pré-sentes. En hâte il rentre chez lui; un instant plus tard, on le voit apparaître dans la rue suivi de quarante servantes, chacune portant sur la tête un plat du plus bel or rempli des plus beaux joyaux. Il s’est procuré tout cela grâce à sa lampe magique… Quelle magnifique procession ! Aladin marche en tête, sur un superbe cheval arabe, suivi de sa mère, habillée comme une reine et accompagnée de douze esclaves. Des cavaliers les suivent, jetant à la foule émerveillée des milliers de pièces d’or.

Le sultan peut à peine en croire ses yeux. Il vient lui-même à la rencontre d’Aladin, l’embrasse comme son propre fils et, n’écoutant plus les avertissements jaloux de son vizir, il donne l’ordre de commencer les festivités.

En un instant la musique retentit et le sol se met à trembler sous les pieds des danseurs. Le palais ruisselle de lumières et tout le monde s’amuse. Le sultan, à qui Aladin a plu tout de suite, appelle ses juges et ordonne que le contrat de mariage soit signé sur-le-champ. Une fois la chose faite, Aladin se lève et demande la permission de se retirer.

« Où voulez-vous aller, mon fils ? » lui demande le sultan, « au­jourd’hui est un grand jour et votre épouse vous attend. »
« Sa beauté est telle qu’elle mérite davantage que ce que j’ai pu lui donner jusqu’à présent », répond Aladin. « J’ai décidé qu’avant le lever du jour, j’aurai fait construire un palais digne de recevoir la princesse. J’aimerais que vous choisissiez vous-même l’emplacement de notre future demeure. »
« Choisissez la partie de mon royaume qu’il vous plaira, si vous pensez que c’est nécessaire », dit le sultan, « mais vous n’avez pas besoin d’un palais car à partir de ce jour, celui-ci est le vôtre. »
Cette nuit-là, une armée de génies invisibles travaille à la construction du palais d’Aladin tout pres de celui du sultan. Il est tout de marbre fin, de jade et d’agate; les pièces sont ornées d’or et d’argent, les murs de magnifiques tentures et les sols de merveilleuses mosaïques. Avant le lever du jour, le palais retentit des voix des servantes, du bruit de la vaisselle et du hennissement des chevaux dans les écuries. Le soleil se lève sur un tapis de velours qui court du palais d’Aladin au palais du sultan. Ainsi font les esclaves de la lampe conformément aux ordres d’Aladin.

La princesse Badroulboudour tombe éperdument amoureuse d’Aladin dès qu’elle le voit et les festivités de leur mariage durent quarante jours et quarante nuits dans le plus grand apparat. Le grand vizir, voyant que sa cause est perdue à jamais, ne tente plus d’empêcher leur bonheur.

Ils auraient donc pu vivre parfaitement heureux si, quelque part, le terrible magicien ne s’était un jour souvenu d’Aladin. Encore une fois, du fin fond de l’Afrique, il décide d’essayer de rentrer en possession de la lampe merveilleuse et de savoir ce qu’il est advenu de cet Aladin qu’il a emprisonné dans la trappe. Il s’installe donc devant ses instruments et prononce la formule magique. Quelle n’est pas sa surprise de voir qu’Aladin vit comme un prince et qu’il a épousé la fille du sultan lui-même!
Il entre dans une colère terrible, criant et gesticulant comme s’il était possédé par le diable, tout en se demandant comment lui dérober la fameuse lampe, car il est sûr que le fils d’un misérable tailleur n’a pu devenir gendre du sultan sans l’aide des pouvoirs magiques de la lampe.

Il se décide à agir et sans perdre une minute il frotte son anneau magique. En un éclair, le voilà transporté dans la ville même où vit Aladin. Il se promène dans les rues questionnant les passants. Bientôt il sait tout ce qu’il veut savoir sur Aladin et son palais. Alors il achète une douzaine de lampes neuves et commence à arpenter les rues en criant: « Qui veut échanger une vieille lampe contre une neuve? Qui veut échanger une vieille lampe contre une neuve ? »
Les citadins pensant que le camelot a perdu la raison profitent sans chercher davantage de cette offre inespérée. Le magicien échange en souriant lampe après lampe tout en se rapprochant du palais d’Aladin.

Quand il arrive aux portes du palais, il ne lui reste plus qu’une lampe « Une lampe neuve contre une vieille », crie-t-il sous les fenêtres d’Aladin. Il a appris qu’Aladin et son épouse ne sont pas au palais, ainsi ne craint-il pas d’être découvert. Il tremble d’émotion lorsque l’un des esclaves du palais ouvre la fenêtre et lui crie : « Attends un instant, notre maître a une tres vieille lampe dans sa chambre. Je crois qu’il serait bien content, si on la lui changeait pour une neuve. »
Le magicien n’en croit pas ses yeux, l’esclave lui donne contre une neuve, la lampe merveilleuse qu’il désire depuis si longtemps… Dès qu’il l’a entre les mains, il se hâte de quitter la ville, puis il attend que la nuit tombe et que le palais soit endormi. Alors il frotte la lampe et le génie lui apparaît. « Maître, que désirez-vous ? » demande-t-il. « Je veux que le palais d’Aladin ainsi que la princesse soient transportés chez moi en Afrique, mais je veux qu’Aladin reste ici. Il s’expliquera lui-même avec le sultan », dit-il avec un rire mauvais.

La nuit est sans étoile et sans lune. Tout à coup, sans que personne ne s’en aperçoive, le palais s’élève dans le ciel, ne laissant à la place qu’une vaste surface de terre battue. Le matin, quand le sultan se réveille, il regarde comme il en a l’habitude, vers le palais d’Aladin. Mais ce jour-là, il ne peut en croire ses yeux, est-il en train de rêver? Hélas non on aurait dit qu’un énorme coup de vent a balayé la terre et a tout emporté. A la place du palais, il n’y a plus qu’un espace vide. Horrifié, le vieux sultan fait appeler son grand vizir. « Dis-moi ce que tu vois », lui ordonne-t-il en ouvrant la fenêtre.

« Majesté, le palais du prince a disparu », s’écrie le vizir stupéfait. Puis, se tournant vers le sultan, il ajoute : « Si seulement vous m’aviez écouté, j’ai toujours pensé que cet Aladin avait usé de moyens malhonnêtes et de magie pour épouser votre fille ! Il faut l’attraper, le punir sévèrement et le forcer à s’expliquer. »
Le sultan, la veille encore Si attentionné pour Aladin, ne pense plus maintenant qu’à se venger.

« Il faut qu’il souffre les pires tortures », crie-t-il, fou de rage, « lancez les gardes à sa recherche, qu’on fouille toute la ville pour le retrouver. »
Ils ne cherchent pas longtemps. Aladin dort profondément près d’un buisson. On l’amène devant le sultan fou furieux et lorsqu’il est jeté dans le plus noir et le plus profond cachot, il n’a toujours pas compris ce qui lui arrive. Il est là impuissant, sans défense. Très loin au-dessus de lui, il entend la voix du sultan « Je te donne quatre jours et quatre nuits, Si d’ici là la princesse Badroulboudour n’est pas revenue, je te ferai couper la tête.»
Aladin l’écoute le coeur serré. Où donc est sa chère princesse? Il réfléchit longtemps à sa mystérieuse disparition et à la non moins mystérieuse disparition de son palais. Il comprend enfin que seul le magicien peut être l’auteur de ce crime. Mais comment le retrouver maintenant qu’il n’a plus sa lampe mèrveilleuse?
Tandis qu’Aladin souffre dans sa prison, le magicien fait sa cour à la pauvre princesse Badroulboudour.

« Rien ne sert de pleurer, belle princesse, vous ne reverrez jamais Aladin », lui répète-t-il sans cesse. « Maintenant que je vous ai fait amener ici, en Afrique, vous et votre palais, personne n’osera plus essayer de vous enlever à moi. Je vous ai choisie pour épouse et ce soir je viendrai vous demander votre main. Si vous refusez de me prendre pour époux, malheur à vous ! » ajoute-t-il d’une voix menaçante avant de la quitter.

La princesse se cache tout d’abord la tête dans les mains et se met à pleurer. Puis elle imagine un plan: si Aladin est impuissant, sans le secours de sa lampe, elle, au moins, peut agir. Ce soir-là, elle met sa plus belle robe, s’enduit des plus riches parfums et ordonne qu’on prépare un somptueux festin, accompagné des vins les plus forts. Puis elle s’assoit et attend le magicien. Elle l’accueille avec son plus doux sourire.

« Vous êtes mon maître », lui murmure-t-elle en se prosternant devant lui. Le magicien ne peut détacher les yeux de la merveilleuse princesse. “Je vois que vous avez pensé à ma proposition …”, commence-t-il, mais elle ne le laisse pas terminer. Elle l’invite à se mettre à table, lui offre un verre de vin. La soirée passe, la princesse parle, rit, dit mille bêtises et le magicien ne cesse de boire. « Je sais, mon maître », dit enfin la princesse, « que votre pouvoir dépasse de loin celui de tous les rois du monde, d’où le tenez-vous ? » “De cette lampe”, bégaie le magicien, sortant de sa robe la lampe rnerveilleuse, « il me suffit de la frotter ici et…», il ne peut terminer sa
phrase, il glisse lourdement sur le sol et se met à ronfler.La princesse n’attendait que cet instant, elle attrape la lampe et la frotte comme le magicien lui a indique.

« Que désirez-vous, maîtresse ? » demande le génie qui est si grand et si impressionnant que la princesse en est terrifiée. « Envoie ce magicien en enfer et reviens tout de suite », commande-t-elle, reprenant courage.

Le géant s’empare immédiatement du magicien et disparaît pour reparaître une seconde plus tard. « Vous n’entendrez plus parler de ce magicien », dit-il. « Désirez-vous autre chose, princesse ? »
« Ramenez ce palais où il était !»
La lampe une fois de plus réalise les désirs de la princesse. Avant que le coq ne chante, Aladin est libéré et rendu à sa princesse. Le sultan se réjouit avec eux et Aladin oublie bien vite les souffrances du cachot.

Mais à partir de ce jour, la lampe disparaît et on n’en entend plus parler. L’intelligente princesse l’a cassée en mille morceaux, elle en a brûlé une partie, enterré une autre et jeté le reste à la mer.

Ainsi agit-elle car elle craint l’envie et le désir de pouvoir qui sont souvent plus forts chez les hommes que la bonté…

Conte de Fée: La femme curieuse

Un jour, un roi, qui était à la chasse, se perdit. Comme il cherchait le chemin, il entendit parler, et s’étant approché de l’endroit d’où sortait la voix, il vit un homme et une femme qui travaillaient à couper du bois. La femme disait :

« Il faut avouer que notre mère Ève était bien gourmande, d’avoir mangé de la pomme. Si elle avait obéi à Dieu, nous n’aurions pas la peine de travailler tous les jours. »

L’homme lui répondit :

« Si Ève était une gourmande, Adam était bien sot de faire ce qu’elle lui disait. Si j’avais été à sa place, et que vous m’eussiez voulu faire manger de ces pommes, je vous aurais donné un bon soufflet, et je n’aurais pas voulu seulement vous écouter. »

Le roi s’approcha, et leur dit :

« Vous avez donc bien de la peine, mes pauvres gens.

– Oui, monsieur, répondirent-ils (car ils ne savaient pas que c’était le roi), nous travaillons comme des chevaux, depuis le matin jusqu’au soir, et encore nous avons bien du mal à vivre.

– Venez avec moi, leur dit le roi, je vous nourrirai sans travailler. »

Dans le moment les officiers du roi, qui le cherchaient, arrivèrent ; et les pauvres gens furent bien étonnés et bien joyeux. Quand ils furent dans le palais, le roi leur fit donner de beaux habits, un carrosse, des laquais ; et tous les jours ils avaient douze plats pour leur dîner. Au bout d’un mois, on leur servit vingt-quatre plats : mais dans le milieu de la table, on en mit un grand qui était fermé. D’abord, la femme qui était curieuse, voulut ouvrir ce plat ; mais un officier du roi, qui était présent, lui dit que le roi leur défendait d’y toucher, et qu’il ne voulait pas qu’ils vissent ce qui était dedans. Quand les domestiques furent sortis, le mari s’aperçut que sa femme ne mangeait pas et qu’elle était triste ; il lui demanda ce qu’elle avait, et elle lui répondit qu’elle ne se souciait pas de manger de toutes les bonnes choses qui étaient sur la table, mais qu’elle avait envie de ce qui était dans ce plat couvert :

« Vous êtes folle, lui dit son mari, ne vous a-t-on pas dit que le roi nous le défendait ?

– Le roi est un injuste, dit la femme ; s’il ne voulait pas que nous vissions ce qui est dans ce plat, il ne fallait pas le faire servir sur la table. »

En même temps, elle se mit à pleurer, et dit qu’elle se tuerait, si son mari ne voulait pas ouvrir le plat. Quand son mari la vit pleurer, il fut bien fâché, et comme il l’aimait beaucoup, il lui dit qu’il ferait tout ce qu’elle voudrait, pour qu’elle ne se chagrinât pas. En même temps, il ouvrit le plat, et il en sortit une petite souris, qui se sauva dans la chambre. Ils coururent après elle pour la rattraper ; mais elle se cacha dans un petit trou, et aussitôt le roi entra, qui demanda où était la souris.

« Sire, dit le mari, ma femme m’a tourmenté, pour voir ce qui était dans le plat, je l’ai ouvert malgré moi, et la souris s’est sauvée.

– Ah, ah ! dit le roi, vous disiez que si vous eussiez été à la place d’Adam, vous eussiez donné un soufflet à Ève, pour lui apprendre à être curieuse et gourmande : il fallait vous souvenir de vos promesses. Et vous, méchante femme : vous aviez toutes sortes de bonnes choses, comme Ève, et cela n’était pas assez ; vous vouliez manger du plat que je vous avais défendu. Allez, malheureux, retournez travailler dans le bois, et ne vous en prenez plus à Adam et à sa femme, du mal que vous aurez, puisque vous avez fait une sottise pareille à celle dont vous les accusiez. »

Conte de Fée: La reine des fées et Joliette

Il y avait un jour un seigneur et une dame qui étaient mariés depuis plusieurs années, sans avoir d’enfants : ils croyaient qu’il ne leur manquait que cela pour être heureux, car ils étaient riches et estimés de tout le monde. À la fin, ils eurent une fille, et toutes les fées qui étaient dans le pays vinrent à son baptême, pour lui faire des dons. L’une dit qu’elle serait belle comme un ange ; l’autre, qu’elle danserait à ravir ; une troisième, qu’elle ne serait jamais malade ; une quatrième, qu’elle aurait beaucoup d’esprit. La mère était bien joyeuse de tous les dons qu’on faisait à sa fille : belle, spirituelle, une bonne santé, des talents. Qu’est-ce qu’on pouvait donner de mieux à cet enfant qu’on nommait Joliette ? On se mit à table pour se divertir ; mais lorsqu’on eut à moitié soupé, on vint dire au père de Joliette que la reine des fées, qui passait par là, voulait entrer. Toutes les fées se levèrent pour aller au-devant de leur reine ; mais elle avait un visage si sévère, qu’elle les fit toutes trembler.

« Mes sœurs, dit-elle lorsqu’elle fut assise, est-ce ainsi que vous employez le pouvoir que vous avez reçu du Ciel ? Pas une de vous n’a pensé à douer Joliette d’un bon cœur, d’inclinations vertueuses. Je vais tâcher de remédier au mal que vous lui avez fait ; je la doue d’être muette jusqu’à l’âge de vingt ans ; plût à Dieu qu’il fût en mon pouvoir de lui ôter absolument l’usage de la langue. »

En même temps la fée disparut, et laissa le père et la mère de Joliette dans le plus grand désespoir du monde ; car ils ne concevaient rien de plus triste que d’avoir une fille muette. Cependant Joliette devenait charmante ; elle s’efforçait de parler quand elle eut deux ans, et l’on connaissait, par ses petits gestes, qu’elle entendait tout ce qu’on lui disait, et qu’elle mourait d’envie de répondre. On lui donna toutes sortes de maîtres, et elle apprenait avec une promptitude surprenante : elle avait tant d’esprit qu’elle se faisait entendre par des gestes, et rendait compte à sa mère de tout ce qu’elle voyait, ou entendait. D’abord on admirait cela, mais le père qui était un homme de bon sens, dit à sa femme :

« Ma chère, vous laissez prendre une mauvaise habitude à Joliette ; c’est un petit espion. Qu’avons-nous besoin de savoir tout ce qui se fait dans la ville ? On ne se méfie pas d’elle, parce qu’elle est une enfant, et qu’on sait qu’elle ne peut pas parler, et elle vous fait savoir tout ce qu’elle entend : il faut la corriger de ce défaut, il n’y a rien de plus vilain que d’être une rapporteuse. »

La mère, qui idolâtrait Joliette, et qui était naturellement curieuse, dit à son mari qu’il n’aimait pas cette pauvre enfant, parce qu’elle avait le défaut d’être muette ; qu’elle était déjà assez malheureuse avec son infirmité, et qu’elle ne pouvait se résoudre à la rendre encore plus misérable en la contredisant. Le mari, qui ne se paya pas de ces mauvaises raisons, prit Joliette en particulier et lui dit :

« Ma chère enfant, vous me chagrinez. La bonne fée qui vous a rendue muette avait sans doute prévu que vous seriez une rapporteuse ; mais à quoi cela sert-il que vous ne puissiez parler, puisque vous vous faites entendre par signes ; savez-vous ce qu’il arrivera ? vous vous ferez haïr de tout le monde, on vous fuira comme si vous aviez la peste, et on aura raison, car vous causerez plus de mal que cette affreuse maladie. Un rapporteur brouille tout le monde, et cause des maux épouvantables : pour moi, si vous ne vous corrigez pas, je souhaiterai de tout mon cœur que vous fussiez aussi aveugle et sourde. »

Joliette n’était pas méchante ; c’était par étourderie qu’elle découvrait ce qu’elle avait vu ; ainsi, elle lui promit par signes qu’elle se corrigerait. Elle en avait l’intention, mais deux ou trois jours après, elle entendit une dame qui se moquait d’une de ses amies : elle savait écrire alors, et elle mit sur un papier ce qu’elle avait entendu. Elle avait écrit cette conversation avec tant d’esprit, que sa mère ne pût s’empêcher de rire de ce qu’il y avait de plaisant, et d’admirer le style de sa fille. Joliette avait de la vanité : elle fut si contente des louanges que sa mère lui donna, qu’elle écrivait tout ce qui se passait devant elle. Ce que son père lui avait prédit arriva ; elle se fit haïr de tout le monde. On se cachait d’elle, on parlait bas quand elle entrait, et on craignait de se trouver dans les assemblées dont elle était priée. Malheureusement pour elle, son père mourut, quand elle n’avait que douze ans ; et personne ne lui faisant plus honte de son défaut, elle prit une telle habitude de rapporter, qu’elle le faisait même sans y penser ; elle passait toute la journée à espionner les domestiques qui la haïssaient comme la mort : si elle était dans un jardin, elle faisait semblant de dormir pour entendre les discours de ceux qui se promenaient. Mais comme plusieurs parlaient à la fois, et qu’elle n’avait pas assez de mémoire pour retenir ce que l’on disait, elle faisait dire aux uns ce que les autres avaient dit ; elle écrivait le commencement d’un discours, sans en entendre la fin, ou la fin, sans en savoir le commencement. Il n’y avait pas de semaine qu’il n’y eût vingt tracasseries, ou querelles dans la ville, et quand on venait à examiner d’où venaient ces bruits, on découvrait que cela provenait des rapports de Joliette. Elle brouilla sa mère avec toutes ses amies, et fit battre trois ou quatre personnes.

Cela dura jusqu’au jour où elle eut vingt ans ; elle attendait ce jour avec une grande impatience, pour parler tout à son aise ; il vint enfin, et la reine des fées, se présentant devant elle, lui dit :

« Joliette, avant de vous rendre l’usage de la parole, dont certainement vous abuserez, je vais vous faire voir tous les maux que vous avez causés par vos rapports. »

En même temps elle lui présenta un miroir, et elle y vit un homme suivi de trois enfants, qui demandaient l’aumône avec leur père.

« Je ne connais pas cet homme, dit Joliette, qui parlait pour la première fois ; quel mal lui ai-je causé ?

– Cet homme était un riche marchand, lui répondit la fée ; il avait dans son magasin beaucoup de marchandises : mais il manquait d’argent comptant. Cet homme vint emprunter une somme à votre père, pour payer une lettre de change ; vous écoutiez à la porte du cabinet, et vous fîtes connaître la situation de ce marchand à plusieurs personnes à qui il devait de l’argent ; cela lui fit perdre son crédit, tout le monde voulut être payé, et la justice s’étant mêlée de cette affaire, le pauvre homme et ses enfants sont réduits à l’aumône depuis neuf ans.

– Ah, mon Dieu, madame ! dit Joliette, je suis au désespoir d’avoir commis ce crime ; mais je suis riche, je veux réparer le mal que j’ai fait, en rendant à cet homme le bien que je lui ai fait perdre par mon imprudence. »

Après cela Joliette vit une belle femme dans une chambre dont les fenêtres étaient garnies de grilles de fer ; elle était couchée sur de la paille, ayant une cruche d’eau et un morceau de pain à côté d’elle ; ses grands cheveux noirs tombaient sur ses épaules, et son visage était baigné de larmes.

« Ah ! mon Dieu ! dit Joliette, je connais cette dame ; son mari l’a menée en France depuis deux ans, et il a écrit qu’elle était morte ; serait-il possible que je fusse la cause de l’affreuse situation de cette dame ?

– Oui, Joliette, reprit la fée ; mais ce qu’il y a de plus terrible, c’est que vous êtes encore la cause de la mort d’un homme que le mari de cette dame a tué. Vous souvenez-vous qu’un soir étant dans un jardin, sur un banc, vous fîtes semblant de dormir, pour entendre ce que disaient ces deux personnes ; vous comprîtes par leurs discours qu’ils s’aimaient, et vous le fîtes savoir à toute la ville. Ce bruit vint jusqu’aux oreilles du mari de cette dame, qui est un homme fort jaloux ; il tua ce cavalier, et a mené cette dame en France ; il l’a fait passer pour morte, afin de pouvoir la tourmenter plus longtemps ; cependant cette pauvre dame était innocente. Le gentilhomme lui parlait de l’amour qu’il avait pour une de ses cousines qu’il voulait épouser ; mais comme ils parlaient bas, vous n’avez entendu que la moitié de leur conversation que vous avez écrite, et cela a causé ces horribles malheurs.

– Ah ! s’écria Joliette, je suis une malheureuse, je ne mérite pas de voir le jour.

– Attendez pour vous condamner, que vous ayez connu tous vos crimes, lui dit la fée. Regardez cet homme couché dans ce cachot, couvert de chaînes ; vous avez découvert une conversation fort innocente que tenait cet homme, et comme vous ne l’aviez écoutée qu’à moitié, vous avez cru entendre qu’il était d’intelligence avec les ennemis du roi. Un jeune étourdi, fort méchant homme, une femme aussi babillarde que vous, qui n’aimaient pas ce pauvre homme qui est prisonnier, ont répété et augmenté ce que vous leur aviez fait entendre de cet homme ; ils l’on fait mettre dans ce cachot, d’où il ne sortira que pour assommer le rapporteur à coup de bâtons, et vous traiter comme la dernière des femmes, si jamais il vous rencontre. »

Après cela, la fée montra à Joliette quantité de domestiques sur le pavé, et manquant de pain, des maris séparés de leurs femmes ; des enfants déshérités par leurs pères ; et tout cela, à cause de ses rapports. Joliette était inconsolable, et promit de se corriger.

« Vous êtes trop vieille pour vous corriger, lui dit la fée ; des défauts qu’on a nourris jusqu’à vingt ans ne se corrigent pas après cela, quand on le veut ; je ne sais qu’un remède à ce mal : c’est d’être aveugle, sourde et muette, pendant dix ans, et de passer tout ce temps à réfléchir sur les malheurs que vous avez causés. »

Joliette n’eut pas le courage de consentir à un remède qui lui paraissait si terrible ; elle promit pourtant de ne rien épargner pour devenir silencieuse ; mais la fée lui tourna le dos sans vouloir l’écouter ; car elle savait bien que, si elle avait eu une vraie envie de se corriger, elle en aurait pris les moyens. Le monde est plein de ces sortes de gens, qui disent : « Je suis bien fâchée d’être gourmande, colère, menteuse ; je souhaiterais de tout mon cœur de me corriger. » Ils mentent assurément, car si on leur dit : « Pour corriger votre gourmandise, il ne faut jamais manger hors des repas, et rester toujours sur votre appétit, quand vous sortez de table. Pour vous guérir de votre colère, il faut vous imposer une bonne pénitence, toutes les fois que vous vous emporterez » ; si, dis-je, on leur dit de se servir de ces moyens, ils répondent : « Cela est trop difficile. » C’est-à-dire qu’ils voudraient que Dieu fît un miracle, pour les corriger tout d’un coup, sans qu’il leur en coûtât aucune peine.

Voilà précisément comme pensait Joliette ; mais avec cette fausse bonne volonté, on ne se corrige de rien. Comme elle était détestée de toutes les personnes qui la connaissaient, malgré son esprit, sa beauté et ses talents, elle résolut d’aller demeurer dans un autre pays. Elle vendit donc tout son bien, et partit avec sa sotte mère. Elles arrivèrent dans une grande ville, où l’on fut d’abord charmé de Joliette. Plusieurs seigneurs la demandèrent en mariage, et elle en choisit un qu’elle aimait passionnément. Elle vécut un an fort heureuse avec lui. Comme la ville dans laquelle elle demeurait était bien grande, on ne connut pas sitôt qu’elle était rapporteuse, parce qu’elle voyait beaucoup de gens, qui ne se connaissaient pas les uns et les autres. Un jour, après souper, son mari parlait de plusieurs personnes, et il vint à dire qu’un tel seigneur n’était pas un fort honnête homme, parce qu’il lui avait vu faire plusieurs mauvaises actions. Deux jours après, Joliette étant dans une grande mascarade, un homme couvert d’un domino la pria de danser, et vint ensuite s’asseoir auprès d’elle. Comme elle parlait bien, il s’amusa beaucoup de la conversation, d’autant plus qu’elle savait toutes les histoires scandaleuses de la ville, et qu’elle les racontait avec beaucoup d’esprit. La femme du seigneur dont son mari lui avait parlé vint à danser ; et Joliette dit à ce masque, qui avait un domino :

« Cette femme est fort aimable ; c’est bien dommage qu’elle soit mariée à un malhonnête homme.

– Connaissez-vous le mari dont vous parlez si mal ? lui demanda le masque.

– Non, répondit Joliette, mais mon mari, qui le connaît parfaitement, m’a raconté plusieurs vilaines histoires qui sont sur son compte. »

Et tout de suite, Joliette raconta ces histoires, qu’elle augmenta selon la mauvaise habitude qu’elle avait prise, afin d’avoir occasion de faire briller son esprit. Le masque l’écouta très attentivement, et elle était fort aise de l’attention qu’il lui donnait, parce qu’elle pensait qu’il l’admirait. Quand elle eut fini, il se leva, et un quart d’heure après, on vint dire à Joliette que son mari se mourait, parce qu’il s’était battu contre un homme auquel il avait ôté la réputation. Joliette courut tout en pleurs, au lieu où était son mari qui n’avait plus qu’un quart d’heure à vivre. « Retirez-vous, mauvaise créature, lui dit cet homme mourant. C’est votre langue et vos rapports qui m’ôtent la vie. »

Et peu de temps après, il expira. Joliette, qui l’aimait à la folie, le voyant mort, se jeta toute furieuse sur son épée, et se la passa au travers du corps. Sa mère qui vit cet horrible spectacle, en fut si saisie qu’elle en tomba malade de chagrin, et mourut aussi en maudissant la curiosité, et la sotte complaisance qu’elle avait eue pour sa fille, dont elle avait causé la perte.

Conte de Fée: Le prince Spirituel

Il y avait une fois une fée qui voulait épouser un roi ; mais comme elle avait une fort mauvaise réputation, le roi aima mieux s’exposer à toute sa colère, que de devenir le mari d’une femme que personne n’estimerait ; car il n’y a rien de si fâcheux, pour un honnête homme, que de voir sa femme méprisée. Une bonne fée, qu’on nommait Diamantine, fit épouser à ce prince une jeune princesse qu’elle avait élevée, et promit de le défendre contre la fée Furie ; mais peu de temps après, Furie, ayant été nommée reine des fées, son pouvoir, qui surpassait de beaucoup celui de Diamantine, lui donna le moyen de se venger. Elle se trouva aux couches de la reine, et doua un petit prince qu’elle mit au monde, d’une laideur que rien ne pût surpasser. Diamantine, qui s’était cachée à la ruelle du lit de la reine, essaya de la consoler, lorsque Furie fut partie.

« Ayez bon courage, lui dit-elle ; malgré la malice de votre ennemie, votre fils sera fort heureux un jour. Vous le nommerez Spirituel, et non seulement il aura tout l’esprit possible, mais il pourra encore en donner à la personne qu’il aimera le mieux. »

Cependant, le petit prince était si laid, qu’on ne pouvait le regarder sans frayeur : soit qu’il pleurât, soit qu’il voulût rire, il faisait de si laides grimaces, que les petits enfants, qu’on lui amenait pour jouer avec lui, en avaient peur, et disaient que c’était la Bête. Quand il fut devenu raisonnable, tout le monde souhaitait de l’entendre parler, mais on fermait les yeux, et le peuple, qui ne sait la plupart du temps ce qu’il veut, prit pour Spirituel une haine si forte que, la reine ayant eu un second fils, on obligea le roi de le nommer son héritier ; car dans ce pays-là, le peuple avait droit de se choisir un maître. Spirituel céda sans murmurer la couronne à son frère, et rebuté de la sottise des hommes, qui n’estiment que la beauté du corps, sans se soucier de celle de l’âme, il se retira dans une solitude, où, en s’appliquant à l’étude de la sagesse, il devint extrêmement heureux. Ce n’était pas là le compte de la fée Furie ; elle voulait qu’il fût misérable, et voici ce qu’elle fit pour lui faire perdre son bonheur.

Furie avait un fils nommé Charmant ; elle l’adorait, quoiqu’il fût la plus grande bête du monde. Comme elle voulait le rendre heureux, à quelque prix que ce fût, elle enleva une princesse qui était parfaitement belle ; mais, afin qu’elle ne fût point rebutée de la bêtise de Charmant, elle souhaita qu’elle fût aussi sotte que lui. Cette princesse, qu’on appelait Astre, vivait avec Charmant, et quoiqu’ils eussent seize ans passés, on n’avait jamais pu leur apprendre à lire. Furie fit peindre la princesse, et porta elle-même son portrait dans une petite maison, où Spirituel vivait avec un seul domestique. La malice de Furie lui réussit, et quoique Spirituel sût que la princesse Astre était dans le palais de son ennemie, il en devint si amoureux qu’il résolut d’y aller ; mais en même temps, se souvenant de sa laideur, il vit bien qu’il était le plus malheureux de tous les hommes, puisqu’il était sûr de paraître horrible aux yeux de cette belle fille. Il résista longtemps au désir qu’il avait de la voir ; mais enfin sa passion l’emporta sur sa raison. Il partit avec son valet, et Furie fut enchantée de lui voir prendre cette résolution, pour avoir le plaisir de le tourmenter tout à son aise. Astre se promenait dans un jardin avec Diamantine, sa gouvernante ; lorsqu’elle vit s’approcher le prince, elle fit un grand cri, et voulait s’enfuir ; mais Diamantine l’en ayant empêchée, elle cacha sa tête dans ses deux mains, et dit à la fée :

« Ma bonne, faites sortir ce vilain homme, il me fait mourir de peur. »

Le prince voulut profiter du moment où elle avait les yeux fermés pour lui faire un compliment bien arrangé, mais c’était comme s’il lui eût parlé latin, elle était trop bête pour le comprendre. En même temps, Spirituel entendit Furie qui riait de toute sa force, en se moquant de lui.

« Vous en avez assez fait pour la première fois, dit-elle au prince ; vous pouvez vous retirer dans un appartement, que je vous ai fait préparer, et d’où vous aurez le plaisir de voir la princesse tout à votre aise. »

Vous croyez peut-être que Spirituel s’amusa à dire des injures à cette méchante femme ; mais il avait trop d’esprit pour cela ; il savait qu’elle ne cherchait qu’à le fâcher, et il ne lui donna point le plaisir de se mettre en colère. Il était pourtant bien affligé ; mais ce fut bien pis, lorsqu’il entendit une conversation d’Astre avec Charmant ; car elle dit tant de bêtises, qu’elle ne lui parut plus si belle de moitié, et qu’il prit la résolution de l’oublier, et de retourner dans sa solitude. Il voulut auparavant prendre congé de Diamantine ; quelle fut sa surprise, lorsque cette fée lui dit qu’il ne devait point quitter le palais, et qu’elle savait un moyen de le faire aimer de la princesse.

« Je vous suis bien obligé, madame, lui répondit Spirituel ; mais je ne suis pas pressé de me marier. J’avoue qu’Astre est charmante, mais c’est quand elle ne parle pas ; la fée Furie m’a guéri, en me faisant entendre une de ses conversations : j’emporterai son portrait, qui est admirable, parce qu’il garde toujours le silence.

– Vous avez beau faire le dédaigneux, lui dit Diamantine, votre bonheur dépend d’épouser la princesse.

– Je vous assure, madame, que je ne le ferai jamais, à moins que je ne devienne sourd ; encore faudrait-il que je perdisse la mémoire, autrement je ne pourrais m’ôter de l’esprit cette conversation. J’aimerais mieux cent fois épouser une femme plus laide que moi, si cela était possible, qu’une stupide avec laquelle je ne pourrais avoir une conversation raisonnable, et qui me ferait trembler, quand je serais en compagnie avec elle, par la crainte de lui entendre dire une impertinence, toutes les fois qu’elle ouvrirait la bouche.

– Votre frayeur me divertit, lui dit Diamantine, mais, prince, apprenez un secret qui n’est connu que de votre mère et de moi. Je vous ai doué du pouvoir de donner de l’esprit à la personne que vous aimeriez le mieux ; ainsi vous n’avez qu’à souhaiter : Astre peut devenir la personne la plus spirituelle, elle sera parfaite alors ; car elle est la meilleure enfant du monde, et a le cœur fort bon.

– Ah ! madame, dit Spirituel, vous allez me rendre bien misérable ; Astre va devenir trop aimable pour mon repos, et je le serai trop peu pour lui plaire ; mais n’importe, je sacrifie mon bonheur au sien, et je lui souhaite tout l’esprit qui dépend de moi.

– Cela est bien généreux, dit Diamantine, mais j’espère que cette belle action ne demeurera pas sans récompense. Trouvez-vous dans les jardins du palais à minuit ; c’est l’heure où Furie est obligée de dormir, et pendant trois heures, elle perd toute sa puissance. »

Le prince s’étant retiré, Diamantine fut dans la chambre d’Astre ; elle la trouva assise, la tête appuyée dans ses mains, comme une personne qui rêve profondément. Diamantine l’ayant appelée, Astre lui dit :

« Ah ! madame, si vous pouviez voir ce qui vient de se passer en moi, vous seriez bien surprise. Depuis un moment, je suis comme dans un nouveau monde : je réfléchis, je pense ; mes pensées s’arrangent dans une forme qui me donne un plaisir infini, et je suis bien honteuse en me rappelant ma répugnance pour les livres et pour les sciences.

– Eh bien, lui dit Diamantine, vous pourrez vous en corriger : vous épouserez dans deux jours le prince Charmant, et vous étudierez ensuite tout à votre aise.

– Ah ! ma bonne, répondit Astre en soupirant, serait-il bien possible que je fusse condamnée à épouser Charmant ? Il est si bête, si bête, que cela me fait trembler ; mais dites-moi, je vous prie, pourquoi est-ce que je n’ai pas connu plus tôt la bêtise de ce prince ?

– C’est que vous étiez vous-même une sotte, dit la fée ; mais voici justement le prince Charmant. »

Effectivement, il entra dans sa chambre avec un nid de moineaux dans son chapeau.

« Tenez, dit-il, je viens de laisser mon maître dans une grande colère, parce qu’au lieu de lire ma leçon, j’ai été dénicher ce nid.

– Mais votre maître a raison d’être en colère, lui dit Astre ; n’est-ce pas honteux qu’un garçon de votre âge ne sache pas lire ?

– Oh ! vous m’ennuyez aussi bien que lui, répondit Charmant, j’ai bien affaire de toute cette science : moi, j’aime mieux un cerf-volant, ou une boule, que tous les livres du monde. Adieu, je vais jouer au volant.

– Et je serais la femme de ce stupide ? dit Astre, lorsqu’il fut sorti. Je vous assure, ma bonne, que j’aimerais mieux mourir que de l’épouser. Quelle différence de lui, à ce prince que j’ai vu tantôt ! Il est vrai qu’il est bien laid ; mais quand je me rappelle son discours, il me semble qu’il n’est plus si horrible : pourquoi n’a-t-il pas le visage comme Charmant ? Mais, après tout, que sert la beauté du visage ? Une maladie peut l’ôter ; la vieillesse la fait perdre à coup sûr, et que reste-t-il alors à ceux qui n’ont pas d’esprit ? En vérité, ma bonne, s’il fallait choisir, j’aimerais mieux ce prince, malgré sa laideur, que ce stupide qu’on veut me faire épouser.

– Je suis bien aise de vous voir penser d’une manière si raisonnable, dit Diamantine ; mais j’ai un conseil à vous donner. Cachez soigneusement à Furie tout votre esprit ; tout est perdu si vous lui laissez connaître le changement qui s’est fait en vous. »

Astre obéit à sa gouvernante, et sitôt que minuit fut sonné, la bonne fée proposa à la princesse de descendre dans les jardins : elles s’assirent sur un banc, et Spirituel ne tarda pas à les joindre. Quelle fut sa joie lorsqu’il entendit parler Astre, et qu’il fut convaincu qu’il lui avait donné autant d’esprit qu’il en avait lui-même ! Astre de son côté était enchantée de la conversation du prince ; mais lorsque Diamantine lui eut appris l’obligation qu’elle avait à Spirituel, sa reconnaissance lui fit oublier sa laideur, quoiqu’elle le vît parfaitement car il faisait clair de lune.

« Que je vous ai d’obligation, lui dit-elle, et comment pourrai-je m’acquitter envers vous ?

– Vous le pouvez facilement, répondit la fée, en devenant l’épouse de Spirituel, il ne tient qu’à vous de lui donner autant de beauté qu’il vous a donné d’esprit.

– J’en serais bien fâchée, répondit Astre ; Spirituel me plaît tel qu’il est ; je ne m’embarrasse guère qu’il soit beau, il est aimable, cela me suffit.

– Vous venez de finir tous ses malheurs, dit Diamantine ; si vous eussiez succombé à la tentation de le rendre beau, vous restiez sous le pouvoir de Furie ; mais à présent, vous n’avez rien à craindre de sa rage. Je vais vous transporter dans le royaume de Spirituel : son frère est mort, et la haine que Furie avait inspirée contre lui au peuple ne subsiste plus. »

Effectivement, on vit revenir Spirituel avec joie, et il n’eut pas demeuré trois mois dans son royaume qu’on s’accoutuma à son visage ; mais on ne cessa jamais d’admirer son esprit.

Conte de Fée: Le prince Charmant

Il y avait une fois un prince, qui perdit son père, quand il n’avait que seize ans. D’abord il fut un peu triste ; et puis, le plaisir d’être roi le consola bientôt. Ce prince, qui se nommait Charmant, n’avait pas un mauvais cœur ; mais il avait été élevé en prince, c’est-à-dire à faire sa volonté ; et cette mauvaise habitude l’aurait sans doute rendu méchant par la suite. Il commençait déjà à se fâcher, quand on lui faisait voir qu’il s’était trompé. Il négligeait ses affaires pour se divertir, et surtout, il aimait si passionnément la chasse, qu’il y passait presque toutes les journées. On l’avait gâté, comme on fait avec tous les princes. Il avait pourtant un bon gouverneur, et il l’aimait beaucoup, quand il était jeune ; mais, lorsqu’il fut devenu roi, il pensa que ce gouverneur était trop vertueux.

« Je n’oserai jamais suivre mes fantaisies devant lui, disait-il en lui-même ; il dit qu’un prince doit donner tout son temps aux affaires de son royaume, et j’aime mes plaisirs. Quand même il ne me dirait rien, il serait triste, et je connaîtrais à son visage qu’il serait mécontent de moi : il faut l’éloigner, car il me gênerait. »

Le lendemain, Charmant assembla son conseil, donna de grandes louanges à son gouverneur, et dit que pour le récompenser du soin qu’il avait eu de lui, il lui donnait le gouvernement d’une province, qui était fort éloignée de la cour. Quand son gouverneur fut parti, il se livra aux plaisirs, et surtout à la chasse, qu’il aimait passionnément. Un jour que Charmant était dans une grande forêt, il vit passer une biche, blanche comme la neige ; elle avait un collier d’or au cou, et lorsqu’elle fut proche du prince, elle le regarda fixement, et ensuite s’éloigna.

« Je ne veux pas qu’on la tue », s’écria Charmant. Il commanda donc à ses gens de rester là avec ses chiens, et il suivit la biche. Il semblait qu’elle l’attendait : mais lorsqu’il était proche d’elle, elle s’éloignait en sautant et gambadant. Il avait tant d’envie de la prendre, qu’en la suivant il fit beaucoup de chemin, sans y penser. La nuit vint, et il perdit la biche de vue. Le voilà bien embarrassé ; car il ne savait pas où il était. Tout d’un coup, il entendit des instruments ; mais ils paraissaient être bien loin. Il suivit ce bruit agréable, et arriva enfin à un grand château, où l’on faisait ce beau concert. Le portier lui demanda ce qu’il voulait, et le prince lui conta son aventure.

« Soyez le bienvenu, lui dit cet homme. On vous attend pour souper ; car la biche blanche appartient à ma maîtresse ; et toutes les fois qu’elle la fait sortir, c’est pour lui amener compagnie. »

En même temps, le portier siffla, et plusieurs domestiques parurent avec des flambeaux, et conduisirent le prince dans un appartement bien éclairé. Les meubles de cet appartement n’étaient point magnifiques ; mais tout était propre et si bien arrangée que cela faisait plaisir à voir. Aussitôt, il vit paraître la maîtresse de la maison. Charmant fut ébloui de sa beauté, et s’étant jeté à ses pieds, il ne pouvait parler, tant il était occupé à la regarder.

« Levez-vous, mon prince, lui dit-elle, en lui donnant la main. Je suis charmée de l’admiration que je vous cause : vous paraissez si aimable, que je souhaite de tout mon cœur que vous soyez celui qui doit me tirer de ma solitude. Je m’appelle Vraie-Gloire, et je suis immortelle. Je vis dans ce château, depuis le commencement du monde, en attendant un mari ; un grand nombre de rois sont venus me voir ; mais, quoiqu’ils m’eussent juré une fidélité éternelle, ils ont manqué à leur parole, et m’ont abandonnée pour la plus cruelle de mes ennemies.

– Ah ! belle princesse, dit Charmant, peut-on vous oublier, quand on vous a vue une fois ? Je jure de n’aimer que vous ; et dès ce moment je vous choisis pour ma reine.

– Et moi, je vous accepte pour mon roi, lui dit Vraie-Gloire ; mais il ne m’est pas permis de vous épouser encore. Je vais vous faire voir un autre prince, qui est dans mon palais, et qui prétend aussi m’épouser : si j’étais la maîtresse, je vous donnerais la préférence ; mais cela ne dépend pas de moi. Il faut que vous me quittiez pendant trois ans, et celui des deux qui me sera le plus fidèle pendant ce temps aura la préférence. »

Charmant fut fort affligé de ces paroles ; mais il le fut bien davantage quand il vit le prince dont Vraie-Gloire lui avait parlé. Il était si beau, il avait tant d’esprit, qu’il craignit que Vraie-Gloire ne l’aimât plus que lui. Il se nommait Absolu, et il possédait un grand royaume. Ils soupèrent tous les deux avec Vraie-Gloire, et furent bien tristes, quand il fallut la quitter le matin. Elle leur dit qu’elle les attendait dans trois ans, et ils sortirent ensemble du palais. À peine avaient-ils marché deux cents pas dans la forêt, qu’ils virent un palais bien plus magnifique que celui de Vraie-Gloire : l’or, l’argent, le marbre, les diamants éblouissaient les yeux ; les jardins en étaient magnifiques, et la curiosité les engagea à y entrer. Ils furent bien surpris d’y trouver leur princesse ; mais elle avait changé d’habit ; sa robe était toute garnie de diamants, ses cheveux en étaient ornés, au lieu que la veille, sa parure n’était qu’une robe blanche, garnie de fleurs.

« Je vous montrai hier ma maison de campagne, leur dit-elle, elle me plaisait autrefois ; mais puisque j’ai deux princes pour amants, je ne la trouve plus digne de moi. Je l’ai abandonnée pour toujours, et je vous attendrai dans ce palais, car les princes doivent aimer la magnificence. L’or et les pierreries ne sont faits que pour eux, et quand leurs sujets les voient si magnifiques, ils les respectent davantage. »

En même temps, elle fit passer ses deux amants dans une grande salle.

« Je vais vous montrer, leur dit-elle, les portraits de plusieurs princes qui ont été mes favoris. En voilà un qu’on nommait Alexandre, que j’aurais épousé, mais il est mort trop jeune. Ce prince, avec un fort petit nombre de soldats, ravagea toute l’Asie, et s’en rendit maître. Il m’aimait à la folie, et risqua plusieurs fois sa vie pour me plaire. Voyez cet autre ; on le nommait Pyrrhus. Le désir de devenir mon époux l’a engagé à quitter son royaume pour en acquérir d’autres ; il courut toute sa vie, et fut tué malheureusement d’une tuile, qu’une femme lui jeta sur la tête. Cet autre se nommait Jules César : pour mériter mon cœur, il a fait pendant dix ans la guerre dans les Gaules ; il a vaincu Pompée, et soumis les Romains. Il eût été mon époux ; mais, ayant contre mon conseil pardonné à ses ennemis, ils lui donnèrent vingt-deux coups de poignard. »

La princesse leur montra encore un grand nombre de portraits, et, leur ayant donné un superbe déjeuner, qui fut servi dans des plats d’or, elle leur dit de continuer leur voyage. Quand ils furent sortis du palais, Absolu dit à Charmant :

« Avouez que la princesse était mille fois plus aimable aujourd’hui, avec ses beaux habits, qu’elle n’était hier, et qu’elle avait aussi beaucoup plus d’esprit.

– Je ne sais, répondit Charmant. Elle avait du fard aujourd’hui, elle m’a paru changée, à cause de ses beaux habits ; mais assurément elle me plaisait davantage sous son habit de bergère. »

Les deux princes se séparèrent, et s’en retournèrent dans leurs royaumes, bien résolus de faire tout ce qu’ils pourraient pour plaire à leur maîtresse. Quand Charmant fut dans son palais, il se ressouvint qu’étant petit, son gouverneur lui avait souvent parlé de Vraie-Gloire, et il dit en lui-même : « Puisqu’il connaît ma princesse, je veux le faire revenir à ma cour ; il m’apprendra ce que je dois faire pour lui plaire ». Il envoya donc un courrier pour le chercher, et aussitôt que son gouverneur, qu’on nommait Sincère, fut arrivé, il le fit venir dans son cabinet, et lui raconta ce qui lui était arrivé. Le bon Sincère, pleurant de joie, dit au roi :

« Ah ! mon prince, que je suis content d’être revenu ! Sans moi vous auriez perdu votre princesse. Il faut que je vous apprenne qu’elle a une sœur, qu’on nomme Fausse-Gloire ; cette méchante créature n’est pas si belle que Vraie-Gloire, mais elle se farde pour cacher ses défauts. Elle attend tous les princes qui sortent de chez Vraie-Gloire ; et comme elle ressemble à sa sœur, elle les trompe. Ils croient travailler pour Vraie-Gloire, et ils la perdent en suivant les conseils de sa sœur. Vous avez vu que tous les amants de Fausse-Gloire périssent misérablement. Le prince Absolu, qui va suivre leur exemple, ne vivra que jusqu’à trente ans ; mais si vous vous conduisez par mes conseils, je vous promets qu’à la fin, vous serez l’époux de votre princesse. Elle doit être mariée au plus grand roi du monde : travaillez pour le devenir.

– Mon cher Sincère, répondit Charmant, tu sais que ce n’est pas possible. Quelque grand que soit mon royaume, mes sujets sont si ignorants, si grossiers, que je ne pourrai jamais les engager à faire la guerre. Or, pour devenir le plus grand roi du monde, ne faut-il pas gagner un grand nombre de batailles, et prendre beaucoup de villes ?

– Ah ! mon prince, repartit Sincère ; vous avez déjà oublié les leçons que je vous ai données. Quand vous n’auriez pour tout bien qu’une seule ville, et deux ou trois cents sujets, et que vous ne feriez jamais la guerre, vous pourriez devenir le plus grand roi du monde : il ne faut pour cela, qu’être le plus juste et le plus vertueux. C’est là le moyen d’acquérir la princesse Vraie-Gloire. Ceux qui prennent les royaumes de leurs voisins, qui, pour bâtir leurs beaux châteaux, acheter de beaux habits et beaucoup de diamants, prennent l’argent de leurs peuples, sont trompés, et ne trouveront que la princesse Fausse-Gloire, qui alors n’aura plus son fard, et leur paraîtra aussi laide qu’elle l’est véritablement. Vous dites que vos sujets sont grossiers et ignorants ; il faut les instruire. Faites la guerre à l’ignorance, au crime ; combattez vos passions, et vous serez un grand roi, et un conquérant au-dessus de César, de Pyrrhus, d’Alexandre et de tous les héros dont Fausse-Gloire vous a montré les portraits. »

Charmant résolut de suivre les conseils de son gouverneur. Pour cela, il pria un de ses parents de commander dans son royaume pendant son absence, et partit avec son gouverneur, pour voyager dans tout le monde, et s’instruire par lui-même de tout ce qu’il fallait faire pour rendre ses sujets heureux. Quand il trouvait dans un royaume un homme sage, ou habile, il lui disait : « Voulez-vous venir avec moi ? Je vous donnerai beaucoup d’or. » Quand il fut bien instruit, et qu’il eut un grand nombre d’habiles gens, il retourna dans son royaume, et chargea tous ces habiles gens d’instruire ses sujets, qui étaient très pauvres et très ignorants. Il fit bâtir de grandes villes, et quantité de vaisseaux ; il faisait apprendre à travailler aux jeunes gens, nourrissait les pauvres malades et vieillards, rendait lui-même la justice à ses peuples ; en sorte qu’il les rendit honnêtes gens et heureux. Il passa deux ans dans ce travail, et au bout de ce temps, il dit à Sincère :

« Croyez-vous que je sois bientôt digne de Vraie-Gloire ?

– Il vous reste encore un grand ouvrage à faire, lui dit son gouverneur. Vous avez vaincu les vices de vos sujets, votre paresse, votre amour pour les plaisirs, mais vous êtes encore l’esclave de votre colère, c’est le dernier ennemi qu’il faut combattre. »

Charmant eut beaucoup de peine à se corriger de ce dernier défaut, mais il était si amoureux de sa princesse, qu’il fit les plus grands efforts pour devenir doux et patient. Il y réussit, et les trois ans étant passés, il se rendit dans la forêt, où il avait vu la biche blanche. Il n’avait pas mené avec lui un grand équipage ; le seul Sincère l’accompagnait. Il rencontra bientôt Absolu dans un char superbe. Il avait fait peindre sur ce char les batailles qu’il avait gagnées, les villes qu’il avait prises, et il faisait marcher devant lui plusieurs princes, qu’il avait fait prisonniers, et qui étaient enchaînés comme des esclaves. Lorsqu’il aperçut Charmant, il se moqua de lui, et de la conduite qu’il avait tenue. Dans le même moment, ils virent les palais des deux sœurs, qui n’étaient pas fort éloignés l’un de l’autre. Charmant prit le chemin du premier, et Absolu en fut charmé, parce que celle qu’il prenait pour la princesse, lui avait dit qu’elle n’y retournerait jamais. Mais à peine Charmant eut-il quitté Absolu, que la princesse Vraie-Gloire, mille fois plus belle mais toujours aussi simplement vêtue que la première fois qu’il l’avait vue, vint au-devant de lui.

« Venez, mon prince, lui dit-elle, vous êtes digne d’être mon époux ; mais vous n’auriez jamais eu ce bonheur, sans votre ami Sincère, qui vous a appris à me distinguer de ma sœur. »

Dans le même temps Vraie-Gloire commanda aux Vertus, qui sont ses sujettes, de faire une fête pour célébrer son mariage avec Charmant ; et pendant qu’il s’occupait du bonheur qu’il allait avoir, d’être l’époux de cette princesse, Absolu arriva chez Fausse-Gloire, qui le reçut parfaitement bien, et lui offrit de l’épouser sur-le-champ. Il y consentit ; mais à peine fut-elle sa femme, qu’il s’aperçut, en la regardant de près, qu’elle était vieille et ridée, quoiqu’elle n’eût pas oublié de mettre beaucoup de blanc et de rouge, pour cacher ses rides. Pendant qu’elle lui parlait, un fil d’or, qui attachait ses fausses dents, se rompit, et ses dents tombèrent à terre. Le prince Absolu était si fort en colère d’avoir été trompé, qu’il se jeta sur elle pour la battre ; mais comme il l’avait prise par de beaux cheveux noirs, qui étaient fort longs, il fut tout étonné qu’ils lui restassent dans la main ; car Fausse-Gloire portait une perruque ; et comme elle resta nu-tête, il vit qu’elle n’avait qu’une douzaine de cheveux, et encore ils étaient tout blancs. Absolu laissa là cette méchante et laide créature, et courut au palais de Vraie-Gloire, qui venait d’épouser Charmant ; et la douleur qu’il eut, d’avoir perdu cette princesse, fut si grande qu’il en mourut. Charmant plaignit son malheur et vécut longtemps avec Vraie-Gloire. Il en eut plusieurs filles, mais une seule ressemblait parfaitement à sa mère. Il la mit dans le château champêtre, en attendant qu’elle pût trouver un époux ; et pour empêcher la méchante tante de lui débaucher ses amants, il écrivit sa propre histoire, afin d’apprendre aux princes qui voudraient épouser sa fille que le seul moyen de posséder Vraie-Gloire était de travailler à se rendre vertueux et utile à leurs sujets ; et que pour réussir dans ce dessein, ils avaient besoin d’un ami sincère.

Conte de Fée: Aurore et Aimée

Il y avait une fois une dame, qui avait deux filles. L’aînée, qui se nommait Aurore, était belle comme le jour, et elle avait un assez bon caractère. La seconde, qui se nommait Aimée, était bien aussi belle que sa sœur, mais elle était maligne, et n’avait de l’esprit que pour faire du mal. La mère avait été aussi fort belle, mais elle commençait à n’être plus jeune, et cela lui donnait beaucoup de chagrin. Aurore avait seize ans, et Aimée n’en avait que douze ; ainsi, la mère qui craignait de paraître vieille, quitta le pays où tout le monde la connaissait, et envoya sa fille aînée à la campagne, parce qu’elle ne voulait pas qu’on sût qu’elle avait une fille si âgée. Elle garda la plus jeune auprès d’elle, et fut dans une autre ville, et elle disait à tout le monde qu’Aimée n’avait que dix ans, et qu’elle l’avait eue avant quinze ans. Cependant, comme elle craignait qu’on ne découvrît sa tromperie, elle envoya Aurore dans un pays bien loin, et celui qui la conduisait la laissa dans un grand bois, où elle s’était endormie en se reposant. Quand Aurore se réveilla, et qu’elle se vit toute seule dans ce bois, elle se mit à pleurer. Il était presque nuit, et s’étant levée, elle chercha à sortir de cette forêt ; mais au lieu de trouver son chemin, elle s’égara encore davantage. Enfin, elle vit bien loin une lumière, et étant allée de ce côté-là, elle trouva une petite maison. Aurore frappa à la porte, et une bergère vint lui ouvrir, et lui demanda ce qu’elle voulait.

« Ma bonne mère, lui dit Aurore, je vous prie par charité de me donner la permission de coucher dans votre maison, car si je reste dans le bois, je serai mangée des loups.

– De tout mon cœur, ma belle fille, lui répondit la bergère, mais dites-moi, pourquoi êtes-vous dans ce bois si tard ? »

Aurore lui raconta son histoire, et lui dit :

« Ne suis-je pas bien malheureuse d’avoir une mère si cruelle ! et ne vaudrait-il pas mieux que je fusse morte en venant au monde, que de vivre pour être ainsi maltraitée ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être si misérable ?

– Ma chère enfant, répliqua la bergère ; il ne faut jamais murmurer contre Dieu ; il est tout-puissant, il est sage, il vous aime et vous devez croire qu’il n’a permis votre malheur que pour votre bien. Confiez-vous en lui, et mettez-vous bien dans la tête que Dieu protège les bons, et que les choses fâcheuses qui leur arrivent ne sont pas malheurs : demeurez avec moi, je vous servirai de mère, et je vous aimerai comme ma fille. »

Aurore consentit à cette proposition et, le lendemain, la bergère lui dit :

« Je vais vous donner un petit troupeau à conduire, mais j’ai peur que vous ne vous ennuyiez, ma belle fille ; ainsi, prenez une quenouille, et vous filerez, cela vous amusera.

– Ma mère, répondit Aurore, je suis une fille de qualité, ainsi je ne sais pas travailler.

– Prenez donc un livre, lui dit la bergère.

– Je n’aime pas la lecture », lui répondit Aurore en rougissant.

C’est qu’elle était honteuse d’avouer à la fée qu’elle ne savait pas lire comme il faut. Il fallut pourtant avouer la vérité ; et elle dit à la bergère qu’elle n’avait jamais voulu apprendre à lire quand elle était petite, et qu’elle n’en avait pas eu le temps quand elle était devenue grande.

« Vous aviez donc de grandes affaires, lui dit la bergère.

– Oui, ma mère, répondit Aurore. J’allais me promener tous les matins avec mes bonnes amies ; après dîner je me coiffais ; le soir, je restais à notre assemblée, et puis j’allais à l’opéra, à la comédie, et la nuit, j’allais au bal.

– Véritablement, dit la bergère, vous aviez de grandes occupations, et sans doute, vous ne vous ennuyiez pas.

– Je vous demande pardon, ma mère, répondit Aurore. Quand j’étais un quart d’heure toute seule, ce qui m’arrivait quelquefois, je m’ennuyais à mourir : mais quand nous allions à la campagne, c’était bien pire, je passais toute la journée à me coiffer, et à me décoiffer, pour m’amuser.

– Vous n’étiez donc pas heureuse à la campagne, dit la bergère.

– Je ne l’étais pas à la ville non plus, répondit Aurore. Si je jouais, je perdais mon argent ; si j’étais dans une assemblée, je voyais mes compagnes mieux habillées que moi, et cela me chagrinait beaucoup ; si j’allais au bal, je n’étais occupée qu’à chercher des défauts à celles qui dansaient mieux que moi ; enfin, je n’ai jamais passé un jour sans avoir du chagrin.

– Ne vous plaignez donc plus de la Providence, lui dit la bergère ; en vous conduisant dans cette solitude, elle vous a ôté plus de chagrins que de plaisirs ; mais ce n’est pas tout. Vous auriez été par la suite encore plus malheureuse ; car enfin, on n’est pas toujours jeune : le temps du bal et de la comédie passe ; quand on devient vieille, et qu’on veut toujours être dans les assemblées, les jeunes gens se moquent ; d’ailleurs, on ne peut plus danser, on n’oserait plus se coiffer ; il faut donc s’ennuyer à mourir, et être fort malheureuse.

– Mais, ma bonne mère, dit Aurore, on ne peut pourtant pas rester seule, la journée paraît longue comme un an, quand on n’a pas compagnie.

– Je vous demande pardon, ma chère, répondit la bergère : je suis seule ici, et les années me paraissent courtes comme des jours ; si vous voulez, je vous apprendrai le secret de ne vous ennuyer jamais.

– Je le veux bien, dit Aurore ; vous pouvez me gouverner comme vous le jugerez à propos, je veux vous obéir. »

La bergère, profitant de la bonne volonté d’Aurore, lui écrivit sur un papier tout ce qu’elle devait faire. Toute la journée était partagée entre la prière, la lecture, le travail et la promenade. Il n’y avait pas d’horloge dans ce bois, et Aurore ne savait pas quelle heure il était, mais la bergère connaissait l’heure par le soleil : elle dit à Aurore de venir dîner.

« Ma mère, dit cette belle fille à la bergère, vous dînez de bonne heure, il n’y a pas longtemps que nous sommes levées.

– Il est pourtant deux heures, reprit la bergère en souriant, et nous sommes levées depuis cinq heures ; mais, ma fille, quand on s’occupe utilement, le temps passe bien vite, et jamais on ne s’ennuie. »

Aurore, charmée de ne plus sentir l’ennui, s’appliqua de tout son cœur à la lecture et au travail ; et elle se trouvait mille fois plus heureuse, au milieu de ses occupations champêtres, qu’à la ville.

« Je vois bien, disait-elle à la bergère, que Dieu fait tout pour notre bien. Si ma mère n’avait pas été injuste et cruelle à mon égard, je serais restée dans mon ignorance, et la vanité, l’oisiveté, le désir de plaire, m’auraient rendue méchante et malheureuse. »

Il y avait un an qu’Aurore était chez la bergère, lorsque le frère du roi vint chasser dans le bois où elle gardait les moutons. Il se nommait Ingénu, et c’était le meilleur prince du monde ; mais le roi, son frère, qui s’appelait Fourbin, ne lui ressemblait pas, car il n’avait de plaisir qu’à tromper ses voisins et à maltraiter ses sujets. Ingénu fut charmé de la beauté d’Aurore, et lui dit qu’il se croirait fort heureux si elle voulait l’épouser. Aurore le trouvait fort aimable ; mais elle savait qu’une fille qui était sage n’écoute point les hommes qui lui tiennent de pareils discours.

« Monsieur, dit-elle à Ingénu, si ce que vous me dites est vrai, vous irez trouver ma mère, qui est une bergère ; elle demeure dans cette petite maison que vous voyez tout là-bas : si elle veut bien que vous soyez mon mari, je le voudrai bien aussi ; car elle est si sage et si raisonnable que je ne lui désobéis jamais.

– Ma belle fille, reprit Ingénu, j’irai de tout mon cœur vous demander à votre mère ; mais je ne voudrais pas vous épouser malgré vous : si elle consent que vous soyez ma femme, cela peut-être vous donnera du chagrin, et j’aimerais mieux mourir que de vous causer de la peine.

– Un homme qui pense comme cela a de la vertu, dit Aurore, et une fille ne peut être malheureuse avec un homme vertueux. »

Ingénu quitta Aurore, et fut trouver la bergère, qui connaissait sa vertu, et qui consentit de bon cœur à son mariage : il lui promit de revenir dans trois jours pour voir Aurore avec elle, et partit le plus content du monde, après lui avoir donné sa bague pour gage. Cependant Aurore avait beaucoup d’impatience de retourner à la petite maison ; Ingénu lui avait paru si aimable, qu’elle craignait que celle qu’elle appelait sa mère ne l’eût rebuté ; mais la bergère lui dit :

« Ce n’est pas parce qu’Ingénu est prince que j’ai consenti à votre mariage avec lui ; mais parce qu’il est le plus honnête homme du monde. »

Aurore attendait avec quelque impatience le retour du prince ; mais le second jour après son départ, comme elle ramenait son troupeau, elle se laissa tomber si malheureusement dans un buisson, qu’elle se déchira tout le visage. Elle se regarda bien vite dans un ruisseau, et elle se fit peur ; car le sang lui coulait de tous les côtés.

« Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle à la bergère, en rentrant dans la maison ; Ingénu viendra demain matin, et il ne m’aimera plus, tant il me trouvera horrible. »

La bergère lui dit en souriant :

« Puisque le bon Dieu a permis que vous soyez tombée, sans doute que c’est pour votre bien ; car vous savez qu’il vous aime, et qu’il sait mieux que vous ce qui vous est bon. »

Aurore reconnut sa faute, car c’en est une de murmurer contre la Providence, et elle dit en elle-même : Si le prince Ingénu ne veut plus m’épouser, parce que je ne suis plus belle, apparemment que j’aurais été malheureuse avec lui. Cependant la bergère lui lava le visage, et lui arracha plusieurs épines, qui étaient enfoncées dedans. Le lendemain matin, Aurore était effroyable, car son visage était horriblement enflé, et on ne lui voyait pas les yeux. Sur les dix heures du matin, on entendit un carrosse s’arrêter devant la porte ; mais au lieu d’Ingénu, on en vit descendre le roi Fourbin : un des courtisans qui étaient à la chasse avec le prince avait dit au roi que son frère avait rencontré la plus belle fille du monde, et qu’il voulait l’épouser.

« Vous êtes bien hardi de vouloir vous marier sans ma permission, dit Fourbin à son frère : pour vous punir, je veux épouser cette fille, si elle est aussi belle qu’on le dit. »

Fourbin, en entrant chez la bergère, lui demanda où était la fille.

« La voici, répondit la bergère, en montrant Aurore.

– Quoi ! ce monstre-là, dit le roi, et n’avez-vous point une autre fille, à laquelle mon frère a donné sa bague ?

– La voici à mon doigt », répondit Aurore.

À ces mots, le roi fit un grand éclat de rire, et dit :

« Je ne croyais pas mon frère de si mauvais goût ; mais je suis charmé de pouvoir le punir. »

En même temps, il commanda à la bergère de mettre un voile sur la tête d’Aurore ; et ayant envoyé chercher le prince Ingénu, il lui dit :

« Mon frère, puisque vous aimez la belle Aurore, je veux que vous l’épousiez tout à l’heure.

– Et moi, je ne veux tromper personne, dit Aurore, en arrachant son voile ; regardez mon visage, Ingénu, je suis devenue bien horrible depuis trois jours ; voulez-vous encore m’épouser ?

– Vous paraissez plus aimable que jamais à mes yeux, dit le prince ; car je reconnais que vous êtes plus vertueuse encore que je ne croyais. »

En même temps, il lui donna la main : et Fourbin riait de tout son cœur. Il commanda donc qu’ils fussent mariés sur-le-champ ; mais ensuite il dit à Ingénu :

« Comme je n’aime pas les monstres, vous pouvez demeurer avec votre femme dans cette cabane, je vous défends de l’amener à la cour. »

En même temps, il remonta dans son carrosse, et laissa Ingénu transporté de joie.

« Eh bien, dit la bergère à Aurore, croyez-vous encore être malheureuse d’avoir tombé ? Sans cet accident, le roi serait devenu amoureux de vous, et si vous n’aviez pas voulu l’épouser, il eût fait mourir Ingénu.

– Vous avez raison, ma mère, reprit Aurore, mais pourtant je suis devenue laide à faire peur, et je crains que le prince n’ait du regret de m’avoir épousée.

– Non, je vous assure, reprit Ingénu : on s’accoutume au visage d’une laide, mais on ne peut s’accoutumer à un mauvais caractère.

– Je suis charmée de vos sentiments, dit la bergère ; mais Aurore sera encore belle, j’ai une eau qui guérira son visage. »

Effectivement, au bout de trois jours, le visage d’Aurore devint comme auparavant ; mais le prince la pria de porter toujours son voile car il avait peur que son méchant frère ne l’enlevât, s’il la voyait.

Cependant Fourbin, qui voulait se marier, fit partir plusieurs peintres pour lui apporter les portraits des plus belles filles. Il fut enchanté de celui d’Aimée, sœur d’Aurore, et l’ayant fait venir à la cour, il l’épousa. Aurore eut beaucoup d’inquiétude quand elle sut que sa sœur était reine ; elle n’osait plus sortir, car elle savait combien cette sœur était méchante, et combien elle la haïssait.

Au bout d’un an, Aurore eut un fils qu’on nomma Beaujour, et elle l’aimait uniquement. Ce petit prince, lorsqu’il commença à parler, montra tant d’esprit, qu’il faisait tout le plaisir de ses parents.

Un jour qu’il était devant la porte avec sa mère, elle s’endormit, et quand elle se réveilla, elle ne trouva plus son fils. Elle jeta de grands cris, et courut par toute la forêt pour le chercher. La bergère avait beau la faire souvenir qu’il n’arrive rien que pour notre bien, elle eut toutes les peines du monde à la consoler ; mais le lendemain, elle fut contrainte d’avouer que la bergère avait raison. Fourbin et sa femme, enragés de n’avoir point d’enfants, envoyèrent des soldats pour tuer leur neveu ; et voyant qu’on ne pouvait le trouver, ils mirent Ingénu, sa femme et la bergère dans une barque, et les firent exposer sur la mer, afin qu’on n’entendît jamais parler d’eux.

Pour cette fois, Aurore crut qu’elle devait se croire fort malheureuse ; mais la bergère lui répétait toujours que Dieu faisait tout pour le mieux. Comme il faisait un très beau temps, la barque vogua tranquillement pendant trois jours, et aborda à une ville qui était sur le bord de la mer.

Le roi de cette ville avait une grande guerre, et les ennemis l’assiégèrent le lendemain. Ingénu, qui avait du courage, demanda quelques troupes au roi ; il fit plusieurs sorties, et il eut le bonheur de tuer l’ennemi qui assiégeait la ville. Les soldats, ayant perdu leur commandant, s’enfuirent, et le roi qui était assiégé, n’ayant point d’enfants, adopta Ingénu pour son fils, afin de lui marquer sa reconnaissance.

Quatre ans après, on apprit que Fourbin était mort de chagrin, d’avoir épousé une méchante femme, et le peuple qui la haïssait la chassa honteusement, et envoya des ambassadeurs à Ingénu, pour lui offrir la couronne. Il s’embarqua avec sa femme et la bergère, mais une grande tempête étant survenue, ils firent naufrage et se trouvèrent dans une île déserte. Aurore, devenue sage par tout ce qui lui était arrivé, ne s’affligea point, et pensa que c’était pour leur bien que Dieu avait permis ce naufrage : ils mirent un grand bâton sur le rivage, et le tablier blanc de la bergère au haut de ce bâton, afin d’avertir les vaisseaux qui passeraient par là de venir à leur secours.

Sur le soir, ils virent venir une femme qui portait un petit enfant, et Aurore ne l’eut pas plutôt regardé qu’elle reconnut son fils Beaujour. Elle demanda à cette femme où elle avait pris cet enfant et elle lui répondit que son mari, qui était un corsaire, l’avait enlevé ; mais qu’ayant fait naufrage, proche de cette île, elle s’était sauvée avec l’enfant qu’elle tenait alors dans ses bras. Deux jours après, des vaisseaux qui cherchaient les corps d’Ingénu et d’Aurore, qu’on croyait péris, virent ce linge blanc, et étant venus dans l’île, ils menèrent leur roi et sa famille dans leur royaume. Et quelque accident qui arrivât à Aurore, elle ne murmura jamais, parce qu’elle savait par son expérience, que les choses qui nous paraissent des malheurs sont souvent la cause de notre félicité.

Conte de Fée: Bellotte et Laideronette

Il y avait une fois un seigneur qui avait deux filles jumelles, à qui l’on avait donné deux noms qui leur convenaient parfaitement. L’aînée, qui était très belle, fut nommée Bellotte, et la seconde, qui était fort laide, fut nommée Laideronette. On leur donna des maîtres, et jusqu’à l’âge de douze ans, elles s’appliquèrent à leurs exercices ; mais alors leur mère fit une sottise, car sans penser qu’il leur restait encore bien des choses à apprendre, elle les mena avec elle dans les assemblées. Comme ces deux filles aimaient à se divertir, elles furent bien contentes de voir le monde, et elles n’étaient plus occupées que de cela, même pendant le temps de leurs leçons ; en sorte que leurs maîtres commencèrent à les ennuyer. Elles trouvèrent mille prétextes pour ne plus apprendre : tantôt il fallait célébrer le jour de leur naissance, une autre fois elles étaient priées à un bal, à une assemblée, et il fallait passer le jour à se coiffer ; en sorte qu’on écrivait souvent des cartes aux maîtres, pour les prier de ne point venir. D’un autre côté les maîtres, qui voyaient que les deux petites filles ne s’appliquaient plus, ne se souciaient pas beaucoup de leur donner des leçons ; car dans ce pays, les maîtres ne donnaient pas des leçons seulement pour gagner de l’argent, mais pour avoir le plaisir de voir avancer leurs écolières : ils n’y allaient donc guère souvent, et les jeunes filles en étaient bien aises. Elles vécurent ainsi jusqu’à quinze ans, et à cet âge, Bellotte était devenue si belle, qu’elle faisait l’admiration de tous ceux qui la voyaient. Quand la mère menait ses filles en compagnie, tous les cavaliers faisaient la cour à Bellotte ; l’un louait sa bouche, l’autre ses yeux, sa main, sa taille ; et pendant qu’on lui donnait toutes ces louanges, on ne pensait seulement pas que sa sœur fût au monde. Laideronette mourait de dépit d’être laide, et bientôt elle prit un grand dégoût pour le monde et les compagnies, où tous les honneurs et les préférences étaient pour sa sœur. Elle commença donc à souhaiter de ne plus sortir ; et un jour qu’elles étaient priées à une assemblée, qui devait finir par un bal, elle dit à sa mère qu’elle avait mal à la tête et qu’elle souhaitait de rester à la maison. Elle s’y ennuya d’abord à mourir, et pour passer le temps, elle fut à la bibliothèque de sa mère, pour chercher un roman, et fut bien fâchée de ce que sa sœur en avait emporté la clef. Son père aussi avait une bibliothèque, mais c’étaient des livres sérieux, et elle les haïssait beaucoup. Elle fut pourtant forcée d’en prendre un : c’était un recueil de lettres, et en ouvrant le livre, elle trouva celle que je vais vous rapporter :

« Vous me demandez d’où vient que la plus grande partie des belles personnes sont extrêmement sottes et stupides ? Je crois pouvoir vous en dire la raison. Ce n’est pas qu’elles aient moins d’esprit que les autres, en venant au monde ; mais c’est qu’elles négligent de le cultiver. Toutes les femmes ont de la vanité ; elles veulent plaire. Une laide connaît qu’elle ne peut être aimée à cause de son visage ; cela lui donne la pensée de se distinguer par son esprit. Elle étudie donc beaucoup, et elle parvient à devenir aimable, malgré la nature. La belle, au contraire, n’a qu’à se montrer pour plaire, sa vanité est satisfaite : comme elle ne réfléchit jamais, elle ne pense pas que sa beauté n’aura qu’un temps ; d’ailleurs elle est si occupée de sa parure, du soin de courir les assemblées pour se montrer, pour recevoir des louanges, qu’elle n’aurait pas le temps de cultiver son esprit, quand même elle en connaîtrait la nécessité. Elle devient donc une sotte tout occupée de puérilités, de chiffons, de spectacles ; cela dure jusqu’à trente ans, quarante ans au plus, pourvu que la petite vérole, ou quelque autre maladie, ne vienne pas déranger sa beauté plus tôt. Mais quand on n’est plus jeune, on ne peut plus rien apprendre : ainsi, cette belle fille, qui ne l’est plus, reste une sotte pour toute sa vie, quoique la nature lui ait donné autant d’esprit qu’à une autre ; au lieu que la laide, qui est devenue fort aimable, se moque des maladies et de la vieillesse, qui ne peuvent rien lui ôter… »

Laideronette, après avoir lu cette lettre qui semblait avoir été écrite pour elle, résolut de profiter des vérités qu’elle lui avait découvertes. Elle redemande ses maîtres, s’applique à la lecture, fait de bonnes réflexions sur ce qu’elle lit, et en peu de temps, devient une fille de mérite. Quand elle était obligée de suivre sa mère dans les compagnies, elle se mettait toujours à côté des personnes en qui elle remarquait de l’esprit et de la raison, elle leur faisait des questions, et retenait toutes les bonnes choses qu’elle leur entendait dire ; elle prit même l’habitude de les écrire, pour s’en mieux souvenir, et à dix-sept ans, elle parlait et écrivait si bien, que toutes les personnes de mérite se faisaient un plaisir de la connaître, et d’entretenir un commerce de lettres avec elle. Les deux sœurs se marièrent le même jour. Bellotte épousa un jeune prince qui était charmant, et qui n’avait que vingt-deux ans. Laideronette épousa le ministre de ce prince : c’était un homme de quarante-cinq ans. Il avait reconnu l’esprit de cette fille, et il l’estimait beaucoup ; car le visage de celle qu’il prenait pour sa femme, n’était pas propre à lui inspirer de l’amour, et il avoua à Laideronette qu’il n’avait que de l’amitié pour elle : c’était justement ce qu’elle demandait, et elle n’était point jalouse de sa sœur qui épousait un prince, qui était si fort amoureux d’elle qu’il ne pouvait la quitter une minute, et qu’il rêvait d’elle toute la nuit. Bellotte fut fort heureuse pendant trois mois ; mais au bout de ce temps, son mari, qui l’avait vue tout à son aise, commença à s’accoutumer à sa beauté, et à penser qu’il ne fallait pas renoncer à tout pour sa femme. Il fut à la chasse, et fit d’autres parties de plaisir d’où elle n’était pas, ce qui parut fort extraordinaire à Bellotte ; car elle s’était persuadée que son mari l’aimerait toujours de la même force ; et elle se crut la plus malheureuse personne du monde, quand elle vit que son amour diminuait. Elle lui en fit des plaintes ; il se fâcha : ils se raccommodèrent ; mais comme ces plaintes recommençaient tous les jours, le prince se fatigua de l’entendre. D’ailleurs Bellotte ayant eu un fils, elle devint maigre, et sa beauté diminua considérablement ; en sorte qu’à la fin, son mari, qui n’aimait en elle que cette beauté, ne l’aima plus du tout. Le chagrin qu’elle en conçut acheva de gâter son visage ; et comme elle ne savait rien, sa conversation était fort ennuyeuse. Les jeunes gens s’ennuyaient avec elle, parce qu’elle était triste ; les personnes âgées, et qui avaient du bon sens, s’ennuyaient aussi avec elle, parce qu’elle était sotte : en sorte qu’elle restait seule presque toute la journée. Ce qui augmentait son désespoir, c’est que sa sœur Laideronette était la plus heureuse personne du monde. Son mari la consultait sur les affaires, il lui confiait tout ce qu’il pensait, il se conduisait par ses conseils, et disait partout que sa femme était le meilleur ami qu’il eût au monde. Le prince même, qui était un homme d’esprit, se plaisait dans la conversation de sa belle-sœur, et disait qu’il n’y avait pas moyen de rester une demi-heure sans bâiller avec Bellotte, parce qu’elle ne savait parler que de coiffures, et d’ajustements, en quoi il ne connaissait rien. Son dégoût pour sa femme devint tel, qu’il l’envoya à la campagne, où elle eut le temps de s’ennuyer tout à son aise, et où elle serait morte de chagrin, si sa sœur Laideronette n’avait pas eu la charité de l’aller voir le plus souvent qu’elle pouvait. Un jour qu’elle tâchait de la consoler, Bellotte lui dit :

« Mais ma sœur, d’où vient donc la différence qu’il y a entre vous et moi ? Je ne puis pas m’empêcher de voir que vous avez beaucoup d’esprit, et que je ne suis qu’une sotte ; cependant quand nous étions jeunes, on disait que j’en avais pour le moins autant que vous. »

Laideronette alors raconta son aventure à sa sœur, et lui dit :

« Vous êtes fort fâchée contre votre mari, parce qu’il vous a envoyée à la campagne et cependant cette chose, que vous regardez comme le plus grand malheur de votre vie, peut faire votre bonheur, si vous le voulez. Vous n’avez pas encore dix-neuf ans, ce serait trop tard pour vous appliquer, si vous étiez dans la dissipation de la ville ; mais la solitude dans laquelle vous vivez vous laisse tout le temps nécessaire pour cultiver votre esprit. Vous n’en manquez pas, ma chère sœur ; mais il faut l’orner par la lecture et les réflexions. »

Bellotte trouva d’abord beaucoup de difficultés à suivre les conseils de sa sœur, par l’habitude qu’elle avait contractée de perdre son temps en niaiseries ; mais à force de se gêner, elle y réussit, et fit des progrès surprenants dans toutes les sciences, à mesure qu’elle devenait aussi raisonnable ; et comme la philosophie la consolait de ses malheurs, elle reprit son embonpoint, et devint plus belle qu’elle n’avait jamais été ; mais elle ne s’en souciait pas du tout, et ne daignait même pas se regarder dans le miroir. Cependant, son mari avait pris un si grand dégoût pour elle, qu’il fit casser son mariage. Ce dernier malheur pensa l’accabler, car elle aimait tendrement son mari ; mais sa sœur Laideronette vint à bout de la consoler.

« Ne vous affligez pas, lui disait-elle, je sais le moyen de vous rendre votre mari ; suivez seulement mes conseils, et ne vous embarrassez de rien. »

Comme le prince avait eu un fils de Bellotte, qui devait être son héritier, il ne se pressa point de prendre une autre femme, et ne pensa qu’à se bien divertir. Il goûtait extrêmement la conversation de Laideronette, et lui disait quelquefois qu’il ne se remarierait jamais, à moins qu’il ne trouvât une femme qui eût autant d’esprit qu’elle.

« Mais, si elle était aussi laide que moi, lui répondit-elle, en riant.

– En vérité, madame, lui dit le prince, cela ne m’arrêterait pas un moment : on s’accoutume à un laid visage, le vôtre ne me paraît plus choquant, par l’habitude que j’ai de vous voir ; quand vous parlez, il ne s’en faut de rien que je ne vous trouve jolie ; et puis, à vous dire la vérité, Bellotte m’a dégoûté des belles, toutes les fois que j’en rencontre une, stupide, je n’ose lui parler, dans la crainte qu’elle ne me réponde une sottise. »

Cependant, le temps du carnaval arriva, et le prince crut qu’il se divertirait beaucoup, s’il pouvait courir le bal sans être connu de personne. Il ne se confia qu’à Laideronette, et la pria de se masquer avec lui ; car, comme elle était sa belle-sœur, personne ne pouvait y trouver à redire, et quand on l’aurait su, cela n’aurait pu nuire à sa réputation ; cependant, Laideronette en demanda la permission à son mari, qui y consentit d’autant plus volontiers qu’il avait lui-même mis cette fantaisie en tête du prince, pour faire réussir le dessein qu’il avait de le réconcilier avec Bellotte. Il écrivit à cette princesse abandonnée, de concert avec son épouse, qui marqua en même temps à sa sœur comment le prince devait être habillé. Dans le milieu du bal, Bellotte vint s’asseoir entre son mari et sa sœur, et commença une conversation extrêmement agréable avec eux : d’abord, le prince crut reconnaître la voix de sa femme ; mais elle n’eut pas parlé un demi-quart d’heure, qu’il perdit le soupçon qu’il avait eu au commencement. Le reste de la nuit passa si vite, à ce qu’il lui sembla, qu’il se frotta les yeux quand le jour parut, croyant rêver, et demeura charmé de l’esprit de l’inconnue, qu’il ne put jamais engager à se démasquer ; tout ce qu’il en put obtenir, c’est qu’elle reviendrait au premier bal avec le même habit. Le prince s’y trouva des premiers ; et quoique l’inconnue y arrivât un quart d’heure après lui, il l’accusa de paresse, et lui jura qu’il s’était beaucoup impatienté. Il fut encore plus charmé de l’inconnue cette seconde fois que la première, et avoua à Laideronette qu’il était amoureux comme un fou de cette personne.

« J’avoue qu’elle a beaucoup d’esprit, lui répondit sa confidente ; mais si vous voulez que je vous dise mon sentiment, je soupçonne qu’elle est encore plus laide que moi ; elle connaît que vous l’aimez, et craint de perdre votre cœur quand vous verrez son visage.

– Ah ! madame, dit le prince, que ne peut-elle lire dans mon âme ! L’amour qu’elle m’a inspiré est indépendant de ses traits : j’admire ses lumières, l’étendue de ses connaissances, la supériorité de son esprit, et la bonté de son cœur.

– Comment pouvez-vous juger de la bonté de son cœur ? lui dit Laideronette.

– Je vais vous le dire, reprit le prince. Quand je lui ai fait remarquer de belles femmes, elle les a louées de bonne foi et elle m’a même fait remarquer avec adresse des beautés qu’elles avaient, et qui échappaient à ma vue. Quand j’ai voulu, pour l’éprouver, lui conter les mauvaises histoires qu’on mettait sur le compte de ces femmes, elle a détourné adroitement le discours, ou bien elle m’a interrompu, pour me raconter quelque belle action de ces personnes ; et enfin, quand j’ai voulu continuer, elle m’a fermé la bouche, en me disant qu’elle ne pouvait souffrir la médisance. Vous voyez bien, madame, qu’une femme qui n’est point jalouse de celles qui sont belles, une femme qui prend plaisir à dire du bien du prochain, une femme qui ne peut souffrir la médisance, doit être d’un excellent caractère, et ne peut manquer d’avoir un bon cœur. Que me manquera-t-il pour être heureux avec une telle femme, quand même elle serait aussi laide que vous le pensez ? Je suis donc résolu à lui déclarer mon nom, et à lui offrir de partager ma puissance. »

Effectivement, dans le premier bal, le prince apprit sa qualité à l’inconnue, et lui dit qu’il n’y avait point de bonheur à espérer pour lui s’il n’obtenait pas sa main ; mais, malgré ces offres, Bellotte s’obstina à demeurer masquée, ainsi qu’elle en était convenue avec sa sœur. Voilà le pauvre prince dans une inquiétude épouvantable. Il pensait, comme Laideronette, que cette personne si spirituelle devait être un monstre, puisqu’elle avait tant de répugnance à se laisser voir ; mais quoiqu’il se la peignît de la manière du monde la plus désagréable, cela ne diminuait point l’attachement, l’estime, et le respect, qu’il avait conçus pour son esprit et pour sa vertu. Il était tout prêt à tomber malade de chagrin, lorsque l’inconnue lui dit :

« Je vous aime, mon prince, et je ne chercherai point à vous le cacher ; mais plus mon amour est grand, plus je crains de vous perdre, quand vous me connaîtrez. Vous vous figurez, peut-être, que j’ai de grands yeux, une petite bouche, de belles dents, un teint de lis et de roses ; et si par aventure j’allais me trouver des yeux louches, une grande bouche, un nez camard, des dents gâtées, vous me prieriez bien vite de remettre mon masque. D’ailleurs, quand je ne serais pas si horrible, je sais que vous êtes inconstant : vous avez aimé Bellotte à la folie, et cependant, vous vous en êtes dégoûté.

– Ah ! madame, dit le prince, soyez mon juge ; j’étais jeune, quand j’épousai Bellotte, et je vous avoue que je ne m’étais jamais occupé qu’à la regarder, et point à l’écouter ; mais lorsque je fus son mari, et que l’habitude de la voir eut dissipé mon illusion, imaginez-vous si ma situation dut être bien agréable ? Quand je me trouvais seul avec mon épouse, elle me parlait d’une robe nouvelle qu’elle devait mettre le lendemain, des souliers de celle-ci, des diamants de celle-là. S’il se trouvait à ma table une personne d’esprit, et que l’on voulût parler de quelque chose de raisonnable, Bellotte commençait par bâiller, et finissait par s’endormir. Je voulus essayer de l’engager à s’instruire, cela l’impatienta ; elle était si ignorante qu’elle me faisait trembler et rougir toutes les fois qu’elle ouvrait la bouche. D’ailleurs, elle avait tous les défauts des sottes : quand elle s’était fourré une chose dans la tête, il n’était pas possible de l’en faire revenir en lui donnant de bonnes raisons, car elle ne pouvait les comprendre. Elle était jalouse, médisante, méfiante. Encore, s’il m’avait été permis de me désennuyer d’un autre côté, j’aurais eu patience, mais ce n’était pas là son compte : elle eût voulu que le sot amour qu’elle m’avait inspiré eût duré toute ma vie, et m’eût rendu son esclave. Vous voyez bien qu’elle m’a mise dans la nécessité de faire casser mon mariage.

– J’avoue que vous étiez à plaindre, lui répondit l’inconnue ; mais tout ce que vous dites ne me rassure point. Vous dites que vous m’aimez, voyez si vous serez assez hardi pour m’épouser aux yeux de tous vos sujets sans m’avoir vue.

– Je suis le plus heureux de tous les hommes, puisque vous ne demandez que cela, répondit le prince ; venez dans mon palais avec Laideronette, et demain, dès le matin, je ferai assembler mon conseil pour vous épouser à ses yeux. »

Le reste de la nuit parut bien long au prince, et avant de quitter le bal, s’étant démasqué, il ordonna à tous les seigneurs de la cour de se rendre dans son palais, et fit avertir tous les ministres. Ce fut en leur présence qu’il raconta ce qui lui était arrivé avec l’inconnue ; et après avoir fini son discours, il jura de n’avoir jamais d’autre épouse qu’elle, telle que pût être sa figure. Il n’y eut personne qui ne crût, comme le prince, que celle qu’il épousait ainsi ne fût horrible à voir : quelle fut la surprise de tous les assistants lorsque Bellotte, s’étant démasquée, leur fit voir la plus belle personne qu’on pût imaginer ! Ce qu’il y eut de plus singulier, c’est que le prince, ni les autres, ne la reconnurent pas d’abord, tant le repos et la solitude l’avaient embellie ; on se disait seulement tout bas que l’autre princesse lui ressemblait en laid. Le prince, extasié d’être trompé si agréablement, ne pouvait parler ; mais Laideronette rompit le silence, pour féliciter sa sœur du retour de la tendresse de son époux.

« Quoi ! s’écria le roi, cette charmante et spirituelle personne est Bellotte ? Par quel enchantement a-t-elle joint aux charmes de la figure, ceux de l’esprit et du caractère qui lui manquaient absolument ? Quelque fée favorable a-t-elle fait ce miracle en sa faveur ?

– Il n’y a point de miracle, reprit Bellotte, j’avais négligé de cultiver les dons de la nature ; mes malheurs, la solitude et les conseils de ma sœur m’ont ouvert les yeux, et m’ont engagée à acquérir des grâces à l’épreuve du temps et des maladies.

– Et ces grâces m’ont inspiré un attachement à l’épreuve de l’inconstance », lui dit le prince en l’embrassant.

Effectivement, il aima Bellotte toute sa vie avec une fidélité qui lui fit oublier ses malheurs passés.

Conte de Fée: Le prince Désir et la princesse Mignonne

Il y avait une fois un roi qui aimait passionnément une princesse ; mais elle ne pouvait se marier, parce qu’elle était ensorcelée. Il alla trouver une fée, pour savoir comment il devait faire pour être aimé de cette princesse. La fée lui dit :

– Vous savez que la princesse a un gros chat qu’elle aime beaucoup. Elle doit épouser celui qui sera assez adroit pour marcher sur la queue de son chat.

Le prince dit en lui-même : « Cela ne sera pas fort difficile. » Il quitta donc la fée, déterminé à écraser la queue du chat plutôt que de manquer à marcher dessus.

Il courut au palais de la princesse. Minou vint au-devant de lui, faisant le gros dos, comme il avait coutume. Le roi leva le pied, mais lorsqu’il croyait l’avoir mis sur la queue, Minou se retourna si vite qu’il ne prit rien sous son pied.

Il fut pendant huit jours à chercher à marcher sur cette fatale queue, mais il semblait qu’elle fût pleine de vif-argent, car elle remuait toujours. Enfin, le roi eut le bonheur de surprendre Minou pendant qu’il était endormi, et lui appuya le pied sur la queue de toute sa force.

Minou se réveilla en miaulant horriblement. Puis, tout à coup, il prit la figure d’un grand homme et regardant le roi avec des yeux pleins de colère, il lui dit :

– Tu épouseras la princesse, puisque tu as détruit l’enchantement qui t’en empêchait, mais je m’en vengerai. Tu auras un fils qui sera toujours malheureux, jusqu’au moment où il aura compris qu’il a le nez trop long ; et si tu parles de la menace que je te fais, tu mourras sur-le-champ.

Quoique le roi fût fort effrayé de voir ce grand homme, qui était un enchanteur, il ne put s’empêcher de rire de cette menace. « Si mon fils a le nez trop long, dit-il en lui-même, à moins qu’il ne soit aveugle ou manchot, il pourra toujours le voir ou le tâter. »

L’enchanteur ayant disparu, le roi alla trouver la princesse, qui consentit à l’épouser. Mais il ne vécut pas longtemps avec elle et mourut au bout de huit mois. Un mois après, la reine mit au monde un petit prince qu’on nomma Désir. Il avait de grands yeux bleus, les plus beaux du monde ; une jolie petite bouche ; mais son nez était si grand, qu’il lui couvrait la moitié du visage.

La reine fut inconsolable quand elle vit ce grand nez ; mais les dames qui étaient à côté d’elle, lui dirent que ce nez n’était pas aussi grand qu’il lui paraissait ; que c’était un nez à la romaine et qu’on voyait dans l’histoire que tous les héros avaient un grand nez. La reine, qui aimait son fils à la folie, fut charmée de ce discours, et, à force de regarder Désir, son nez ne lui parut plus si grand.

Le prince fut élevé avec soin ; et sitôt qu’il sut parler, on faisait devant lui toutes sortes de mauvais contes sur les personnes qui avaient le nez court. On ne souffrait auprès de lui que ceux dont le nez ressemblait un peu au sien, et les courtisans, pour faire leur cour à la reine et à son fils, tiraient, plusieurs fois par jour, le nez de leurs petits enfants pour le faire allonger ; mais ils avaient beau faire, ils paraissaient camards auprès du prince Désir.

Quand il eût l’âge de raison, on lui apprit l’histoire, et quand on lui parlait de quelque grand prince ou de quelque belle princesse, on disait toujours qu’ils avaient le nez long. Toute sa chambre était pleine de tableaux où il y avait de grands nez, et Désir s’accoutuma si bien à regarder la longueur du nez comme une perfection, qu’il n’eût pas voulu pour une couronne faire ôter une parcelle du sien.

Lorsqu’il eut vingt ans, et qu’on pensa à le marier, on lui présenta le portrait de plusieurs princesses. Il fut enchanté de celui de Mignonne : c’était la fille d’un grand roi, et elle devait avoir plusieurs royaumes ; mais Désir n’y pensait seulement pas, tant il était occupé de sa beauté. Cette princesse, qu’il trouvait charmante, avait pourtant un petit nez retroussé qui faisait le plus joli effet du monde sur son visage, mais qui jeta les courtisans dans le plus grand embarras. Ils avaient pris l’habitude de se moquer des petits nez, et il leur échappait quelquefois de rire de celui de la princesse.

Mais Désir n’entendait pas raillerie sur cet article, et il chassa de sa cour deux courtisans qui avaient osé parler mal du nez de Mignonne. Les autres, devenus sages par cet exemple, se corrigèrent ; et il y en eut un qui dit au prince qu’à la vérité un homme ne pouvait pas être aimable sans avoir un grand nez, mais que la beauté des femmes était différente, et qu’un savant, qui parlait grec, lui avait dit qu’il avait lu, dans un vieux manuscrit grec, que la belle Cléopâtre avait le bout du nez retroussé. Le prince fit un présent magnifique à celui qui lui dit cette bonne nouvelle ; et il fit partir des ambassadeurs pour aller demander Mignonne en mariage.

On la lui accorda, et il fut au-devant d’elle plus de trois lieues, tant il avait envie de la voir. Mais lorsqu’il s’avançait pour lui baiser la main, on vit descendre l’enchanteur, qui enleva la princesse à ses yeux et le rendit inconsolable.

Désir résolut de ne point rentrer dans son royaume qu’il n’eût retrouvé Mignonne. Il ne voulut permettre à aucun de ses courtisans de le suivre, et, étant monté sur un bon cheval, il lui mit la bride sur le col et lui laissa prendre le chemin qu’il voulut. Le cheval entra dans une grande plaine, où il marcha toute la journée sans trouver une seule maison.

Le maître et l’animal mouraient de faim quand, sur le soir, il vit une caverne où il y avait de la lumière. Il entra, et vit une petite vieille qui paraissait avoir plus de cent ans. Elle mit ses lunettes pour regarder le prince, mais elle fut longtemps sans pouvoir les faire tenir parce que son nez était trop court. Le prince et la fée (car c’en était une) firent chacun un éclat de rire en se regardant, et s’écrièrent tous deux en même temps : « Ah ! quel drôle de nez ! »

– Pas si drôle que le vôtre ! dit Désir à la fée ; mais, madame, laissons nos nez pour ce qu’ils sont et soyez assez bonne pour me donner quelque chose à manger, car je meurs de faim, aussi bien que mon pauvre cheval.

– De tout mon cœur, lui dit la fée. Quoique votre nez soit ridicule, vous n’en êtes pas moins le fils du meilleur de mes amis. J’aimais le roi votre père comme mon frère. Il avait le nez fort bien fait, ce prince.

– Et que manque-t-il au mien ? dit Désir.

– Oh ! il n’y manque rien ; au contraire, il n’a que trop d’étoffe. Mais n’importe, on peut être fort honnête homme et avoir le nez trop long. Je vous disais donc que j’étais l’amie de votre père ; il me venait voir souvent en ce temps-là ; et à propos de ce temps-là, savez-vous bien que j’étais fort jolie alors. Il me le disait. Il faut que je vous conte une conversation que nous eûmes ensemble, la dernière fois qu’il me vit…

– Eh ! madame, dit Désir, je vous écouterai avec bien du plaisir, quand j’aurai soupé. Pensez, s’il vous plaît, que je n’ai pas mangé d’aujourd’hui.

– Le pauvre garçon, dit la fée, il a raison, je n’y pensais pas. Je vais donc vous donner à souper, et pendant que vous mangerez, je vous dirai mon histoire en quatre mots, car je n’aime pas les longs discours. Une langue trop longue est encore plus insupportable qu’un grand nez, et je me souviens, quand j’étais jeune, qu’on m’admirait, parce que je n’étais pas une grande parleuse : on le disait à la reine ma mère, car, telle que vous me voyez, je suis la fille d’un grand roi. Mon père…

– Votre père mangeait quand il avait faim, lui dit le prince en l’interrompant.

– Oui, sans doute, lui dit la fée, et vous souperez aussi sans tarder. Je voulais vous dire seulement que mon père…

– Et moi, je ne veux rien écouter que je n’aie à manger ! dit le prince qui commençait à se mettre en colère. Il se radoucit pourtant, car il avait besoin de la fée, et il lui dit : je sais que le plaisir que j’aurais en vous écoutant pourrait me faire oublier la faim ; mais mon cheval, qui ne vous entendra pas, a besoin de prendre quelque nourriture.

La fée se rengorgea à ce compliment.

– Vous n’attendrez pas davantage, lui dit-elle, en appelant ses domestiques. Vous êtes bien poli, et malgré la grandeur énorme de votre nez, vous êtes fort aimable.

« Peste soit de la vieille avec mon nez ! dit le prince en lui-même ; on dirait que ma mère a volé à cette vieille l’étoffe qui manque au sien. Si je n’avais pas besoin de manger, je laisserais là cette babillarde, qui croit être petite parleuse. Il faut être bien sot pour ne pas connaître ses défauts : voilà ce que c’est d’être née princesse ; les flatteurs l’ont gâtée et lui ont persuadé qu’elle parlait peu. »

Pendant que le prince pensait cela, les servantes mettaient la table, et le prince admirait la fée qui leur faisait mille questions, seulement pour avoir le plaisir de parler. Il admirait surtout une femme de chambre qui, à propos de tout ce qu’elle voyait, louait sa maîtresse sur sa discrétion. « Parbleu, pensait-il en mangeant, je suis charmé d’être venu ici. Cet exemple me fait voir combien j’ai fait sagement de ne pas écouter les flatteurs. Ces gens-là nous louent effrontément, nous cachent nos défauts et les changent en perfections. Pour moi, je ne serai jamais leur dupe, je connais mes défauts, Dieu merci. »

Le pauvre Désir le croyait bonnement et ne sentait pas que ceux qui avaient loué son nez se moquaient de lui, comme la femme de chambre de la fée se moquait d’elle ; car le prince vit qu’elle se tournait de temps en temps pour rire. Quant à lui, il ne disait mot et mangeait de toutes ses forces.

– Mon prince, lui dit la fée, quand il commençait à être rassasié, tournez-vous un peu, je vous prie, votre nez fait une ombre qui m’empêche de voir ce qui est sur mon assiette. Ah, ça ! parlons de votre père : j’allais à sa cour dans le temps qu’il n’était un petit garçon, mais il y a quarante ans que je me suis retirée dans cette solitude. Dites-moi un peu comment l’on vit à la cour à présent ; les dames aiment-elles toujours à courir ? De mon temps, on les voyait le même jour à l’assemblée, aux spectacles, aux promenades, au bal… Que votre nez est long ! Je ne puis m’accoutumer à le voir !

– En vérité, madame, lui répondit Désir, cessez de parler de mon nez : il est comme il est, que vous importe ? J’en suis content, je ne voudrais pas qu’il fût plus court, chacun l’a comme il peut.

– Oh ! je vois bien que cela vous fâche, mon pauvre Désir, dit la fée. Ce n’est pourtant pas mon intention ; au contraire, je suis de vos amies, et je veux bien vous rendre service. Mais malgré cela, je ne puis m’empêcher d’être choquée de votre nez. Je ferai pourtant en sorte de ne plus vous en parler. Je m’efforcerai même de penser que vous êtes camard, quoiqu’à dire la vérité, il y ait assez d’étoffe dans ce nez pour en faire trois raisonnables.

Désir, qui avait soupé, s’impatienta si fort des discours sans fin que la fée faisait sur son nez, qu’il se jeta sur son cheval et partit. Il continua son voyage, et partout où il passait, il croyait que tout le monde était fou, parce que tout le monde parlait de son nez. Mais, malgré cela, on l’avait si bien accoutumé à s’entendre dire que son nez était beau, qu’il ne put jamais convenir avec lui-même qu’il fût trop long.

La vieille fée, qui voulait lui rendre service malgré lui, s’avisa d’enfermer Mignonne dans un palais de cristal, et mit ce palais sur le chemin du prince. Désir, transporté de joie, s’efforça de le casser, mais il n’en put venir à bout. Désespéré, il voulut s’approcher pour parler du moins à la princesse, qui, de son côté, approchait aussi sa main de la glace. Il voulait baiser cette main, mais de quelque côté qu’il se tournât, il ne pouvait y porter la bouche, parce que son nez l’en empêchait. Il s’aperçut pour la première fois de son extraordinaire longueur et, le prenant avec sa main pour le ranger de côté :

– Il faut avouer, dit-il, que mon nez est trop long !

Au même moment, le palais de cristal tomba en morceaux, et la vieille, qui tenait Mignonne par la main, dit au prince :

– Avouez que vous m’avez beaucoup d’obligation. J’avais beau vous parler de votre nez, vous n’en auriez jamais reconnu le défaut s’il ne fût devenu un obstacle à ce que vous souhaitiez. C’est ainsi que l’amour-propre nous cache les difformités de notre âme et de notre corps. La raison a beau chercher à nous les dévoiler, nous n’en convenons qu’au moment où ce même amour-propre les trouve contraires à ses intérêts.

Désir, dont le nez était devenu un nez ordinaire, profita de la leçon. Il épousa Mignonne, et vécut heureux avec elle un fort grand nombre d’années.

Conte de Fée: Les trois souhaits

Il y avait une fois un homme qui n’était pas riche ; il épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu’ils étaient auprès de leur feu, ils s’entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu’eux.

– Oh ! si je pouvais avoir tout ce que je souhaite, dit la femme, je serais bien plus heureuse que tous ces gens-là.

– Et moi aussi, dit le mari.

Au même instant, ils virent dans la chambre une très belle dame qui leur parla ainsi :

– Je suis une fée ; je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous demanderez. Mais prenez-y garde, après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien.

La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés.

– Pour moi, dit la femme, je sais bien ce que je voudrais : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu’il n’y a rien de si bon que d’être belle, riche et grande dame.

– Mais, répondit le mari, en étant de la sorte, on peut devenir malade ou chagrine ; on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie et une longue vie.

– Et à quoi servirait une longue vie si l’on était pauvre ? repartit la femme. En vérité, la fée aurait dû nous promettre de nous accorder une douzaine de dons.

– Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps. Examinons d’ici à demain matin les trois choses qui nous sont le plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite. En attendant, chauffons-nous car il fait froid.

En même temps, la femme prit les pincettes et ranima le feu ; comme elle vit qu’il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit sans y penser :

– Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper ; nous pourrions le faire cuire bien aisément.

À peine eut-elle achevé ces paroles qu’il tomba une aune de boudin par la cheminée.

– Peste soit de la gourmande avec son boudin ! s’écria le mari. Ne voilà-t-il pas un beau souhait ! Nous n’en avons plus que deux à faire. Pour moi, je suis si en colère que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez !

Au même moment, l’homme s’aperçut qu’il était encore plus fou que sa femme ; car, par ce second souhait, le boudin sauta au bout au nez de cette pauvre femme qui ne put jamais l’arracher.

– Que je suis malheureuse ! s’écria-t-elle. Tu es un méchant d’avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.

– Je te jure, ma chère femme, que je n’y pensais pas, répondit le mari. Je vais désirer de grandes richesses, et je te ferai faire un étui d’or pour cacher ce boudin.

– Gardez-vous-en bien, reprit la femme, car je me tuerais s’il fallait vivre avec cette pareille chose à mon nez. Croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le-moi ou je vais me jeter par la fenêtre.

En disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre ; et son mari, qui l’aimait, cria :

– Arrête, ma chère femme ! je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras.

– Eh bien, dit la femme, je souhaite que le boudin tombe à terre.

À cet instant, le boudin se détacha ; et la femme, qui avait de l’esprit, dit à son mari :

– La fée s’est moquée de nous, et elle a bien fait. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu’il ne nous reste que cela de nos souhaits.

Le mari pensa que sa femme avait raison : ils soupèrent gaiement, et ne s’embarrassèrent plus des choses qu’ils avaient eu dessein de souhaiter.

Conte de Fée: Le prince Tity

Il y avait une fois un roi nommé Guinguet, qui était fort avare. Il voulut se marier ; mais il ne se souciait pas d’avoir une belle princesse, il voulait seulement qu’elle eût beaucoup d’argent, et qu’elle fût plus avare que lui. Il en trouva une, telle qu’il la souhaitait. Elle eut un fils qu’on nomma Tity, et une autre année, elle eut encore un autre fils, qu’on nomma Mirtil. Tity était bien plus beau que son frère, mais le roi et la reine ne le pouvaient souffrir, parce qu’il aimait à partager tout ce qu’on lui donnait avec les autres enfants qui venaient jouer avec lui. Pour Mirtil, il aimait mieux laisser gâter ses bonbons, que d’en donner à personne ; il enfermait ses jouets, crainte de les user, et quand il tenait quelque chose dans sa main, il la serrait si fort, qu’on ne pouvait la lui arracher, même pendant qu’il dormait. Le roi et sa femme étaient fous de cet enfant, parce qu’il leur ressemblait. Les princes devinrent grands, et de peur que Tity ne dépensât son argent, on ne lui donnait pas un sol. Un jour que Tity était à la chasse, un de ses écuyers qui courait à cheval passa auprès d’une vieille femme et la jeta dans la boue : la vieille criait qu’elle avait la jambe cassée ; mais l’écuyer n’en faisait que rire. Tity, qui avait un bon cœur, gronda son écuyer, et s’approchant de la vieille avec Éveillé qui était son page favori, il aida la vieille à se relever, et l’ayant prise chacun par un bras, ils la conduisirent dans une petite cabane où elle demeurait. Le prince alors fut au désespoir de n’avoir point d’argent pour donner à cette femme :

« À quoi me sert-il d’être prince, disait-il, puisque je n’ai pas la liberté de pouvoir faire du bien ? Il n’y a de plaisir à être un grand seigneur, que parce qu’on a le pouvoir de soulager les misérables. »

Éveillé, qui entendit parler le prince ainsi, lui dit :

« J’ai un écu pour tout bien et il est à votre service.

– Je vous récompenserai, quand je serai roi, dit Tity ; j’accepte votre écu pour donner à cette pauvre femme. »

Tity étant retourné à la cour, la reine le gronda de ce qu’il avait aidé cette pauvre femme à se relever.

« Le grand malheur quand cette vieille femme serait morte ! dit-elle à son fils (car les avares sont impitoyables), il fait beau voir un prince s’abaisser jusqu’à secourir une misérable gueuse !

– Madame, lui dit Tity, je croyais que les princes n’étaient jamais plus grands que quand ils faisaient du bien.

– Allez, lui dit la reine, vous êtes un extravagant avec cette belle façon de penser. »

Le lendemain, Tity fut encore à la chasse ; mais c’était pour voir comment cette femme se portait. Il la trouva guérie, et elle le remercia de la charité qu’il avait eue pour elle.

« J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit-elle, j’ai des noisettes et des nèfles qui sont excellentes, je vous prie de me faire la grâce d’en manger quelques-unes. »

Le prince ne voulut pas refuser cette bonne femme, de crainte qu’elle ne crût que c’était par mépris ; il goûta donc ces noisettes et ces nèfles, et il les trouva excellentes.

« Puisque vous les trouvez si bonnes, dit la vieille, faites-moi le plaisir d’emporter le reste pour votre dessert. »

Pendant que la vieille disait cela, une poule qu’elle avait se mit à chanter, et la vieille pria le prince de si bonne grâce d’emporter aussi cet œuf, qu’il le prit par complaisance ; mais en même temps, il donna quatre guinées à la vieille, car Éveillé lui avait donné cette somme, qu’il avait empruntée à son père, qui était un gentilhomme de campagne. Quand le prince fut à son palais, il commanda qu’on lui donnât l’œuf, les nèfles et les noisettes de la bonne femme pour son souper ; mais quand il eut cassé l’œuf, il fut bien étonné de trouver dedans un gros diamant ; les nèfles et les noisettes étaient aussi remplies de diamants. Quelqu’un fut dire cela à la reine, qui courut à l’appartement de Tity, et qui fut si charmée de voir ces diamants, qu’elle l’embrassa et l’appela son cher fils pour la première fois de sa vie.

« Voulez-vous bien me donner ces diamants ? dit-elle à son fils.

– Tout ce que j’ai est à votre service, lui dit le prince.

– Allez, vous êtes un bon garçon, lui dit la reine, je vous récompenserai. »

Elle emporta donc ce trésor, et elle envoya au prince quatre guinées, pliées bien proprement dans un petit morceau de papier. Ceux qui virent ce présent voulurent se moquer de la reine, qui n’était pas honteuse d’envoyer quatre guinées pour des diamants, qui valaient plus de cinq cent mille guinées ; mais le prince les chassa hors de sa chambre, en leur disant qu’ils étaient fort bien hardis de manquer de respect à sa mère. Cependant la reine dit à Guinguet :

« Apparemment que cette vieille, que Tity a relevée, est une grande fée, il faut l’aller voir demain ; mais au lieu d’y mener Tity, nous mènerons son frère, car je ne veux pas qu’elle s’attache trop à ce benêt, qui n’a pas eu l’esprit de garder ses diamants. »

En même temps, elle ordonna qu’on nettoyât les carrosses, et qu’on louât des chevaux ; car elle avait fait vendre ceux du roi, parce qu’ils coûtaient trop à nourrir. On fit emplir deux de ces carrosses de médecins, chirurgiens, apothicaires, et la famille royale se mit dans l’autre.

Quand ils furent arrivés à la cabane de la vieille, la reine lui dit qu’elle venait lui demander excuse de l’étourderie de l’écuyer de Tity.

« C’est que mon fils n’a pas l’esprit de choisir de bons domestiques, dit-elle à la bonne femme ; mais je le forcerai de chasser ce brutal. »

Ensuite, elle dit à la vieille qu’elle avait menée avec elle les plus habiles gens de son royaume pour guérir son pied. Mais la bonne femme lui dit que son pied allait fort bien, et qu’elle lui était obligée de la charité qu’elle avait, de visiter une pauvre femme comme elle.

« Oh ! vraiment, lui dit la reine, nous savons bien que vous êtes une grande fée, car vous avez donné au prince Tity une grande quantité de diamants.

– Je vous assure, madame, dit la vieille, que je n’ai donné au prince qu’un œuf, des nèfles et des noisettes ; j’en ai encore au service de Votre Majesté.

– Je les accepte de bon cœur », dit la reine, qui était charmée de l’espérance d’avoir des diamants.

Elle reçut le présent, caressa la vieille, la pria de la venir voir, et tous les courtisans, à l’exemple du roi et de la reine, donnèrent de grandes louanges à cette bonne femme. La reine lui demanda quel âge elle avait.

« J’ai soixante ans, répondit-elle.

– Vous n’en paraissez pas quarante, dit la reine, et vous pouvez encore vous marier, car vous êtes fort aimable. »

Le prince Mirtil, qui était fort mal élevé, se mit à rire au nez de la vieille à ce discours, et lui dit qu’il aurait bien du plaisir de danser à sa noce : mais la bonne femme fit semblant de ne pas voir qu’il se moquait d’elle. Toute la cour partit, et la reine ne fut pas plutôt arrivée dans son palais, qu’elle fit cuire l’œuf, et cassa les noix et les nèfles ; mais au lieu de trouver un diamant dans l’œuf, elle n’y trouva qu’un petit poulet, et les noix et les nèfles étaient pleines de vers. Aussitôt, la voilà dans une colère épouvantable.

« Cette vieille est une sorcière, dit-elle, qui a voulu se moquer de moi, je veux la faire mourir. »

Elle assembla donc les juges pour faire le procès à la vieille femme, mais Éveillé, qui avait entendu tout cela, courut à la cabane, pour lui dire de se sauver.

« Bonjour, le page aux vieilles, lui dit-elle ; car on lui avait donné ce nom, depuis qu’il avait aidé à la tirer de la boue.

– Ah ! ma bonne mère, lui dit Éveillé, hâtez-vous de vous sauver dans la maison de mon père ; c’est un très honnête homme, il vous cachera de bon cœur ; mais si vous demeurez dans votre cabane, on enverra des soldats pour vous prendre, et vous faire mourir.

– Je vous ai bien de l’obligation, lui dit la vieille, mais je ne crains point la méchanceté de la reine. »

En même temps, quittant la forme d’une vieille, elle parut à Éveillé sous sa figure naturelle, et il fut ébloui de sa beauté. Éveillé voulait se jeter à ses pieds ; mais elle l’en empêcha, et lui dit :

« Je vous défends de dire au prince, ni à personne au monde, ce que vous venez de voir ; je veux récompenser votre charité : demandez-moi un don.

– Madame, lui dit Éveillé, j’aime beaucoup le prince mon maître, et je souhaite de tout mon cœur de lui être utile ; ainsi, je vous demande d’être invisible quand je le souhaiterai, afin de pouvoir connaître quels sont les courtisans qui aiment véritablement mon prince.

– Je vous accorde ce don, reprit la fée ; mais il faut encore que je paie les dettes de Tity : n’a-t-il pas emprunté quatre guinées à votre père ?

– Il les a rendues, reprit Éveillé ; il sait bien qu’il est honteux aux princes de ne pas payer leurs dettes ; ainsi, il m’a remis les quatre guinées que la reine lui a envoyées.

– Je sais bien cela, dit la fée ; mais je sais aussi que le prince a été au désespoir de ne pouvoir rendre davantage ; car il sait qu’un prince doit récompenser noblement, et c’est cette dette que je veux payer. Prenez cette bourse qui est pleine d’or, et portez-la à votre père : il y trouvera toujours la même somme, pourvu qu’il n’y prenne que pour faire de bonnes actions. »

En même temps, la fée disparut, et Éveillé fut porter cette bourse à son père, auquel il recommanda le secret. Cependant, les juges, que la reine avait assemblés pour condamner la vieille, étaient fort embarrassés, et ils dirent à cette princesse :

« Comment voulez-vous que nous condamnions cette bonne femme, elle n’a point trompé Votre Majesté ; elle lui a dit : « Je ne suis qu’une pauvre femme et je n’ai pas de diamants. »

La reine se mit fort en colère, et leur dit :

« Si vous ne condamnez pas cette malheureuse qui s’est moquée de moi, et qui m’a fait dépenser inutilement beaucoup d’argent pour louer des chevaux, et payer des médecins, vous aurez sujet de vous en repentir. »

Les juges pensèrent en eux-mêmes : « La reine est une très méchante femme ; si nous lui désobéissons, elle trouvera le moyen de nous faire périr ; il vaut mieux que la vieille périsse que nous. »

Tous les juges condamnèrent donc la vieille à être brûlée toute vive, comme une sorcière. Il n’y en eut qu’un seul qui dit qu’il aimerait mieux être brûlé lui-même, que de condamner une innocente. Quelques jours après, la reine trouva des faux témoins, qui dirent que ce juge avait mal parlé d’elle ; on lui ôta sa charge, et il allait être réduit à demander l’aumône avec sa femme et ses enfants ; mais Éveillé prit une grosse somme dans la bourse de son père, et la donnant à ce juge, il lui conseilla de passer dans un autre pays. Cependant Éveillé se trouvait partout, depuis qu’il pouvait se rendre invisible : il apprit beaucoup de secrets ; mais comme c’était un honnête garçon, jamais il ne rapportait rien qui pût faire mal à personne, excepté ce qui pouvait servir à son maître. Comme il allait souvent dans le cabinet du roi, il entendait que la reine disait à son mari :

« Ne sommes-nous pas malheureux que Tity soit l’aîné ? Nous amassons beaucoup de trésors qu’il dissipera aussitôt qu’il sera roi ; et Mirtil qui est bon ménager, au lieu de toucher à ces trésors, les aurait augmentés ; n’y aurait-il pas moyen de le déshériter ?

– Il faudra voir, lui répondit le roi, et si nous ne pouvons y réussir, il faudra enterrer ces trésors, crainte qu’il ne les dissipe. »

Éveillé entendait aussi tous les courtisans, qui, pour plaire au roi et à la reine, leur disaient du mal de Tity, et louaient Mirtil. Puis au sortir de chez le roi, ils venaient chez le prince, et lui disaient qu’ils avaient pris son parti devant le roi et la reine ; mais le prince, qui savait la vérité par le moyen d’Éveillé, se moquait d’eux dans son cœur, et les méprisait. Il y avait à la cour quatre seigneurs qui étaient fort honnêtes gens ; ceux-là prenaient le parti de Tity, mais ils ne s’en vantaient pas ; au contraire, ils l’exhortaient toujours à aimer le roi et la reine, et à leur être obéissant. Il y avait un roi voisin qui envoya des ambassadeurs à Guinguet pour une affaire de conséquence. La reine, selon la bonne coutume, ne voulut pas que Tity parût devant les ambassadeurs. Elle lui dit d’aller dans une belle maison de campagne qui appartenait au roi, parce que, ajouta-t-elle, « les ambassadeurs voudront sans doute voir cette maison, et il faudra que vous en fassiez les honneurs ».

Quand Tity fut parti, la reine prépara tout pour recevoir les ambassadeurs, sans qu’il lui en coûtât beaucoup. Elle prit une jupe de velours, et la donna aux tailleurs, pour faire les deux derrières d’un habit à Guinguet et à Mirtil ; on fit les devants de ces habits de velours neuf, car la reine pensait que, le roi et le prince étant assis, on ne verrait pas le derrière de leurs habits. Pour les rendre magnifiques, elle prit les diamants qu’on avait trouvés dans les nèfles, pour servir de boutons à l’habit du roi ; elle attacha à son chapeau le diamant qui avait été trouvé dans l’œuf, et les petits qui étaient sortis des noisettes furent employés à faire des boutons à l’habit de Mirtil, et une pièce, un collier, et des nœuds de manche à la reine. Véritablement ils éblouissaient avec tous les diamants. Guinguet et sa femme se mirent sur leur trône et Mirtil était à leurs pieds ; mais à peine les ambassadeurs furent-ils entrés dans la chambre, que les diamants disparurent, et il n’y eut plus que des nèfles, des noisettes et un œuf. Les ambassadeurs crurent que Guinguet s’était habillé d’une manière si ridicule, pour faire affront à leur maître ; ils sortirent tout en colère, et dirent que leur maître leur apprendrait qu’il n’était pas un roi de nèfles. On eut beau les rappeler, ils ne voulurent rien écouter, et s’en retournèrent dans leur pays. Guinguet et sa femme restèrent fort honteux et fort en colère.

« C’est Tity qui nous a joué ce tour, dit-elle au roi, quand il fut seul avec elle ; il faut le déshériter, et laisser notre couronne à Mirtil.

– J’y consens de tout mon cœur », dit le roi.

En même temps ils entendirent une voix qui leur dit : « Si vous êtes assez méchants pour le faire, je vous casserai tous les os, les uns après les autres. »

Ils eurent une grande peur d’entendre cette voix ; car ils ne savaient pas que Éveillé était dans leur cabinet, et qu’il avait entendu leur conversation. Ils n’osèrent donc faire aucun mal à Tity ; mais ils faisaient chercher la vieille de tous les côtés pour la faire mourir, et ils étaient au désespoir de ce qu’on ne pouvait la trouver.

Cependant, le roi Violent, qui était celui qui avait envoyé les ambassadeurs à Guinguet, crut que véritablement on avait voulu se moquer de lui, et il résolut de se venger, en déclarant la guerre à Guinguet. Ce dernier en fut d’abord bien fâché, car il n’avait pas de courage, et craignait d’être tué, mais la reine lui dit :

« Ne vous affligez pas, nous enverrons Tity commander notre armée, sous prétexte de lui faire honneur ; c’est un étourdi qui se fera tuer, et alors nous aurons le plaisir de laisser la couronne à Mirtil. »

Le roi trouva cette invention admirable, et ayant fait revenir Tity de la campagne, il le nomma généralissime de ses troupes ; et pour lui donner plus d’occasions d’exposer sa vie, il lui donna un plein pouvoir, pour la guerre ou la paix.

Tity, étant arrivé sur les frontières du royaume de son père, résolut d’attendre l’ennemi, et s’occupa à faire bâtir une forteresse dans un petit passage par lequel il fallait entrer. Un jour qu’il regardait travailler les soldats, il eut soif, et voyant une maison sur une montagne voisine, il monta pour demander à boire. Le maître de la maison, qui se nommait Abor, lui en donna, et comme le prince allait se retirer, il vit entrer dans cette maison une fille si belle, qu’il en fut ébloui. C’était Biby, fille d’Abor ; et le prince, charmé de cette belle fille, retourna souvent à cette maison sous divers prétextes. Il parla souvent à Biby, et trouvant qu’elle était fort sage et qu’elle avait beaucoup d’esprit, il disait en lui-même :

« Si j’étais mon maître, j’épouserais Biby, elle n’est pas née princesse, mais elle a tant de vertus, qu’elle est digne de devenir reine. »

Tous les jours il devenait plus amoureux de cette fille ; et enfin, il prit la résolution de lui écrire. Biby, qui savait fort bien qu’une honnête fille ne reçoit point de lettres des hommes, porta celle du prince à son père, sans l’avoir décachetée. Abor, voyant que le prince était amoureux de sa fille, demanda à Biby si elle aimait Tity. Biby qui n’avait jamais menti dans toute sa vie, dit à son père que le prince lui avait paru si honnête homme, qu’elle n’avait pu s’empêcher de l’aimer ; mais, ajouta-t-elle, « je sais bien qu’il ne peut pas m’épouser, parce que je ne suis qu’une bergère ; ainsi, je vous prie de m’envoyer chez ma tante qui demeure bien loin d’ici. »

Son père la fit partir le même jour, et le prince fut si chagrin de l’avoir perdue, qu’il en tomba malade. Abor lui dit :

« Mon prince, je suis bien fâché de vous chagriner, mais puisque vous aimez ma fille, vous ne voudriez pas la rendre malheureuse ; vous savez bien qu’on méprise, comme la boue des rues, une fille qui reçoit les visites d’un homme qui l’aime, et qui ne veut pas l’épouser.

– Écoutez, Abor, dit le prince, j’aimerais mieux mourir que de manquer de respect à mon père, en me mariant sans sa permission ; mais promettez-moi de me garder votre fille, et je vous promets de l’épouser quand je serai roi : je consens à ne point la voir jusqu’à ce temps-là. »

En même temps la fée parut dans la chambre, et surprit beaucoup le prince, car il ne l’avait jamais vue sous cette figure.

« Je suis la vieille que vous avez secourue, dit-elle au prince ; et vous êtes si honnête homme, et Biby est si sage, que je vous prends tous les deux sous ma protection. Vous l’épouserez dans deux ans, mais jusqu’à ce temps, vous aurez encore bien des traverses. Au reste, je vous promets de vous rendre une visite tous les mois, et je mènerai Biby avec moi. »

Le prince fut enchanté de cette promesse, et résolut d’acquérir beaucoup de gloire pour plaire à Biby. Le roi Violent vint lui offrir la bataille, et Tity non seulement la gagna, mais encore Violent fut fait prisonnier. On conseillait à Tity de lui ôter tout son royaume, mais il dit :

« Je ne veux pas faire cela : les sujets, qui aiment toujours mieux leur roi qu’un étranger, se révolteraient, et lui rendraient la couronne ; Violent n’oublierait jamais sa prison, et ce serait une guerre continuelle qui rendrait deux peuples malheureux : je veux au contraire rendre la liberté à Violent, et ne lui rien demander pour cela ; je sais qu’il est généreux, il deviendra mon ami et son amitié vaudra mieux pour nous, que son royaume qui ne nous appartient pas ; et j’éviterai par là une guerre, qui coûterait la vie à plusieurs milliers d’hommes. »

Ce que Tity avait prévu arriva, Violent fut si charmé de sa générosité, qu’il jura une alliance éternelle avec le roi Guinguet, et avec son fils.

Cependant, Guinguet fut fort en colère, quand il apprit que son fils avait rendu la liberté à Violent, sans lui faire payer beaucoup d’argent, et ce prince avait beau lui représenter qu’il lui avait donné l’ordre d’agir comme il le voudrait, il ne pouvait lui pardonner. Tity, qui aimait et respectait son père, tomba malade de chagrin de lui avoir déplu. Un jour qu’il était seul dans son lit, sans penser que c’était le premier jour du mois, il vit entrer deux jolis serins par la fenêtre, et fut fort surpris lorsque ces deux serins, reprenant leurs formes naturelles, lui présentèrent la fée et sa chère Biby. Il allait remercier la bonne fée, quand la reine entra dans son appartement, tenant dans ses bras un gros chat qu’elle aimait beaucoup, parce qu’il prenait les souris qui mangeaient les provisions, et qu’il ne lui coûtait rien à nourrir. D’abord que la reine vit les serins, elle se fâcha de ce qu’on les laissait courir, parce que cela gâtait les meubles. Le prince lui dit qu’il les ferait mettre dans une cage ; mais elle répondit qu’elle voulait qu’on les prît dans le moment, qu’elle les aimait beaucoup, et qu’elle les mangerait à son dîner. Le prince désespéré eut beau prier, tous les courtisans et ses domestiques couraient après les serins, et on ne l’écoutait pas. Un valet prit un balai, et fit tomber à terre la pauvre Biby. Le prince se jeta hors de son lit pour la secourir ; mais il serait arrivé trop tard, car le chat de la reine s’était échappé de ses bras, et allait la tuer d’un coup de griffe, lorsque la fée, prenant tout d’un coup la figure d’un gros chien, sauta sur le chat, l’étrangla ; ensuite, elle prit aussi bien que Biby la figure d’une petite souris, et elles s’enfuirent toutes les deux par un petit trou, qui était dans un coin de la chambre. Le prince était tombé évanoui à la vue du danger qu’avait couru sa chère Biby ; mais la reine n’y fit pas attention, elle n’était occupée que de la mort de son chat, pour lequel elle jetait des cris horribles : elle dit au roi qu’elle se tuerait s’il ne vengeait pas la mort de ce pauvre animal ; que Tity avait commerce avec des sorciers, pour lui donner du chagrin, et qu’elle n’aurait pas un moment de repos qu’il ne l’eût déshérité, pour donner la couronne à son frère. Le roi y consentit, et lui dit que le lendemain il ferait arrêter le prince, et qu’on lui ferait son procès. Le fidèle Éveillé ne s’était pas endormi dans cette occasion ; il s’était glissé dans le cabinet du roi, et vint tout de suite avertir le prince. La peur qu’il avait eue lui avait ôté la fièvre, et il se disposait à monter à cheval pour se sauver, lorsqu’il vit la fée, qui lui dit :

« Je suis lasse des méchancetés de votre mère, et de la faiblesse de votre père ; je vais vous donner une bonne armée, allez les prendre dans leur palais, vous les mettrez dans une prison avec leur fils Mirtil, vous monterez sur le trône, et vous épouserez Biby tout de suite.

– Madame, dit le prince à la fée, vous savez que j’aime Biby plus que ma vie ; mais le désir de l’épouser ne me fera jamais oublier ce que je dois à mon père et à ma mère, et j’aimerais mieux périr tout à l’heure, que de prendre les armes contre eux.

– Venez, que je vous embrasse, lui dit la fée ; j’ai voulu éprouver votre vertu : si vous aviez accepté mes offres, je vous aurais abandonné ; mais puisque vous avez eu le courage d’y résister, je serai toujours de vos amies, et je vais vous en donner la preuve. Prenez la forme d’un vieillard, et sûr de ne pouvoir être reconnu sous cette figure, parcourez votre royaume, et vous instruirez par vous-même de toutes les injustices qu’on commet contre vos pauvres sujets, afin de les réparer quand vous serez roi ; Éveillé, qui restera à la cour, vous rendra compte de tout ce qui arrivera pendant votre absence. »

Le prince obéit à la fée, et il vit des choses qui le firent frémir. On vendait la justice, les gouverneurs pillaient le peuple, les grands maltraitaient les petits, et tout cela se faisait au nom du roi. Au bout de deux ans, Éveillé lui écrivit que son père était mort, et que la reine avait voulu faire couronner son frère ; mais que les quatre seigneurs qui étaient honnêtes gens, s’y étaient opposés, parce qu’il les avait avertis qu’il était vivant, et qu’ainsi, la reine s’était sauvée avec son fils dans une province, qu’elle avait fait révolter. Tity, qui avait repris sa figure, alla dans sa capitale et fut reconnu roi, après quoi il écrivit une lettre fort respectueuse à la reine, pour la prier de ne point causer de révolte : il lui offrit aussi une bonne pension pour elle et son frère Mirtil. La reine, qui avait une grosse armée, lui écrivit qu’elle voulait la couronne, et qu’elle viendrait la lui arracher de dessus la tête. Cette lettre ne fut pas capable de porter Tity à sortir du respect qu’il devait à la reine ; mais cette méchante femme ayant appris que le roi Violent venait au secours de son ami Tity, avec un grand nombre de soldats, elle fut forcée d’accepter les propositions de son fils. Ce prince se vit donc paisible possesseur de son royaume, et il épousa la belle Biby au contentement de tous ses sujets, qui furent charmés d’avoir une si belle reine.

Tity, étant monté sur le trône, commença par rétablir le bon ordre dans ses États, et pour y parvenir, il ordonna que tous ceux qui voudraient se plaindre à lui de toutes les injustices qu’on leur aurait faites seraient les bienvenus, et il défendit aux gardes de renvoyer une seule personne qui aurait à lui parler, quand même ce serait un homme qui demanderait l’aumône ; car, disait ce bon prince, « je suis le père de tous mes sujets, des pauvres comme des riches ».

D’abord les courtisans ne s’effrayaient point de ce discours : ils disaient : « Le roi est jeune, cela ne durera pas longtemps ; il prendra du goût pour les plaisirs, et sera forcé d’abandonner à ses favoris le soin des affaires » ; ils se trompèrent. Tity ménagea si bien son temps, qu’il en eut pour tout ; d’ailleurs le soin qu’il eut de punir les premiers qui commirent des injustices, fit que personne n’osa plus s’écarter de son devoir. Il avait envoyé des ambassadeurs au roi Violent, pour le remercier du secours qu’il lui avait préparé. Ce prince lui fit dire qu’il serait charmé de le voir encore une fois, et que s’il voulait se rendre sur les frontières de son royaume, il y viendrait volontiers, pour lui rendre visite. Comme tout était fort tranquille dans le royaume de Tity, il accepta cette partie qui convenait à un dessein qu’il avait formé : c’était d’embellir la petite maison, où il avait vu sa chère Biby pour la première fois ; il commanda donc à deux de ses officiers d’acheter toutes les terres qui étaient à l’entour, mais il leur défendit de forcer personne, car, disait-il, « je ne suis pas roi pour faire violence à mes sujets, et après tout, chacun doit être maître de son petit héritage ». Cependant, Violent étant arrivé sur la frontière, les deux cours se réunirent ; elles étaient brillantes. Violent avait mené avec lui sa fille unique, qu’on nommait Élise, qui était la plus belle fille du monde depuis que Biby était femme, et qui était aussi très bonne. Tity avait mené avec lui, outre son épouse, une de ses cousines, qu’on nommait Blanche et qui, outre qu’elle était belle et vertueuse, avait encore beaucoup d’esprit. Comme on était, pour ainsi dire, à la campagne, les deux rois dirent qu’il fallait vivre en liberté, qu’on permettrait à plusieurs dames et seigneurs de souper avec les deux rois et les princesses ; et pour ôter le cérémonial, on dit qu’on n’appellerait point les rois Votre Majesté, et que ceux qui le feraient, payeraient une guinée d’amende. Il n’y avait qu’un quart d’heure qu’on était à table, lorsqu’on vit entrer une petite vieille assez mal habillée. Tity et Éveillé, qui la reconnurent, furent devant elle ; mais, comme elle leur fit un coup d’œil, ils pensèrent qu’elle ne voulait pas être connue ; ils dirent donc au roi Violent et aux princesses qu’ils leur demandaient la permission de leur présenter une de leurs bonnes amies, qui venait leur demander à souper. La vieille, sans façons, se plaça dans un fauteuil qui était auprès de Violent, et que personne n’avait osé prendre par respect ; elle dit à ce prince :

« Comme les amis de nos amis sont nos amis, vous voulez bien que j’en use librement avec vous. »

Violent, qui était un peu haut de son naturel, fut décontenancé de la familiarité de cette vieille, mais il n’en fit pas semblant. On avait averti la bonne femme de l’amende qu’on payerait toutes les fois qu’on dirait Votre Majesté ; cependant à peine fut-elle à table qu’elle dit à Violent :

« Votre Majesté me paraît surprise de la liberté que je prends ; mais c’est une vieille habitude, et je suis trop âgée pour me réformer, ainsi Votre Majesté voudra bien me pardonner.

– À l’amende ! s’écria Violent, vous devez deux guinées.

– Que Votre Majesté ne se fâche pas, dit la vieille. J’avais oublié qu’il ne faut pas dire Votre Majesté, mais Votre Majesté ne pense pas, qu’en défendant de dire Votre Majesté, vous faites souvenir tout le monde de se tenir dans ce respect gênant, que vous voulez bannir. C’est comme ceux qui, pour se familiariser, disent à ceux qu’ils reçoivent à leurs tables, quoiqu’ils soient au-dessous d’eux : “Buvez à ma santé !” ; il n’y a rien de si impertinent que cette bonté-là ; c’est comme s’ils leur disaient : “Souvenez-vous bien que vous n’êtes pas faits pour boire à ma santé, si je ne vous en donnais pas la permission.” Ce que j’en dis, au reste, n’est pas pour m’exempter de payer l’amende : je dois sept guinées, les voilà. »

En même temps, elle tira de sa poche une bourse aussi usée que si elle eût été faite depuis cent ans, et jeta les sept guinées sur la table. Violent ne savait s’il devait rire, ou se fâcher, du discours de la vieille ; il était sujet à se mettre en colère pour un rien, et son sang commençait à s’échauffer. Toutefois, il résolut de se faire violence par considération pour Tity ; et prenant la chose en badinant :

« Eh bien, ma bonne mère, dit-il à la vieille, parlez à votre fantaisie, soit que vous disiez Votre Majesté, ou non, je ne veux pas moins être un de vos amis.

– J’y compte bien, reprit la vieille, c’est pour cela que j’ai pris la liberté de dire mon sentiment, et je le ferai toutes les fois que j’en trouverai l’occasion ; car on ne peut rendre un plus grand service à ses amis, que de les avertir de ce qu’on croit qu’ils font mal.

– Il ne faudrait pas vous y fier, répondit Violent ; il y a des moments où je ne recevrais pas volontiers de tels avis.

– Avouez, mon prince, lui dit la vieille, que vous n’êtes pas loin d’un de ces moments ; et que vous donneriez quelque chose de bon, pour avoir la liberté de m’envoyer promener tout à votre aise. Voilà nos héros. Ils seraient au désespoir qu’on leur reprochât d’avoir fui devant un ennemi, et de lui avoir cédé la victoire sans combat, et ils avouent de sang-froid qu’ils n’ont pas le courage de résister à leur colère, comme s’il n’était pas plus honteux de céder lâchement à une passion qu’à un ennemi, qu’il n’est pas toujours en notre pouvoir de vaincre. Mais, changeons de discours, celui-ci ne vous est pas agréable ; permettez que je fasse entrer mes pages, qui ont quelques présents à faire à la compagnie. »

Dans le moment, la vieille frappa sur la table, et l’on vit entrer par les quatre fenêtres de la salle, quatre enfants ailés, qui étaient les plus beaux du monde. Ils portaient chacun une corbeille pleine de divers bijoux d’une richesse étonnante. Le roi Violent ayant en même temps jeté les yeux sur la vieille, fut surpris de la voir changée en une dame si belle et si richement parée, qu’elle éblouissait les yeux.

« Ah ! madame, dit-il à la fée, je vous reconnais pour la marchande de nèfles et de noisettes, qui me mit si fort en colère ; pardonnez au peu d’égard que j’ai eu pour vous, je n’avais pas l’honneur de vous connaître.

– Cela doit vous faire voir qu’il ne faut jamais manquer d’égard pour personne, reprit la fée ; mais, mon prince, pour vous montrer que je n’ai point de rancune, je veux vous faire deux présents. Le premier est ce gobelet ; il est fait d’un seul diamant, mais ce n’est pas ce qui le rend précieux : toutes les fois que vous serez tenté de vous mettre en colère, emplissez ce verre d’eau, et le buvez en trois fois, et vous sentirez la passion se calmer, pour faire place à la raison. Si vous profitez de ce premier présent, vous vous rendrez digne du second. Je sais que vous aimez la princesse Blanche ; elle vous trouve fort aimable, mais elle craint vos emportements, et ne vous épousera qu’à condition que vous ferez usage du gobelet. »

Violent, surpris de ce que la fée connaissait si bien ses défauts et ses inclinations, avoua qu’en effet il se croirait fort heureux d’épouser Blanche.

« Mais, ajouta-t-il, il me reste un obstacle à vaincre, quand même je serais assez heureux pour obtenir le consentement de Blanche ; je me ferais toujours une peine de me remarier, par la crainte de priver ma fille d’une couronne.

– Ce sentiment est beau, dit la fée, et il se trouve peu de pères capables de sacrifier leurs inclinations au bonheur de leurs enfants ; mais, que cela ne vous arrête point. Le roi Mogolan, qui était un de mes amis, vient de mourir sans enfants, et par mon conseil, il a disposé de sa couronne en faveur d’Éveillé. Il n’est pas né prince, mais il mérite de le devenir ; il aime la princesse Élise, elle est digne d’être la récompense de la fidélité d’Éveillé : et si son père y consent, je suis sûre qu’elle lui obéira sans répugnance. »

Élise rougit à ce discours : il est vrai qu’elle avait trouvé Éveillé fort aimable et qu’elle avait écouté avec plaisir ce qu’on lui avait raconté de sa fidélité pour son maître.

« Madame, dit Violent, nous avons pris l’habitude de nous parler à cœur ouvert. J’estime Éveillé, et si l’usage ne me liait pas les mains, je n’aurais pas besoin de lui voir une couronne, pour lui donner ma fille ; mais les hommes, et surtout les rois, doivent respecter les usages reçus, et ce serait blesser ces usages que de donner ma fille à un simple gentilhomme, elle qui sort d’une des plus anciennes familles du monde ; car vous savez bien que depuis trois cents ans, nous occupons le trône.

– Mon prince, lui dit la fée, vous ignorez que la famille d’Éveillé est tout aussi ancienne que la vôtre, puisque vous êtes parents, et que vous sortez de deux frères ; encore Éveillé doit-il avoir le pas, car il est sorti de l’aîné, et votre père n’était que le cadet.

– Si vous voulez me prouver cela, dit le roi Violent, je jure de donner ma fille à Éveillé, quand même les sujets du feu roi Mogolan refuseraient de le reconnaître pour maître.

– Rien de plus facile que de vous prouver l’ancienneté de la maison d’Éveillé, dit la fée. Il sort d’Élisa, l’aîné des fils de Japhet, fils de Noé, qui s’établit dans le Péloponnèse, et vous sortez du second fils de ce même Japhet. »

Il n’y eut personne qui n’eût beaucoup de peine à s’empêcher d’éclater de rire, en voyant que la fée se moquait si sérieusement de Violent. Pour lui, la colère commençait à s’emparer de ses sens, lorsque la princesse Blanche, qui était à côté de lui, lui présenta le gobelet de diamant : il le but en trois coups, comme la fée le lui avait commandé ; et pendant cet intervalle, il pensa en lui-même qu’effectivement tous les hommes étaient réellement égaux dans leur naissance, puisqu’ils sortaient tous de Noé, et qu’il n’y avait de vraie différence, que celle qu’ils y mettaient par leurs vertus. Ayant achevé de vider son verre, il dit à la fée :

« En vérité, madame, je vous ai beaucoup d’obligation, vous venez de me corriger de deux grands défauts, de mon entêtement sur ma noblesse, et de l’habitude de me mettre en colère. J’admire la vertu du gobelet dont vous m’avez fait présent ; à mesure que je buvais, j’ai senti ma colère se calmer, et les réflexions que j’ai faites, dans l’intervalle des trois coups que j’ai bus, ont achevé de me rendre raisonnable.

– Je ne veux pas vous tromper, dit la fée, il n’y a aucune vertu dans le gobelet dont je vous ai fait présent ; et je veux apprendre à toute la compagnie en quoi consiste le sortilège de cette eau, bue en trois coups. Un homme raisonnable ne se mettrait jamais en colère, si cette passion ne le surprenait pas, et lui laissait le temps de réfléchir : or, en se donnant la peine de faire remplir ce gobelet d’eau, en le buvant en trois fois, on prend du temps ; les sens se calment, les réflexions viennent, et lorsque cette cérémonie est achevée, la raison a eu le temps de prendre le dessus sur la passion.

– En vérité, lui dit Violent, j’en ai plus appris aujourd’hui, que pendant le reste de ma vie. Heureux Tity ; vous deviendrez le plus grand prince du monde avec une telle protectrice ; mais, je vous conjure d’employer le pouvoir que vous avez sur l’esprit de madame, à la faire souvenir qu’elle m’a promis d’être de mes amies.

– Je m’en souviens trop bien pour l’oublier, dit la fée, et je vous en ai déjà donné des preuves ; je continuerai à le faire, tant que vous serez docile, et j’espère que ce sera jusqu’à la fin de votre vie. Aujourd’hui, ne pensons plus qu’à nous divertir pour célébrer votre mariage, et celui de la princesse Élise. »

En même temps, on avertit Tity que les officiers, qu’il avait chargés d’acheter toutes les terres et les maisons qui environnaient celle de Biby, demandaient à lui parler. Il commanda qu’on les fit entrer, et ils lui montrèrent le dessin de l’ouvrage qu’ils voulaient faire en cette petite maison. Ils y avaient ajouté un grand jardin, et un grand parc, qui aurait été parfait, s’ils eussent pu abattre une petite maison, qui se trouvait au beau milieu d’une des allées de ce parc, et qui en gâtait la symétrie.

« Et pourquoi n’avez-vous pas ôté cette bicoque ? dit le roi Violent, en parlant aux officiers et aux architectes.

– Seigneur, lui répondirent-ils, notre roi nous avait défendu de faire violence à personne, et il s’est trouvé un homme qui n’a jamais voulu vendre sa maison, quoique nous ayons offert de la lui payer quatre fois plus qu’elle ne vaut.

– Si ce coquin-là était né mon sujet, je le ferais pendre, dit Violent.

– Vous videriez votre gobelet auparavant, dit la fée.

– Je crois que le gobelet ne pourrait lui sauver la vie, répondit Violent ; car enfin, n’est-il pas horrible qu’un roi ne soit pas maître dans ses états, et qu’il soit contraint d’abandonner un ouvrage qu’il souhaite achever, par l’obstination d’un faquin, qui devrait s’estimer trop heureux de faire sa fortune, en obligeant son maître, sans le forcer à le contraindre, ou à abandonner son dessein.

– Je ne ferai ni l’un ni l’autre, dit Tity, en riant, et je prétends que cette maison soit le plus grand ornement de mon parc.

– Oh ! je vous en défie, dit Violent, elle est tellement placée, qu’elle ne peut servir qu’à le gâter.

– Voici ce que je ferai, dit Tity : elle sera environnée d’une muraille assez haute, pour empêcher cet homme d’entrer dans mon parc, mais pas assez pour lui ôter la vue, car il ne serait pas juste de l’enfermer comme dans une prison ; cette muraille continuera des deux côtés, et l’on y lira ces paroles, écrites en lettres d’or : Un roi, qui fit bâtir ce parc, aima mieux lui laisser ce défaut, que de devenir injuste à l’égard d’un de ses sujets, en lui ravissant l’héritage de ses pères, sur lequel il n’avait d’autre droit, que celui de la force.

– Tout ce que je vois me confond, dit Violent ; j’avoue que je n’avais pas même l’idée des vertus héroïques qui font les grands hommes. Oui, Tity, cette muraille sera l’ornement de votre parc, et la belle action que vous faites en l’élevant, sera l’ornement de votre vie. Mais, madame, d’où vient que Tity se porte naturellement aux grandes vertus, dont je n’ai pas même l’idée, comme je vous l’ai dit ?

– Grand roi, lui répondit la fée, Tity, élevé par des parents qui ne pouvaient pas le souffrir, a toujours été contredit depuis qu’il est au monde ; il s’est accoutumé, par conséquent, à soumettre sa volonté à celle d’autrui dans toutes les choses indifférentes. Comme il n’avait aucun pouvoir dans le royaume, pendant la vie de son père, il ne pouvait accorder aucune grâce, et qu’on savait que le roi avait envie de le déshériter, les flatteurs n’ont pas daigné le gâter, parce qu’ils ne croyaient pas avoir rien à craindre, ni à espérer de lui : ils l’ont abandonné aux honnêtes gens, que le seul devoir attachait à sa personne ; et dans leur compagnie, il a appris qu’un roi, qui est maître absolu pour faire du bien, doit avoir les mains liées, lorsqu’il est question de faire du mal ; qu’il commande à des hommes libres et non à des esclaves ; que les peuples ne se sont soumis à leurs égaux, en leur donnant la couronne, que pour se donner des pères, des protecteurs aux lois, un refuge aux pauvres et aux opprimés. Vous n’avez jamais entendu ces grandes vérités. Devenu roi dès l’âge de douze ans, les gouverneurs, à qui l’on a confié votre éducation, n’ont pensé qu’à faire leur fortune, en gagnant vos bonnes grâces. Ils ont appelé votre orgueil, noble fierté ; vos emportements, des vivacités excusables : en un mot, ils ont fait jusqu’à ce jour votre malheur, et le malheur de vos pauvres sujets, que vous avez regardés et traités en esclaves ; parce que vous pensiez qu’ils n’étaient au monde que pour servir à vos caprices, au lieu que dans la vérité, vous n’y êtes que pour servir à les protéger, et à les défendre. »

Violent convint des vérités que lui disait la fée. Instruit de ses devoirs, il s’appliqua à se vaincre pour les remplir ; et fut encouragé dans ses bonnes résolutions, par l’exemple de Tity et d’Éveillé, qui conservèrent sur le trône les vertus qu’ils y avaient apportées.